— Mon fils, vous avez l’air ému, comme si vous étiez alarmé…
Rassurez-vous, seigneur. Nos divertissements sont finis. Nos acteurs, je vous en ai prévenu, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus
en air, en air subtil. Un jour, de même que l’édifice sans base de
cette vision, les tours coiffées de nuées, les magnifiques palais, les temples solennels, ce globe immense lui-même, et tout ce qu’il
contient, se dissoudront, sans laisser plus de vapeur à l’horizon que la fête immatérielle qui vient de s’évanouir ! Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les
rêves, et notre petite vie est enveloppée dans un somme… Monsieur, je
suis contrarié… Passez-moi cette faiblesse… Mon vieux cerveau est
troublé… Ne soyez pas en peine de mon infirmité… Retirez-vous, s’il
vous plaît, dans ma grotte, et reposez-vous là. Je vais faire un tour
ou deux pour calmer mon âme agitée.
FERDINAND ET MIRANDA
— Nous vous souhaitons le repos.
William Shakespeare, La Tempête, Traduction par François-Victor Hugo
Nous trouvons, en premier lieu, un état d’angoisse général, une angoisse pour ainsi dire flottante, prête à s’attacher au contenu de la première représentation susceptible de lui fournir un prétexte, influant sur les jugements, choisissant les attentes, épiant toutes les occasions pour se trouver une justification. Nous appelons cet état « angoisse d’attente » ou « attente anxieuse ». Les personnes tourmentées par cette angoisse prévoient toujours les plus terribles de toutes les éventualités, voient dans chaque événement accidentel le présage d’un malheur, penchent toujours pour le pire, lorsqu’il s’agit d’un fait ou événement incertain. La tendance à cette attente de malheur est un trait de caractère propre à beaucoup de personnes qui, à part cela, ne paraissent nullement malades on leur reproche leur humeur sombre, leur pessimisme mais l’angoisse d’attente existe régulièrement et à un degré bien prononcé dans une affection nerveuse à laquelle j’ai donné le nom de névrose d’angoisse et que je range parmi les névroses actuelles.
(...)
Deux figures
Il n’est pas difficile d’établir que l’angoisse d’attente ou l’état d’angoisse général dépend dans une très grande mesure de certains processus de la vie sexuelle ou, plus exactement, de certaines applications de la libido. Le cas le plus simple et le plus instructif de ce genre nous est fourni par les personnes qui s’exposent à l’excitation dite fruste, c’est-à-dire chez lesquelles de violentes excitations sexuelles ne trouvent pas une dérivation suffisante, n’aboutissent pas à une fin satisfaisante. Tel est, par exemple, le cas des hommes pendant la durée des fiançailles, et des femmes dont les maris ne possèdent pas une puissance sexuelle normale ou abrègent ou font avorter par précaution l’acte sexuel. Dans ces circonstances, l’excitation libidineuse disparaît, pour céder la place à l’angoisse, sous la forme soit de l’angoisse d’attente, soit d’un accès ou d’un équivalent d’accès. L’interruption de l’acte sexuel par mesure de précaution, lorsqu’elle devient le régime sexuel normal, constitue chez les hommes, et surtout chez les femmes, une cause tellement fréquente de névrose d’angoisse que la pratique médicale nous ordonne, toutes les fois que nous nous trouvons en présence de cas de ce genre, de penser avant tout à cette étiologie. En procédant ainsi, on aura plus d’une fois l’occasion de constater que la névrose d’angoisse disparaît dès que le sujet renonce à la restriction sexuelle.
Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse, Traduction par Samuel Jankélévitch, 1923
Chaque personne a droit à son propre secret et à sa propre mort. Et comment puis-je vivre ou mourir si je ne rentre pas en possession de ce droit qui est le mien ? C’est pour cela que j’ai écrit, pour vous demander de me rendre ce droit… et quand, une fois fini ce travail de deuil et sous la charge de vêtements de robes de chaussures et de bas noirs, une chair fragile et forte, chaude et vulnérable au gel, qui assurément va repousser et réclamera, affamée, de l’air, de la lumière, des caresses, du pain… réclamera des chemins pour marcher… des voix à écouter… des visages à regarder, du vent de la pluie du soleil et de la fraîcheur – et si marchant dans le bois inconnu de la vie j’ai envie de courir et si je meurs épuisée par une course heureuse sous le soleil, contre le vent… si je meurs de la surprise de quelque nouveau visage-rencontre caché derrière un arbre en attente, si je meurs foudroyée par l’éclair de la joie, étouffée par une étreinte trop forte, noyée dans une tempête d’émotions entraînant vers une mer qui invisible attend derrière la nuit, si je meurs vidée de mon sang par les blessures ouvertes d’un amour perdu que rien n’aura pu refermer, si je meurs poignardée par la lame effilée d’un regard cruel, je vous demande seulement ceci : ne cherchez pas à vous expliquer ma mort, ne la disséquez pas, ne la cataloguez pas pour votre tranquillité, par peur de votre propre mort, mais tout au plus pensez – ne le dites pas fort, les mots trahissent – ne le dites pas fort, mais pensez en vous-mêmes : elle est morte parce qu’elle a vécu.
Tout est connecté. Tu sais, c'est à toi de jouer. C'est là que tout commence.Tu t'approches de la table, tu évalues ton coup, tu regardes la disposition des billes, et là, déjà tu le sens, la façon dont les billes sont connectées entre elles, immobiles sur la table, dont toi tu es connecté à elles, la façon dont la queue devient le prolongement de ton bras, et tu mets du bleu, et la encore tu sens la connexion, et ça devient bon, vieux, parce que t'accumules toute cette énergie positive, tu sais que tu peux jouer n'importe quel coup et que tu réussiras - c'est pas un truc palpable, mais c'est là - et ça fait du bien, comme un poivrot qui entre dans un bar et qu'est complètement bourré au moment où il se pointe, mais il voit tout cet enquillement de bouteille, les sent comme elles sentent sa présence et s'installe au bar, connecté au monde entier, et il commande à boire, et il s'envoie son shot dans le gosier et tout lui remonte au cerveau. Y se passe la même chose pour moi à la table de billard. Je sens le truc. C'est là. Bref, je prépare le coup dans ma tête, je me penche, et un truc se passe entre la blanche, la bille visée, la poche et moi, et je sens que ça monte, je joue, et ça marche. T'as attendu ce moment toute ta vie. Ta connexion s'est faite. La boucle est bouclée. Tu l'as en toi maintenant.
Si tu manques le coup, que la bille ne tombe pas dans la poche, que tu fais une fausse queue ou je sais pas quoi, la connexion est rompue et une part de toi meure avec. Ça aussi, je l'ai senti. Je sais que c'est la vérité. Fini, foutu, et c'est pas avec un coup à cent dollars non plus que tu vas le récupérer. Quand tu perds, c'est pour toujours, et quand tu gagnes ce n'est que pour une ou deux secondes. C'est la vie. Je te baratine pas. J'ai aucune raison de le faire.
Y a pas deux trucs de ce putain de monde qui soient pas connectés, voilà ce que je pense ; la connexion te fait avancer, et les connexions ratées te foutent en l'air. Imagine que tu vois cette femme, par exemple ? Tu envoies un tas de bonnes ondes pour savoir si ça accroche avec elle, et si elle réagit pareil, bam, vous êtes connectés ; pas besoin de prononcer un mot, c'est là et vous le savez tout les deux. Mais tu sais ce qu'on fait vraiment ; on devient distrait, on déconne, on fait le malin, on s'intéresse qu'à sa pomme et on bousille la connexion. Est-ce qu'on s'en rend compte ? Même pas, mec, on continue d'essayer et ça fait qu'empirer. C'est comme si tu crevais d'envie de casser une vitre avec ton poing, tu vois, et si tu cédais à ce désir sans réfléchir, alors bam, pendant une demi-seconde, t'aurais l'impression d'être le roi du monde ; mais au lieu de ça, tu commences à avoir la trouille de te couper, toutes ces conneries, et t'hésites, alors tu t'en veux à mort et tu finis par exploser la vitre, sauf que tu le fais en toute conscience, et du coup t'en retire aucun plaisir.
