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mercredi 18 mars 2015

Ailleurs que sur soi-même :


Auguste Herbin - Les toits de Paris sous la neige -1902



Le désir de l'avantage salarial s'environne de crainte lorsque l'obtention de cet avantage est conditionné par des stratégies de probabilité décroissante - comme atteindre tel objectif intermédiaire dont la portée semble de plus en plus lointaine. La combinaison de l'intensité maintenue du désir - pour le salarié l'accès à l'argent est toujours aussi impérieux et l'abandon n'est pas une option - et de la difficulté croissante de ses conditions de réalisation est génératrice d'une tension dont l'affect triste de crainte est le principe. Or, comme tous les affects tristes, celui-ci induit du conatus un surplus d'activité pour s'en défaire - "plus grande est la tristesse, plus grande est la puissance d'agir par laquelle l'homme s'efforce de lutter contre la tristesse". Cette situation passionnelle, déterminée par la structure générale du rapport d'enrôlement salarial et par les conditions ambiantes dans lesquelles ce rapport s'effectue, s'impose sans appel à l'agent et lui prescrit tous ses efforts - déployé avec une intensité proportionnelle à celle du désir directeur. Or l'intensification des mouvements de puissance conative,  dans un contexte général de domination et d'instrumentalisation a nécessairement pour corrélat un relèvement du niveau de violence exercé sur les autres - ceux que chacun à la possibilité de dominer-instrumenter - aussi bien d'ailleurs que sur soi-même.
Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude - Marx et Spinoza - 2010



Johan Thorn Prikker - Madonna in the tulip field, infront of the cross - 1892


samedi 7 février 2015

Pour ainsi dire flottante :


Egon Schiele - Femme assise


Nous trouvons, en premier lieu, un état d’angoisse général, une angoisse pour ainsi dire flottante, prête à s’attacher au contenu de la première représentation susceptible de lui fournir un prétexte, influant sur les jugements, choisissant les attentes, épiant toutes les occasions pour se trouver une justification. Nous appelons cet état « angoisse d’attente » ou « attente anxieuse ». Les personnes tourmentées par cette angoisse prévoient toujours les plus terribles de toutes les éventualités, voient dans chaque événement accidentel le présage d’un malheur, penchent toujours pour le pire, lorsqu’il s’agit d’un fait ou événement incertain. La tendance à cette attente de malheur est un trait de caractère propre à beaucoup de personnes qui, à part cela, ne paraissent nullement malades on leur reproche leur humeur sombre, leur pessimisme mais l’angoisse d’attente existe régulièrement et à un degré bien prononcé dans une affection nerveuse à laquelle j’ai donné le nom de névrose d’angoisse et que je range parmi les névroses actuelles.
(...) 


Deux figures


Il n’est pas difficile d’établir que l’angoisse d’attente ou l’état d’angoisse général dépend dans une très grande mesure de certains processus de la vie sexuelle ou, plus exactement, de certaines applications de la libido. Le cas le plus simple et le plus instructif de ce genre nous est fourni par les personnes qui s’exposent à l’excitation dite fruste, c’est-à-dire chez lesquelles de violentes excitations sexuelles ne trouvent pas une dérivation suffisante, n’aboutissent pas à une fin satisfaisante. Tel est, par exemple, le cas des hommes pendant la durée des fiançailles, et des femmes dont les maris ne possèdent pas une puissance sexuelle normale ou abrègent ou font avorter par précaution l’acte sexuel. Dans ces circonstances, l’excitation libidineuse disparaît, pour céder la place à l’angoisse, sous la forme soit de l’angoisse d’attente, soit d’un accès ou d’un équivalent d’accès. L’interruption de l’acte sexuel par mesure de précaution, lorsqu’elle devient le régime sexuel normal, constitue chez les hommes, et surtout chez les femmes, une cause tellement fréquente de névrose d’angoisse que la pratique médicale nous ordonne, toutes les fois que nous nous trouvons en présence de cas de ce genre, de penser avant tout à cette étiologie. En procédant ainsi, on aura plus d’une fois l’occasion de constater que la névrose d’angoisse disparaît dès que le sujet renonce à la restriction sexuelle.

Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse, Traduction par Samuel Jankélévitch, 1923
 
 
 
 
 

vendredi 6 février 2015

Dans une tempête d’émotions :