Nous n'avons pas de quoi payer, répondit le granger, et tout ce que nous possédons, c'est ce que nous avons réussi à voler. Et notre vie, qui est constamment suspendue à un fil d'araignée. La forêt est pleine de démons et de loups. Des maladies nous guettent dans les buissons. La peste peut à tout instant frapper à notre porte, le manoir ne cesse de nous donner des ordres. Notre vie aussi est volée, et nous devons chaque jour la voler à nouveau en nous aidant de toutes sortes de trucs et d'astuces, afin de rester vivant jusqu'au lendemain. Si nous commencions à payer honnêtement pour tout, que deviendrions-nous ? Nous n'existerions plus. Et toi non plus, Joosep, tu n'existerait pas, car personne d'autre ne se fatiguerait à négocier avec le Vieux-Paîen pour qu'il donne une âme à de vieux balais ou à des bouquets de branches. Au lieu de cela, les gens se promèneraient en barque sur des rivières illuminées par des flambeaux, joueraient de la musique et chanteraient pour leur dulcinées, livreraient de temps en temps des batailles, chevaucheraient de fringants destriers et périraient en héros. On chanterait leurs exploits et on graverait leur visage dans la pierre.
Andrus Kivirähk, Les groseilles de novembre (Chronique de quelques détraquement dans la contrée des kratts)
Antoine d'Agata - Vilnius - Lituanie - 2004 : + : : + :
Que ces notes servent à je ne sais qui, pour ne plus confondre Armand et Bruno, deux sortes d'amour séparées par le trait irrévocable du fini et de l'infini. L'amour, le vrai, échappe aux géométries dont on dit qu'elle délivrent du sens. pas de jardin sans allées bien tracées, pas de vie d'homme sans ôter les herbes sauvages, ces pousses dont on refuse les traits indistincts.
Le bon sens unit nos actes à la mesure de leur caractère solidaire, grégaire, une homogénéité à laquelle, suppose-t-on, nous devons la survie des sociétés et la raison victorieuse de la folie. Ne parle-t-on pas des herbes sauvages comme des "herbes folles" ? Ainsi de chacune de nos vies où l'on sarcle, après qu'on nous l'a appris, les herbes folles du sentiment, l'ubac de l'être, ce versant où l'ombre domine malgré tous nos efforts à identifier, à éliminer ce qui présente un danger.
Il était normal que j'aimasse Armand. Rien en lui n'échappait à la lumière du couple que nous pouvions former. je l'ai aimé tel qu'il était, et il était si aimable ! Mais je l'ai aimé avec cette retenue qu'on a pour les sites trop visités. Tout se donne au regard et le regard cherche, dans le clair désespoir du bonheur, ce que l'âme réclame au-delà des bonnes raisons de vivre et d'espérer.
Je ne faisais qu'aimer Armand. J'aimais Bruno à la folie.
*
Bangkok - 2008
"Sil vous plaît" ...
Oui, il me plaît mon amour, il me plaît de t'aimer pour l'éternité.
Mais j'entends mes petits-enfants qui m'appellent. je dois finir ce cahier sans faire de conclusion. que mon Armand n'en soit pas meurtri surtout ! Il fut si bon, il fut ce que je pouvais souhaiter de mieux.
Que sa mémoire n'en souffre pas, lui et moi ne pouvions rien contre ce qui n'a pas de nom.
Willy Pogany - The song of Bilitis - Waiting, Solitude - 1926 : + :
Le fait que je t’aime et que je veuille coucher avec toi est lié à ma
passion pour ton travail. Il est vraiment difficile de faire la part
entre l’excitation due à ton corps que je connais si intimement, et
celle qui vient de n’importe laquelle de nos discussions. C’est vraiment
difficile : quand je suis au lit avec toi, je peux parler philosophie,
et quand on en parle à table, ma chatte peut se tenir au garde-à-vous,
car on ne ne peut pas séparer les choses et les abstraire l’une de
l’autre.