 
Judson Huss - Transformation of St. George


Chaque personne a droit à son propre secret et à sa propre mort. Et comment puis-je vivre ou mourir si je ne rentre pas en possession de ce droit qui est le mien ? C’est pour cela que j’ai écrit, pour vous demander de me rendre ce droit… et quand, une fois fini ce travail de deuil et sous la charge de vêtements de robes de chaussures et de bas noirs, une chair fragile et forte, chaude et vulnérable au gel, qui assurément va repousser et réclamera, affamée, de l’air, de la lumière, des caresses, du pain… réclamera des chemins pour marcher… des voix à écouter… des visages à regarder, du vent de la pluie du soleil et de la fraîcheur – et si marchant dans le bois inconnu de la vie j’ai envie de courir et si je meurs épuisée par une course heureuse sous le soleil, contre le vent… si je meurs de la surprise de quelque nouveau visage-rencontre caché derrière un arbre en attente, si je meurs foudroyée par l’éclair de la joie, étouffée par une étreinte trop forte, noyée dans une tempête d’émotions entraînant vers une mer qui invisible attend derrière la nuit, si je meurs vidée de mon sang par les blessures ouvertes d’un amour perdu que rien n’aura pu refermer, si je meurs poignardée par la lame effilée d’un regard cruel, je vous demande seulement ceci : ne cherchez pas à vous expliquer ma mort, ne la disséquez pas, ne la cataloguez pas pour votre tranquillité, par peur de votre propre mort, mais tout au plus pensez – ne le dites pas fort, les mots trahissent – ne le dites pas fort, mais pensez en vous-mêmes : elle est morte parce qu’elle a vécu.

 Goliarda Sapienza, Le Fil de midi
: + : 

The Reconcilliation

samedi 10 mai 2014

Ce qu'elle profère :


Simon Hentaï - Collage - 1950                                                                                                 : + :




Pourquoi...            j'oublie..,                        la parole en déplacement
s'oublie.., pour aveugler...            Et le sol - toujours
un peu plus haut, à hauteur de la tête forée par ce qu'elle
profère autant que par ce qu'elle a sans mot dire
perçu déjà...                        à hauteur de la tête levée, là
- et pour l'aveugler..,                        jusqu'à un fond où quelque
ajour sans fin, comme on avance, criblant, aura tout
            emporté            même emporté la question
...........

Ce qui au plus profond comme au centre   -    du
sommeil ( où le rêve sera resté d'un tenant ) se
découvre soustrait toujours, silence              dans la mutité du
rêve, est à nouveau parole opaque, parole qui insiste,
substrat épais, compacité de parole sur-le-champ
réfractaire à ce qui est dit, que la parole à prononcer soit
émise ou tue de nouveau - jour qui froisse..,          au
plus près.

Extraits de Poussière sculptée, André du Bouchet
: + :
 

Peinture - 1953

lundi 20 janvier 2014

Nous le cachons :


Clovis Trouille - Remembrance - 1930                                                                                                    : + :
 
Il s'agit en somme d’interroger le cas d’une société qui depuis plus d’un siècle se fustige bruyamment de son hypocrisie, parle avec prolixité de son propre silence, s’acharne à détailler ce qu’elle ne dit pas, dénonce les pouvoirs qu’elle exerce et promet de se libérer des lois qui l’ont fait fonctionner. Je voudrais faire le tour non seulement de ces discours, mais de la volonté qui les porte et de l’intention stratégique qui les soutient. La question que je voudrais poser n’est pas : pourquoi sommes-nous réprimés, mais pourquoi disons-nous avec tant de passion, tant de rancœur contre notre passé le plus proche, contre notre présent et contre nous-mêmes, que nous sommes réprimés ? Par quelle spirale en sommes nous arrivés à affirmer que le sexe est nié, à montrer ostensiblement que nous le cachons, à dire que nous le taisons, et ceci en le formulant en mots explicites, en cherchant à le faire voir dans sa réalité la plus nue, en l'affirmant dans la positivité de son pouvoir et de ses effets ? Il est légitime à coup sûr de se demander pourquoi pendant si longtemps on a associé le sexe et le péché – encore faudrait-il savoir comment s’est faite cette association et se garder de dire globalement et hâtivement que le sexe était "condamné" – mais il faudrait se demander aussi pourquoi nous nous culpabilisons si fort aujourd’hui d’avoir fait autrefois un péché ? Par quel chemin en sommes-nous venus à être "en faute" à l’égard de notre sexe ? Et à être une civilisation assez singulière pour se dire qu'elle a elle-même pendant longtemps et encore aujourd'hui "péché" contre le sexe, par abus de pouvoir ? Comment s'est fait se déplacement qui, tout en prétendant nous affranchir de la nature pécheresse du sexe, nous accable d'une grande faute historique qui aurait consisté justement à imaginer cette nature fautive et à tirer de cette croyance de désastreux effets ?
Michel Foucault, Histoire de la sexualité I, La volonté de savoir, 1976


Rêve claustral

lundi 23 décembre 2013

Des impressions de la réflexion :

 
Georges Mathieu - Souvenirs délaissés - 1990                                                                                                        : + :