Lettre de Jana Černá à Egon Bondy, Pas dans le cul aujourd'hui, 1948
Hé, quoi donc ? Mépriser le rayon de soleil qui dépose des taches d'argent sur la route forestière ? Ne jamais savoir de quelle façon un rossignol travaille à son nid ? Se priver de la caresse du vent qui gonfle la chemise ? Renoncer au murmure du ruisseau qui galope, tout content, vers la rivière; enfin rester sourd aux appels du printemps, annonçant la vie nouvelle, à ceux de l'été, gémissant sous le poids de l'abondance, oublier l'automne riche en mélancolie et vivre sans s'étourdir du deuil blanc de l'hiver ? Et pour quoi, ce renoncement total ?
Pour faire de long essuie-mains en borangic, destinés aux pattes d’un mari qui te giflera le visage; ou de beaux couvre-lits, tout de lin et dentelle, pour l’époux-ivrogne qui se jettera dessus avec ses bottes crottées; ou encore, des tapis de laine, épais comme la main, pour «l’élu de ton âme», qui dégueulera son vin rouge et sa pastrama sur l’année de jeunesse que tu passas à tisser ce joyeux cadeau et à rêver dans l’attente de ce beau jour ? Ô séduisant espoir de toute pauvre enfant paysanne, je suis heureuse que tu n’aies pas été le mien ! Je me suis refusée à tenir mes yeux attachés sur la toile, pour le plaisir d’un songe que la vie démentait autour de moi.
Mes yeux, qui auraient dû larmoyer, penchés sur un gherghef je les ai laissés se remplir de la lumière des champs où je conduisais mes brebis; je les ai fait scruter le bleu des cieux, le fond des abîmes et le faîte des sapins; et s’ils ont larmoyé, ce fut de la brutalité de mon premier amant: le vent !
Toute vie est un puits de solitude qui va se creusant avec les années. Et moi plus que les autres, qui vient du néant à cause de ma condition orpheline, j'étais déjà prémunis depuis le début contre cette apparence de compagnie qu'est une famille; mais cette nuit là, ma solitude déjà grande devint d'un coup, démesurée, comme si dans ce puits qui peu à peu se creuse le fond avait cédé, brusque, me laissant tombé dans le noir. Désespéré, je me couchais par terre et me mis à pleurer. A présent que je suis en train d'écrire, que les grattements de ma plume et les grincements de ma chaise sont les seuls bruits qui résonnent, nets, dans la nuit, que ma respiration inaudible et tranquille soutient ma vie, que je peux voir ma main, la main fripée d'un vieillard, glisser de gauche à droite et laisser une trainée noire à la lumière de la lampe, je m'aperçois que, souvenir d'un évènement véritable ou image instantanée, sans passé ni avenir, fraîchement forgée par un délire paisible, cet enfant qui pleure en ce monde inconnu assiste, sans le savoir, à sa naissance. On ne sait jamais quand on naît : l'accouchement est une simple convention. beaucoup de gens meurent sans être jamais nés ; d'autres naissent à peine, d'autres mal, comme avortés. Certains, par naissances successives, passent de vie en vie, et si la mort ne venait pas les interrompre, ils seraient capable d'épuiser le bouquet des mondes possibles à force de naître sans relâche, comme s'il possédaient une réserve inépuisable d'innocence et d'abandon. Tout bâtard que j'étais, je naissais sans le savoir et, comme l'enfant qui sort, ensanglanté et étourdi, de cette nuit obscure qu'est le ventre de sa mère, je ne pouvais faire autre chose que me mettre à pleurer. D'au-delà des arbres me parvenaient, constantes, la rumeur des voix rapides et criardes, l'odeur matricielle de fleuve démesuré, et je finis par m'endormir.
L'ancêtre, Juan José Saer, 1983, traduit de l'espagnol (Argentine) par Laure Bataillon
Lorsque à présent je repense à cette nuit, mon seul sentiment est une légère gêne liée au désordre de ma conduite. Que de cris insensés et de vain désespoir ! Après la mort de Hiie, j'aurai dû être habitué à voir disparaître tous mes proches. Celui qui est tombé une fois dans un gouffre et s'est écrasé au fond, cela ne devrait plus lui faire grand-chose qu'on le porte encore et toujours au sommet d'une montagne pour le jeter toujours et encore dans le vide. Les gens et les animaux auxquels je tenais disparaissent comme des poissons égarés à proximité de la surface - un seul coup les assommait et ils n'étaient plus là, ils sombraient l'un après l'autre là où je ne pouvais pas les suivre. Enfin, j'aurai pu les suivre, bien sûr, tout comme on peut toujours se jeter à la mer pour pêcher des poissons mais sans espoir d'en attraper. Un jour j’emboîterai le pas à tous ceux qui m'ont été chers, et nous ne nous rencontrerons jamais plus - tant cette mer est vaste et tant nous sommes minuscules.