Une impression frappe d’abord les sens et nous fait percevoir la chaleur ou le froid, la soif ou la faim, le plaisir ou la douleur, d’un certain genre ou d’un autre. De cette impression, il y a une copie prise par l’esprit, qui demeure après que l’impression cesse ; et c’est ce que nous appelons une idée. Cette idée de plaisir ou de douleur, quand elle retourne dans l’âme, produit les nouvelles impressions du désir et de l’aversion, de l’espoir et de la crainte, qui peuvent proprement être appelées des impressions de la réflexion, parce qu’elles en sont dérivées. Celles-ci sont également copiées par la mémoire et l’imagination et deviennent des idées ; lesquelles provoquent peut-être à leur tour d’autres impressions et d’autres idées. En sorte que les impressions de la réflexion ne sont qu’antérieures à leurs idées correspondantes ; mais postérieures à celles de la sensation, et dérivées d’elles. L’examen de nos sensations appartient davantage aux anatomistes et aux philosophes de la nature qu’à la morale ; et il ne sera donc pas pris en considération pour le moment. Et comme les impressions de la réflexion, à savoir les passions, les désirs et les émotions, qui méritent principalement notre attention, résultent pour la plupart des idées, il sera nécessaire d’inverser cette méthode qui, à première vue, semble la plus naturelle ; et, afin d’expliquer la nature et les principes de l’esprit humain, de faire un exposé particulier des idées, avant d’en venir aux impressions. Pour cette raison, j’ai choisi de commencer par les idées.
David Hume, Traité de la nature humaine, 1739, Traduction par Wikisource, Texte établi par Selby-Bigge, Oxford University Press, 1960
: + :

L'oiseau ivre - vers 1970

jeudi 28 novembre 2013

Que ce soit d'amour :


Jean Rougé - Passe pirouette                                                                                                  : + :

Et ce n'est pas seulement nos œuvres, mais tout ce que notre monde a produit, depuis des siècles, que les flammes, l'incurie ou la vermine finiront par anéantir. Ainsi, de Shirine avisant Khosrow, du haut de Féchauguette ; et Khosrow contemplant Shirine, qui se baigne, au clair de la lune ; et tous les délicats regards de tous les amants délicats ; Rustam au fond du puits, qui terrasse le démon blanc ; Majnûn languissant au désert, avec le tigre blanc et les mouflons apprivoisés ; et le chien de berger félon, démasqué et pendu pour avoir offert à la louve, qu'il couvrait chaque nuit, un agneau du troupeau dont il avait la garde ; et les rinceaux de fleurs et d'anges, de rameaux et d'oiseaux, de feuillages et de branchages, qui firent verser tant de larmes ; les joueurs de luth qui illustrent les vers mystérieux de Hâfiz ; les milliers de corniches décorées de motifs par les novices, par les maîtres, qu'elles ont fini par rendre à moitié, puis totalement, aveugles ; les plaques écrites, apposées aux murs, sur le dessus des portes ; tous ces distiques dissimulés dans la facture compliquée des encadrements ; les humbles signatures, perdues dans les rohers, sous les buissons, au pied des murs, sous les toitures, au coin des façades, sous la semelle d'un soulier ; les fleurs qui couvrent par milliers les couvertures des amants ; les têtes coupées des infidèles, attendant patiemment l'assaut, par l’aïeul de notre Sultan, d'une ville qu'il a vaincue. Toutes les tentes et les canons, et les fusils, à l'arrière-plan, quand les ambassadeurs des pays infidèles viennent baiser les pieds de Farrière - grand-père de notre Sultan, auxquels tu travaillas aussi, quand tu étais encore tout jeune ; les diables, avec ou sans queue, avec ou sans cornes, aux dents et aux ongles pointus ; les milliers d’espèces d’oiseaux, parmi lesquels la huppe sage, le moineau sautillant, le milan stupide et le rossignol poète ; les chats qui se tiennent bien, les chiens qui se tiennent mal ; les nuées qui galopent ; les petits brins d’herbe adorables, identiques sur mille images ; les rochers, aux ombres naïves, et les cyprès, les grenadiers, et les platanes par milliers, leurs feuilles tracées une à une avec une patience angélique ; et ces palais, avec toutes leurs briques, qui reproduisent les palais de Tahmasp ou Tamerlan, mais qui illustrent des histoires tant de fois plus anciennes ; les princes par milliers, qui écoutent, dans la campagne, mélancoliques, la musique jouée pour eux par des femmes et des garçons, assis sur des tapis à l'ombre d’arbres en fleurs, au printemps ; les merveilleux motifs de ces tapis et des faïences, qui coûtèrent aux petites mains des apprentis, de Samarcande ou de chez nous, depuis un siècle et demi, tant de larmes et de coups de bâton ; les jardins merveilleux, les milans noirs qui planent, au-dessus des champs de bataille, sur les morts innombrables, et les parties de chasse de nos souverains, poursuivant délicatement les gazelles aussi délicates, qui fuient, tremblantes, devant eux ; les ennemis en servitude, la mort des rois, les galions infidèles, les cités rivales, et la sombre clarté qui tombe des étoiles, ces nuits, que hantent les cyprès, et qui brillent comme si la nuit s’écoulait et brillait dans l’encre de ton pinceau, toutes tes scènes fondues au rouge, que ce soit d'amour ou de mort, tout, tout disparaîtra.
Orhan Pamuk, Mon nom est rouge, 1998, traduit du turc par Gilles Authier


Le Péregrin


Rives

mardi 3 septembre 2013

Agir chacun :

 
Joachim-Raphael Boronali - Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique - 1910
L' Âne chargé d'éponges et l’âne chargé de sel

Un ânier, son sceptre à la main,
            Menait, en empereur romain,
            Deux coursiers à longues oreilles.
L'un, d'éponges chargé, marchait comme un courrier;
            Et l'autre, se faisant prier,
           Portait, comme on dit, les bouteilles
Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins
            Par monts, par vaux et par chemins,
Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent,
            Et fort empêchés se trouvèrent.
L'ânier, qui tous les jours traversait ce gué là,
            Sur l'âne à l'éponge monta,
            Chassant devant lui l'autre bête,
            Qui, voulant en faire à sa tête,
            Dans un trou se précipita,
            Revint sur l'eau, puis échappa ;
            Car au bout de quelques nagées,
            Tout son sel se fondit si bien
            Que le baudet ne sentit rien
            Sur ses épaules soulagées.
Camarade épongier prit exemple sur lui,
Comme un mouton qui va dessus la foi d'autrui.
Voilà mon âne à l'eau; jusqu'au col il se plonge,
            Lui, le conducteur, et l'éponge.
Tous trois burent d'autant l'ânier et le grison
            Firent à l'éponge raison.
            Celle-ci devint si pesante,
            Et de tant d'eau s'emplit d'abord,
Que l'âne succombant ne put gagner le bord.
            L'ânier l'embrassait, dans l'attente
            D'une prompte et certaine mort.
Quelqu'un vint au secours qui ce fut, il n'importe;
C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point
            Agir chacun de même sorte.
            J'en voulais venir à ce point.
Jean de La Fontaine, Livre II - Fable 10

 
Il est apparu que le tableau produit voilà cent ans par Aliboron-Boronali reposait finalement sur un double bluff. Car il est exclu que le paysage ait pu être confectionné par l'âne seul. Qui peut croire qu'Aliboron ait pu se laisser guider de façon à créer des zones régulières de couleurs, ni encore moins cet ensemble continu partagé par une ligne d'horizon, qui fait songer à Nolde ?: + :
 

dimanche 1 septembre 2013

De nouvelles distances :


Mark Ryden - Allegorie des quatre éléments                                                                                            : + :

La diffusion du rapport de séduction dans l’ensemble des activités sociales signe aussi la mort de ce qui restait en lui de vivant. La généralisation de la simulation est aussi ce qui la rend de plus en plus manifestement impossible. C’est alors le moment du plus grand malheur où les rues se remplissent de jouisseurs sans cœur, de séducteurs en deuil de toute séduction, de cadavres de désirs dont on ne sait que faire. Ce serait un phénomène physique comme une perte d’aura. Comme si l’électrisation des corps qu’une intense séparation avait engendrée se mettait à se communiquer jusqu’à disparaître. Une nouvelle proximité en sortirait, et de nouvelles distances.


(...)
En se faisant le cheval de Troie d’une domination planétaire, le désir s’est dépouillé de tout ce qui le flanquait de domestique, de calfeutré, de privé. Le préalable à la redéfinition totalitaire du désirable fut en effet son autonomisation de tout objet réel, de tout contenu particulier. En apprenant à se porter sur des essences, il est devenu à son insu un désir absolu, un désir d’absolu que rien de terrestre ne peut plus assouvir. Cet inassouvissement est le levier central de la consommation, comme de sa subversion.
TIQQUN, Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille, 1999,
pdf  : + :


 

mercredi 28 août 2013

Se contenter d’être :


Ivan Aivazovsky - Mer agitée                                                      : + :


A la merci de la mer

Je m’envole dans l’air et la terre ne m’aide plus,
je pars au large et je suis à la merci de la mer.
Je t’ai offert mes minutes et tu dis
que je t’ai arraché ta liberté d’être toi-même.

Ainsi l’amour est tempête. Pas d’anse
où faire retraite et se contenter d’être.
Quand le héros leva le calice à ses lèvres, il reçut
à la fois le poison et la consolation.

Le regard du naufragé n’est pas semblable. Le ciel même
est pour lui paisible bien que sans pitié.
J’erre parmi les débris de ma barque fracassée,
espérant que tu feras naufrage près de là.
Pentti Holappa, Parfum de fumée (Savun hajua, 1987), traduit du finnois par Gabriel Rebourcet


William Turner - Tempête en mer - 1835

mardi 27 août 2013

Toute chose vivante fleurit ici :

 

Les nus de Bonnard

Sa femme. Quarante ans qu'il l'a peint.
Encore et encore. Le nu dans le dernier tableau,
Le même jeune nu que dans le premier. Sa femme.

Comme il se souvenait d'elle jeune. Quand elle était jeune.
Sa femme dans son bain. A sa table de toilette
devant le miroir. Déshabillée.