.
Aujourd’hui j'envisage tout cela avec le plus grand calme, et même avec indifférence. cela ne me fait plus rien d'avoir perdu en une seule nuit Magdalena et le petit Thomas, Ints, et les autres serpents et maman. C'est ce qui devait arriver, car un arbre pourri fini toujours d'un coup - un grand craquement et il est à terre. Soudain sa haute cime n'est plus là, elle qui dominait la forêt depuis si longtemps : il y a un trou dans le couvert. Et puis, en quelques années, le trou se rebouche, et c'est comme s'il ne s'était rien passé.
Andrus Kivirähk, L'homme qui savait la langue des serpents,
Nikolaï Tcherkassov dans Ivan le terrible d'Eisenstein
- Pourquoi lui ? Pourquoi pas eux, vous voulez savoir ? Eh bien, voilà - oubliez un moment que vous portez des lunettes sur votre nez, et de l'au-tomne dans votre cœur. Arrêtez de faire du scandale assis à votre bureau et de balbutier devant les gens. Imaginez-vous un instant que vous faites du tapage sur les places publiques et que vous balbutiez sur le papier. Vous êtes un tigre, vous êtes un lion, vous êtes un chat. Vous pouvez passer la nuit avec une femme russe, et cette femme russe restera contente de vous. Vous avez vingt-cinq ans. Si des anneaux étaient accrochés au ciel et à la terre vous attraperiez ces anneaux et vous pourriez tirer le ciel vers la terre. Et votre paternel, c'est Mendel Krik, le charretier. Et un paternel comme ça, ça pense dans quel sens ? ça pense dans le sens de boire un bon coup de vodka, de mettre son poing dans la tronche de quelqu'un, dans le sens de ses chevaux, et dans le sens de rien d'autre. Vous, vous voulez vivre, et lui, il vous oblige à mourir vingt fois par jour. Qu'est-ce que vous auriez fait à la place de Bénia Krik ? Vous, vous n'auriez rien fait. Et lui, si. Parce que, lui, c'était un roi, et vous, vous rongez votre frein.
Isaac Babel, Récits d'Odessa, traduit du russe par Irène Markowicz, vers 1920
Tous
mes films, d'une façon ou d'une autre, répètent que les hommes ne sont
pas seuls et abandonnés dans un univers vide, mais qu'ils sont reliés
par d'innombrables liens au passé et à l'avenir, et que chaque individu noue par son destin un lien avec le destin humain en général. Cet espoir que chaque vie et que chaque acte ait un sens, augmente de façon incalculable la responsabilité de l'individu à l'égard du cours général de la vie.
Le personnage principal de mon prochain film, le sacrifice, est aussi un
homme faible, au sens courant du terme. Il n'est pas un héros, mais
un penseur et un homme honnête, capable de se sacrifier pour un idéal
élevé. Quand la situation l'exige, il n'esquive pas ses responsabilités
ni ne les renvoie vers les autres. Et il prend le risque d'être incompris,
car sa façon d'agir n'est pas seulement radicale mais aussi affreusement
destructrice aux yeux de ses proches. C'est là que réside la
force particulièrement dramatique et véridique de son acte.
Néanmoins il exécute cet acte et franchit avec lui le seuil
du comportement accepté comme normal. Il prend ainsi le risque d'être
qualifié de fou parce qu'il a conscience d'appartenir à un tout,
ou, si l'on veut au destin du monde. Mais en réalité il ne fait
qu'obéir à sa vocation, telle qu'il l'a ressent dans son cœur.
Il n'est pas le maître de sa destiné mais son serviteur. Et ce sont
ainsi des efforts individuels, que personne ne voit ni ne comprend, qui soutiennent
très probablement l'harmonie du monde.