Sa femme avec ses mains sous ses seins
regardant dehors le jardin.
Le soleil répendant chaleur et couleur.

Toute chose vivante fleurit ici.
Elle jeune et frémissante et désirable.
Lorsqu'elle est morte, il l'a peint encore un moment.

Quelques paysages. Puis meurt.
Et inhumé à coté d'elle.
Sa jeune femme.
Raymond Carver, La vitesse foudroyante du passé
traduit de l'anglais par Julien Belon






Bonnard's Nudes

His wife. Forty years he painted her.
Again and again. The nude in the last painting
the same young nude as the the first. His wife

As he remembered her young. As she was young.
His wife in her bath. At her dressing table
in front of the mirror. Undressed.

His wife with her hands under her breasts
looking out on the garden.
The sun bestowing warmth and color.

Every living thing in bloom there.
She young and tremulous and most desirable.
When she died, he painted a while longer.

A few landscapes. Then died.
And was put down next to her.
His young wife.


mercredi 17 juillet 2013

Que peut-elle faire ?


Pablo Picasso - Chat dévorant un oiseau - 1939

Poème  pour être lu et chanté


Je sais qu'il y a une personne
Qui me cherche dans sa main, jour et nuit,
me trouvant, à chaque minute, dans ses chaussures.
Ne sait-elle pas que la nuit est enterrée
avec ses éperons derrière la cuisine ?

Je sais qu'il y a une personne composée de mes parties,
en qui je me fonds quand ma taille va
galopant dans son petit caillou exact.
Ne sait-elle pas que la pièce qui est apparue
avec son portrait jamais ne retournera dans son coffre ?

Je sais le jour,
mais le soleil m'a échappé;
Je sais la loi universelle qu'elle a faite dans son lit
avec un courage hors du commun et cette eau chaude, dont
coule sans cesse la fréquence superficielle.
Cette personne est, peut-être, si petite
que même ses propres pieds marchent sur elle ?

Un chat forme la frontière entre elle et moi,
juste à côté de sa tasse d'eau.
Je la vois dans les coins, elle ouvre et ferme
sa robe, qui plus tôt était un palmier interrogateur ...
Que peut-elle faire, sinon changer les pleurs ?

Mais elle me cherche et me cherche. C'est toute une histoire !
César Vallejo, 7 septembre 1937, adaptation Gil Pressnitzer



lundi 15 juillet 2013

La différence des êtres :

 
Giorgio de Chirico - Le prophète - 1916


J’aime l’apparence du luxe que je crée de rien : par ma tour de passe, la matière première est belle en soi et le jeu de mes marmites (cuisson à vapeur) n’est pas inférieur à une œuvre d’art. Je traverse en vitesse mes chambres parées de tableaux, tenant dans mes mains  amandes, noix ou semences de pin. Je regarde les photos de famille, quelques-unes exposées sur les murs, j’admire avec amour la figure séraphique de ma mère ou celle intériorisée, visionnaire, du grand-père maternel. Je savoure, en extase, mon consommé de lentille avec de la maniguette, de l’huile d’olives, des légumes, de l’oignon cuite, de la saumure de chou. Je ne mange pas par envie mais seulement pour ma faim, en n’oubliant pas de dédier, de toute mon âme, cet acte de l’incorporation de la nourriture au principe suprême. Cela vous paraît comique? Je vous répondrai que l’alimentation est un acte solennel et philosophique, d’une responsabilité insoupçonnable. Méditons aux mots de Ibn Arabi: chaque fois que les habitants  des paradis jettent leur regard sur les choses qu’ils possèdent, ils voient là un nouveau objet ou une nouvelle forme, qu’ils n’ont pas vu auparavant, et ils se réjouissent de son apparition. Tout aussi, chaque fois qu’ils boivent ou goûtent quelque chose, ils découvrent une nourriture délicieuse et une boisson très bonne, comme ils n’avaient pas goûté jusqu’alors (Livre de sagesse).
Essai sur l'art du savoir, Simona-Grazia Dima, : + :




Madame Reis


Dans les rues de Giorgio de Chirico
j’ai vécu une belle histoire
d’amour : j’étais madame Reis
et, grâce à l’amour, j’avais, enfin,
l’air mystérieux, les gens étaient contents (contents  aussi de
mon amour pour monsieur Reis), je savais porter des chapeaux,
diriger le travail dans les plantations,
après être restée veuve, et, surtout,
incarner dans la réalité, d’une manière muette,
le rêve de Platon, Kant, Maître Eckart,
Rumi, Kabir, Shankara. Je passais
à travers la canicule de la ville, tout le monde me disait bonjour
et tirait le chapeau jusqu’en bas, personne
ne connaissait mes stigmates.
Et j’étais la seule à savourer leur fonte comme la neige,
la source qui se déversait dans mon abîme printanier.
Mes yeux les étonnaient,
j’étais l’une des richesses du lieu, comme les hirondelles.
Vous qui vociférez contre
la différence des êtres, la dissemblance
de l’homme et de la femme, n’oubliez pas
même un instant madame Reis !
Simona-Grazia Dima, : + :


 

mercredi 10 juillet 2013

Toutes sortes de rencontres :


Laurence Forbin - Étreinte                                                                                    : + :
 
 
ART. 82. Comment des passions fort différentes conviennent en ce qu’elles participent de l’amour.

Il n’est pas besoin aussi de distinguer autant d’espèces d’amour qu’il y a de divers objets qu’on peut aimer ; car, par exemple, encore que les passions qu’un ambitieux a pour la gloire, un avaricieux pour l’argent, un ivrogne pour le vin, un brutal pour une femme qu’il veut violer, un homme d’honneur pour son ami ou pour sa maîtresse, et un bon père pour ses enfants, soient bien différentes entre elles, toutefois, en ce qu’elles participent de l’amour, elles sont semblables. Mais les quatre premiers n’ont de l’amour que pour la possession des objets auxquels se rapporte leur passion, et n’en ont point pour les objets mêmes, pour lesquels ils ont seulement du désir mêlé avec d’autres passions particulières. Au lieu que l’amour qu’un bon père a pour ses enfants est si pur qu’il ne désire rien avoir d’eux, et ne veut point les posséder autrement qu’il fait, ni être joint à eux plus étroitement qu’il est déjà ; mais, les considérant comme d’autres soi-même, il recherche leur bien comme le sien propre, ou même avec plus de soin, parce que, se représentant que lui et eux font un tout dont il n’est pas la meilleure partie, il préfère souvent leurs intérêts aux siens et ne craint pas de se perdre pour les sauver. L’affection que les gens d’honneur ont pour leurs amis est de cette même nature, bien qu’elle soit rarement si parfaite ; et celle qu’ils ont pour leur maîtresse en participe beaucoup, mais elle participe aussi un peu de l’autre.



ART. 211. Un remède général contre les passions.

Et maintenant que nous les connaissons toutes, nous avons beaucoup moins de sujet de les craindre que nous n’avions auparavant. Car nous voyons qu’elles sont toutes bonnes de leur nature, et que nous n’avons rien à éviter que leurs mauvais usages ou leurs excès, contre lesquels les remèdes que j’ai expliqués pourraient suffire si chacun avait assez de soin de les pratiquer. Mais, parce que j’ai mis entre ces remèdes la préméditation et l’industrie par laquelle on peut corriger les défauts de son naturel, en s’exerçant à séparer en soi les mouvements du sang et des esprits d’avec les pensées auxquelles ils ont coutume d’être joints, j’avoue qu’il y a peu de personnes qui se soient assez préparées en cette façon contre toutes sortes de rencontres, et que ces mouvements excités dans le sang par les objets des passions suivent d’abord si promptement des seules impressions qui se font dans le cerveau et de la disposition des organes, encore que l’âme n’y contribue en aucune façon, qu’il n’y a point de sagesse humaine qui soit capable de leur résister lorsqu’on n’y est pas assez préparé. Ainsi plusieurs ne sauraient s’abstenir de rire étant chatouillés, encore qu’ils n’y prennent point de plaisir. Car l’impression de la joie et de la surprise, qui les a fait rire autrefois pour le même sujet, étant réveillée en leur fantaisie, fait que leur poumon est subitement enflé malgré eux par le sang que le cœur lui envoie. Ainsi ceux qui sont fort portés de leur naturel aux émotions de la joie ou de la pitié, ou de la peur, ou de la colère, ne peuvent s’empêcher de pâmer, ou de pleurer, ou de trembler, ou d’avoir le sang tout ému, en même façon que s’ils avaient la fièvre, lorsque leur fantaisie est fortement touchée par l’objet de quelqu’une de ces passions. Mais ce qu’on peut toujours faire en telle occasion, et que je pense pouvoir mettre ici comme le remède le plus général et le plus aisé à pratiquer contre tous les excès des passions, c’est que, lorsqu’on se sent le sang ainsi ému, on doit être averti et se souvenir que tout ce qui se présente à l’imagination tend à tromper l’âme et à lui faire paraître les raisons qui servent à persuader l’objet de sa passion beaucoup plus fortes qu’elles ne sont, et celles qui servent à la dissuader beaucoup plus faibles. Et lorsque la passion ne persuade que des choses dont l’exécution souffre quelque délai, il faut s’abstenir d’en porter sur l’heure aucun jugement, et se divertir par d’autres pensées jusqu’à ce que le temps et le repos aient entièrement apaisé l’émotion qui est dans le sang. Et enfin, lorsqu’elle incite à des actions touchant lesquelles il est nécessaire qu’on prenne résolution sur-le-champ, il faut que la volonté se porte principalement à considérer et à suivre les raisons qui sont contraires à celles que la passion représente, encore qu’elles paraissent moins fortes. Comme lorsqu’on est inopinément attaqué par quelque ennemi, l’occasion ne permet pas qu’on emploie aucun temps à délibérer. Mais ce qu’il me semble que ceux qui sont accoutumés à faire réflexion sur leurs actions peuvent toujours, c’est que, lorsqu’ils se sentiront saisis de la peur, ils tâcheront à détourner leur pensée de la considération du danger, en se représentant les raisons pour lesquelles il y a beaucoup plus de sûreté et plus d’honneur en la résistance qu’en la fuite ; et, au contraire, lorsqu’ils sentiront que le désir de vengeance et la colère les incite à courir inconsidérément vers ceux qui les attaquent, ils se souviendront de penser que c’est imprudence de se perdre quand on peut sans déshonneur se sauver, et que, si la partie est fort inégale, il vaut mieux faire une honnête retraite ou prendre quartier que s’exposer brutalement à une mort certaine.