A l'évidence le fait d'avoir été exposé sans cesse à cette musique avait fini par créer en eux une réaction quasi pavlovienne au bruit, réaction qu'eux-même prenaient pour du plaisir. Ayant passé d'innombrables heures de ma vie devant la télévision à observer les malheureux gamins qui dansent sur des musiques de ce genre, je connaissais le spasme physique qu'elles sont censées faire naître chez l'auditeur et je tentai aussitôt d'en esquisser ma propre version -assez retenue- pour amadouer tout à fait les ouvriers. Je dois reconnaître que mon corps se mouvait avec une agilité surprenante. Je dois posséder un sens inné du rythme ; mes ancêtres durent se distinguer lors des gigues sur la lande. Ignorant délibérément les yeux des travailleurs, je me mis à danser en trainant les pieds sous l'un des haut-parleurs. Je me trémoussais en hurlant et en murmurant des insanités : " Ouais, ouais, ouais, chauffe, allez, chauffe ! Vas-y petit ! Visez un peu les amis ! Oui ! Oua-ho ! " Je sus que j'avais reconquis le terrain perdu avec eux quand un certain nombre se mirent à rire en me montrant du doigt. Je ris aussi pour bien leur faire voir que je partageais leur bonne humeur. De casibus virorum illustrium ! De la chute des grands hommes ! Et ma chute se produisit. Littéralement.
Petit, l'Afrique lui apparaissait comme un monumental opéra baroque : des personnages diformes, des scènes extravagantes, une orgie de bruits et de couleurs, une musique jamais entendue ; un spectacle démesuré à désintégrer l'esprit, à bruler les sens ! Tout n'y serait que féérie, ivresse, exotique délectation - les tonnerres, les ouragans, les précipices, pour les délices de la comédie, les fièvres, les furoncles, les morsures de serpent et les états comateux, juste pour les besoins de l'esthétique ! Il suffirait d'un simple magistral contre-ut pour surmonter les obstacles qui parsème d’ordinaire le chemin des héros : les défis, les intrigues, les tourments de l'amour.
Il arriverait, un royaume surgirait aussitôt avec la même rapidité que dans les rêves, le même panache que dans Jules César en Egypte ou Lorenzaccio.
Ce serait un pays tout nouveau, tout vierge, avec des fleurs partout et des fruits étranges ; peuplé de bêtes et de tribus éparses, joviales et pacifiques. Un pays embryonnaire qui n'attendrait que sa petite étincelle pour s'irradier et jaillir des ténèbres. Il ne lui resterait plus alors qu'à le façonner selon son goût, avec l'aisance du potier devant la terre glaise. D'abord à petite doses, le solfèges et l'alphabet, puis Archimède, l'algèbre, Virgile et Ronsard, ensuite seulement Newton et les échafaudages !
« Ne suppose jamais aucune pensée dans ton semblable »,
disait un sage qui aimait le paradoxe. Il voulait dire : « Ne suppose
jamais en lui la pensée qui devrait être en toi si tu disais ce qu’il
dit. » la passion explique assez les discours les plus insensés, et
aussi ceux où l’on découvre une apparence de raison. Comme la machine de
notre corps est capable de trembler, de courir ou de frapper sans
permission, dès que l’émotion, si bien nommée, court parmi les muscles,
ainsi elle peut crier, et même former des discours selon les plis de la
mémoire, et sans aucune intention. Un ivrogne, en ses jurons, ne pense
nullement à dieu ni à diable. Dans les propos d’un bavard, presque tout
est fait, en quelque sorte, à la machine ; et, même dans les discours
étudiés, il y a une partie de remplissage, qui fut peut-être méditée,
mais qui ne l’est point maintenant. En somme, discours ne sont souvent
que bruit. Comme la charrue fait son bruit de ferraille, comme l’épée
fait son cliquetis, le vent son sifflement et la porte son grincement,
ainsi un homme agité fait un bruit de discours. Je plains celui qui
essaie de comprendre ; encore plus celui qui croit comprendre. Il n’y a
rien à comprendre. Attention. Dans un discours humain, animé, coloré,
chantant, il y a à comprendre de belles choses souvent. La beauté est un
signe qui ne trompe guère, parce qu’elle annonce un corps équilibré et
des passions réglées ; c’est pourquoi on dit bien qu’un bon chanteur
chante juste. C’est pourquoi aussi je fais crédit au poète, ce qui veut
dire que je l’interprète toujours pour le mieux, que toujours j’y
suppose la pensée la plus belle, la plus humaine, la plus parfaite à mes
yeux, qui puisse s’ accorder avec les paroles. C’est là ce qu’on
appelle écouter. De même, quand j’écoute le géomètre, j’attends sa belle