ART. 212. Que c’est d’elles seules que dépend tout le bien et le mal de cette vie.

Au reste, l’âme peut avoir ses plaisirs à part. Mais pour ceux qui lui sont communs avec le corps, ils dépendent entièrement des passions : en sorte que les hommes qu’elles peuvent le plus émouvoir sont capables de goûter le plus de douceur en cette vie. Il est vrai qu’ils y peuvent aussi trouver le plus d’amertume lorsqu’ils ne les savent pas bien employer et que la fortune leur est contraire. Mais la sagesse est principalement utile en ce point, qu’elle enseigne à s’en rendre tellement maître et à les ménager avec tant d’adresse, que les maux qu’elles causent sont fort supportables, et même qu’on tire de la joie de tous.

René Descartes, Les Passions de l’âme, 1649
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vendredi 5 juillet 2013

Tout dépend du coup d’œil :


Samantha Keely Smith - 2012-2013                                                                                                                                      : + :

L'allée des épines

Quone malo mentem concussa ? Timore deorum.
Horat., Sat. Lib. II, sat. iii.

1. L’envie ne m’accusera pas d’avoir dissipé des millions à l’État pour aller au Pérou ramasser de la poudre d’or, ou chercher des martres zibelines en Laponie. Ceux à qui Louis commanda de vérifier les calculs du grand Newton, et de déterminer avec une toise la figure de notre globe, remontaient sans moi le fleuve de Torno, et je ne descendais point avec eux la rivière des Amazones. Aussi, mon cher Ariste, ne t’entretiendrai-je pas des périls que j’ai courus dans les pays glacés du nord, ou dans les déserts brûlants du midi : moins encore des avantages que la géographie, la navigation, l’astronomie retireront, dans deux ou trois mille ans, des prodiges de mon quart de cercle et de l’excellence de mes lunettes. Je me propose une fin plus noble, une utilité plus prochaine. C’est d’éclairer, de perfectionner la raison humaine par le récit d’une simple promenade. Le sage a-t-il besoin de traverser les mers et de tenir registre des noms barbares et des penchants effrénés des sauvages, pour instruire des peuples policés ? Tout ce qui nous environne est un sujet d’observation. Les objets qui nous sont le plus familiers, peuvent être pour nous des merveilles ; tout dépend du coup d’œil. S’il est distrait, il nous trompe : s’il est perçant et réfléchi, il nous approche de la vérité.
Denis Diderot, La Promenade du Sceptique ou les Allées, 1747


jeudi 20 juin 2013

Qui rencontrera le bonheur :


Alain Campos - Le loup                                                                                                                                            : + :


Du même côté
Dire ce qu’on dit chaque jour
les yeux fermés les yeux ouverts
Dire l’écharpe nouée dans l’air
la patience enfin mariée
enfin couverte d’agrafes
Son ombre changée en rosée
sa blessure dans tous les cœurs
comme un repas en plein azur
Une fleur terrasse le vent
Voici les murs rendus au plaisir
la lune ouverte à tout venant
le sable coulant des doigts
jusqu’au nadir
L’âme blonde du temps
dans sa cage du temps des galères
la tresser doucement sous l’eau


Je sais un être
une corne d’élégance
aux habitudes de fraîcheur
incendiant les doigts du feu
à même le silence
Le geste illuminé
par des rampes sourdes et fixes
libère un cheval de duvet
qui rencontrera le bonheur.
Gérald Neveu, Comme les loups vont au désir : toujours pour toi, 1948
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Alain Campos - CQFD

mercredi 8 mai 2013

Ce rêve déconcertant :

 
Pierre Chalory - mère plus enfant mort                                                                                                : + :


Et l’amour ? Il faut nous laver
De cette crasse héréditaire
Où notre vermine stellaire
Continue à se prélasser 

L’orgue, l’orgue qui moud le vent
Le ressac de la mer furieuse
Sont comme la mélodie creuse
De ce rêve déconcertant

D’Elle, de nous, ou de cette âme
Que nous assîmes au banquet
Dites-nous quel est le trompé
O inspirateur des infâmes