preuve d’après l’appât de ses premières preuves, faciles ; si je ne la
découvre pas, je penserais plutôt que c’est moi qui ne sait pas
comprendre, comme s’il parlait chinois. Mais une femme en colère, à quoi
bon l’écouter ? Je vois bien vite que c’est du chinois absolument ; je
n’y comprendrais rien de grand, rien de beau, rien d’humain, aucune
pensée, enfin, pour tout dire. J’entends, je n’écoute pas. Je dis une
femme en colère ; en cela je ne suis pas juste ; un homme en colère
n’offre pas un texte plus clair. Quand un homme jure après ses bottes,
ou après son bouton de col, ce discours ne vaut pas qu’on l’écoute. Ce
qui est juste à dire, c’est que la femme en colère a peut-être plus de
volubilité ; elle est insensée plus ingénument. Peut-être aussi
n’a-t-elle pas en réserve cette force explosive qui brise les discours ;
ils passent donc en long morceaux comme des bois flottants. C’est
pourquoi l’auditeur naïf est plus tenté de retenir ce texte
intarissable, de le noter, de le traduire en idées. Il est mieux trompé
que par un juron. Un charretier accumule les jurons ; une femme fait des
reproches ; ce n’est toujours que du bruit. Parce qu’un piano est fait
pour qu’on y joue de la musique, il serait fou de croire que tous ceux
qui y poseront les mains joueront bien. Le langage humain est comme un
piano ; si vous le faites sonner à coups de poing, il n’en sortira
aucune combinaison qui mérite d’être retenue. Réellement, ce que je dis
par humeur, dans le premier mouvement, dans l’impatience, dans la
surprise, n’a jamais aucun sens pour moi ; que ce soit du chinois pour
vous, c’est le mieux. Et si vous essayez de comprendre quelque chose,
dans ce bruit que je fais au premier moment, vous n’êtes pas bon, vous
n’êtes même pas juste. Que l’homme apprenne à écouter l’homme.
(...) et dans cette correspondance je ne choisissais pas les phrases qui eussent pu, me semblait-il la persuader, je cherchais seulement à frayer le lit le plus doux au ruissellement de mes pleurs. Car le regret comme le désir ne cherche pas à s'analyser, mais à se satisfaire ; quand on commence d'aimer, on passe le temps non à savoir ce qu'est son amour, mais à préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain. Quand on renonce, on cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui à celle qui le cause l'expression qui nous paraît la plus tendre. On dit les choses qu'on éprouve le besoin de dire et que l'autre ne comprendra pas, on ne parle que pour soi-même. J'écrivais : « J'avais cru que ce ne serait pas possible. Hélas, je vois que ce n'est pas si difficile. » Je disais aussi : « je ne vous verrai probablement plus », je le disais en continuant à me garder d'une froideur qu'elle eût pu croire affectée, et ces mots, en les écrivant, me faisaient pleurer parce que je sentais qu'ils exprimaient non ce que j'aurais voulu croire, mais ce qui arriverait en réalité. Car à la prochaine demande de rendez-vous qu'elle me ferait adresser, j'aurais encore comme cette fois le courage de ne pas céder et, de refus en refus, j'arriverais peu à peu au moment où à force de ne plus l'avoir vue je ne désirerais pas la voir. Je pleurais mais je trouvais le courage, je connaissais la douceur, de sacrifier le bonheur d'être auprès d'elle à la possibilité de lui paraître agréable un jour, un jour où, hélas ! lui paraître agréable me serait indifférent. L'hypothèse même, pourtant si peu vraisemblable, qu'en ce moment, comme elle l'avait prétendu pendant la dernière visite que je lui avais faite, elle m'aimât, que ce que je prenais pour l'ennui qu'on éprouve auprès de quelqu'un dont on est las, ne fut dû qu'à une susceptibilité jalouse, à une feinte d'indifférence analogue à la mienne, ne faisait que rendre ma résolution moins cruelle. Il me semblait alors que dans quelques années, après que nous nous serions oubliés l'un l'autre, quand je pourrais rétrospectivement lui dire que cette lettre qu'en ce moment j'étais en train de lui écrire n'avait été nullement sincère, elle me répondrait : « Comment, vous, vous m'aimiez ? Si vous saviez comme je l'attendais, cette lettre, comme j'espérais un rendez-vous, comme elle me fit pleurer. » La pensée, pendant que je lui écrivais, aussitôt rentré de chez sa mère, que j'étais peut-être en train de consommer précisément ce malentendu-là, cette pensée par sa tristesse même, par le plaisir d'imaginer que j'étais aimé de Gilberte, me poussait à continuer ma lettre.