Celle qui couche dans mon lit
Et partage l’air de ma chambre
Peut jouer aux dés sur la table
Le ciel même de mon esprit
Antonin Artaud, Tric Trac du ciel, 1923


Dado - enfant mort - 1954                                                                                                                                             : + :



mardi 9 avril 2013

Notre destinée est indissolublement liée :

   
Olivier de Sagazan                                                                                                                                         : + :

(...)lorsque je me retourne vers les leçons que mon expérience ethnographique chez les Indiens Achuar de la haute Amazonie équatorienne m’a apportées, je m’aperçois qu’elles sont chacune des remises en cause de notions et de valeurs dont je n’aurais guère songé auparavant à contester l’universelle validité. La première de ces leçons, et la plus importante peut-être, est que la nature n’existe pas partout et toujours ; ou plus exactement que cette séparation radicale établie par l’Occident entre le monde de la nature et celui des hommes n’a pas grande signification pour d’autres peuples qui confèrent aux plantes et aux animaux tous les attributs de la vie sociale, les considèrent comme des sujets plutôt que comme des objets, et ne sauraient donc les expulser dans une sphère autonome régie par les seules procédures des sciences et des techniques. En ce sens, dire des Indiens qu’ils sont « proches de la nature » est une manière de contresens, puisqu’en donnant aux êtres qui la peuplent une dignité égale à la leur, ils n’adoptent pas à leur endroit une conduite vraiment différente de celle qui prévaut entre eux. Pour être proche de la nature encore faut-il que la nature soit, exceptionnelle disposition dont seuls les Modernes se sont trouvés capables et qui rend sans doute notre cosmologie plus énigmatique que toutes celles des cultures qui nous ont précédés.


Les Achuar m’ont aussi enseigné que l’on peut vivre sa destinée sans le secours d’une transcendance divine ou historique, les deux branches de l’alternative entre lesquelles bien des sociétés contemporaines continuent d’hésiter. Car l’individu dans sa singularité n’est pas déterminé chez eux par un principe supérieur et extérieur, il n’est pas agi par des mouvements collectifs dont il n’a pas conscience, il n’est pas défini par sa position dans une hiérarchie sociale qui donnerait un sens à sa vie selon la place où il est né ; il n’existe que dans la capacité de chacun à s’affirmer par ses actes selon une échelle de buts désirables partagés par tous. Une autre leçon encore que les Achuar m’ont apportée, c’est leur manière de vivre une identité collective sans s’embarrasser d’une conscience nationale. Contrairement au mouvement d’émancipation des peuples qui, à partir de la fin du XVIIIe siècle en Europe, a voulu fonder les revendications d’autonomie politique sur le partage d’une même tradition culturelle ou linguistique, les Achuar ne conçoivent pas leur ethnicité comme un catalogue de traits distinctifs qui donnerait substance et éternité à une destinée partagée. Leur existence commune ne tire pas son sens de la langue, de la religion ou du passé ; elle se nourrit d’une même façon de vivre le lien social et la relation aux peuples qui les environnent, humains comme non humains. Cette façon d’instituer des collectifs offre ainsi un précieux témoignage de ce que les nationalismes ethniques sont moins un héritage des sociétés non modernes qu’un effet de contamination d’anciens modes d’organisation communautaire par les doctrines modernes de l’hégémonie étatique.
 

Ces leçons, et toutes celles que les anthropologues ont tirées de leurs études ethnographiques, constituent autant d’expériences alternatives porteuses de promesses. Le dépassement d’une exploitation frénétique de la nature obtenue au prix du saccage des conditions de vie des générations futures, l’effacement des nationalismes aveugles et de l’arrogance prédatrice des grands États-nations et de certaines firmes transnationales, la suppression des insupportables inégalités dans l’accès aux ressources et notamment celles qui devraient relever des biens communs, l’exigence de donner une forme de représentation publique aux diverses sortes de non-humains auxquels notre destinée est indissolublement liée, autant de défis concrets de notre modernité qui gagneraient à être envisagés par analogie avec la façon dont les peuples qu’étudient les ethnologues construisent leur rapport au monde. Non pas, bien sûr, que l’on puisse adapter tels quels leurs usages, puisque les expériences historiques ne se prêtent pas à transposition, si tant est d’ailleurs que cela soit souhaitable. Ce que peut faire l’anthropologie, en revanche, c’est apporter la preuve que d’autres voies sont possibles puisque certaines d’entre elles, aussi improbables qu’elles puissent paraître, ont été explorées ailleurs ou jadis, montrer donc que l’avenir n’est pas un simple prolongement linéaire du présent, qu’il est gros de potentialités inouïes dont nous devons imaginer la réalisation afin d’édifier au plus tôt une véritable maison commune, mieux habitable, moins exclusive et plus fraternelle.

Philippe Descola, Apologie des sciences sociales,
Ce discours a été prononcé à l’occasion de la remise de la Médaille d’or du CNRS le 19 décembre 2012, via La vie des idées : + :