Scott C. - The last thing I need is another picture of me looking like a porcelain doll.: + :
JE CONNAIS GENS DE TOUTES SORTES
(1) Votre site Folk & Dreams a été refusé dans la catégorie
blogs. Il ne correspond pas aux critères d'acceptation dans notre
annuaire (2) Nous avons bien reçu votre manuscrit. Il a été
confié à deux lecteurs dont les rapports, hélas, ne vous sont pas
favorables (3) Je te remercie de ton attention cependant cela reste pour
moi une relation professionnelle (4) Je n'ai rien contre
vous mais je ne souhaiterais pas être associée à ce genre de
thématique (5) Je me mettrai au bout de ma rue pour que tu puisses me
voir (6) Depuis que je vous lis, je n'ai plus aucun désir pour
mon mari (7) Je suis arrêté par ton style, puis-je te connaître ?
(8) Tu nous as donné énormément de plaisir, mon apôtre (9) Y aurait-il
une chance sur mille qu'on pût, enfin, s'exprimer de façon
convaincante ? (10) Puis-je aimer les formes des filles au lieu de
lécher des étiquettes ? (11) J'ai beaucoup d'affection pour ta queue
Le monde appartient à ceux qui ne ressentent rien. La condition essentielle pour être un homme pratique, c'est l'absence de sensibilité. La qualité principale, dans la conduite de la vie, est celle qui mène à l'action, c'est-à-dire la volonté. Or, il est deux choses qui entravent l'action : la sensibilité et la pensée analytique, qui n'est elle-même rien d'autre, en fin de compte, qu'une pensée douée de sensibilité. Toute action, par nature, est la projection de notre personnalité sur le monde extérieur, et comme celui-ci est constitué, pour sa plus grande partie, d'êtres humains, il s'ensuit que cette projection de notre personnalité revient, pour l'essentiel, à nous mettre en travers du chemin de quelqu'un d'autre, à gêner, blesser, et écraser les autres, par notre façon d'agir.
Pour agir, il faut donc que nous ne puissions pas nous représenter aisément la personnalité des autres, leurs joies ou leurs souffrances. Si l'on sympathise, on s'arrête net. L'homme d'action considère le monde extérieur comme formé exclusivement de matière inerte - soit inerte en elle-même, comme une pierre sur laquelle il passe, ou qu'il écarte de son chemin ; soit inerte comme un être humain qui, n'ayant pas su lui résister, peut être un homme tout aussi bien qu'une pierre, car il le traite de la même façon : il l'écarte du pied, ou il lui passe dessus.
Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité, 17 janvier 1932
Venez en masse, franchement. Venez. Ce texte est uniquement écrit pour vous dire de venir de toute façon, pour vous inciter, pour être incitatif, pour produire une envie extrêmement puissante en vous et en particulier dans votre cerveau. Donc autant vous le dire tout de suite?: la meilleure pièce de la saison, c’est nous. Tout simplement parce que c’est vous. Parce que c’est vous qui venez. Vous comprenez?? D’ailleurs, ce n’est pas vraiment une pièce, ce truc. C’est une rencontre. Donc voilà, venez. Nous sommes heureux de vous rencontrer.