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dimanche 26 mai 2013

Dire quelque chose :


 
Les oiseaux vont mourir au Pérou - Romain Gary - 1968


Mon erreur a été de croire aux victoires individuelles. Aujourd'hui que je n'existe plus, tout m'a été rendu. Les hommes, les peuples, toutes nos légions me sont devenus alliés, je ne parviens pas à épouser leurs querelles intestines et demeure tourné vers l'extérieur, au pied du ciel, comme une sentinelle oubliée. Je continue à me voir dans toutes les créatures vivantes et maltraitées et je suis devenu complètement inapte aux combats fratricides.
Mais pour le reste, qu'on veuille bien regarder attentivement le firmament, après ma mort : on y verra, aux côtés d'Orion, des Pléiades ou de la Grande Ourse, une constellation nouvelle: celle du Roquet humain accroché de toutes ses dents à quelque nez céleste.
Il m'arrive même encore d'être heureux, comme ici, ce soir, étendu sur la plage de Big Sur, dans le crépuscule gris et vaporeux, alors que le cri lointain des phoques me parvient des rochers et qu'il me suffit de lever à peine la tête pour voir l'Océan. Je l'écoute très attentivement et j'ai toujours l'impression que je suis sur le point de comprendre ce qu'il cherche à me confier, que je vais enfin briser le code et que le murmure insistant, incessant du ressac, essaye, presque avec véhémence, de me dire quelque chose, de me donner une explication.
Dans ma main gauche, je serre la médaille d'argent du championnat de ping-pong que j'ai gagné à Nice, en 1932.
On peut me voir encore souvent ôter ma veste et me jeter soudain sur le tapis, me plier, me déplier et me replier, me tordre et me rouler, mais mon corps tient bon et je ne parviens pas à m'en dépêtrer, à repousser mes murs. Les gens croient en général que je fais seulement un peu de gymnastique et un grand hebdomadaire américain a publié sur deux pages ma photo en plein exercice, comme un exemple digne d'être suivi.
J'ai été assez malade, après la guerre, parce que je ne pouvais marcher sur une fourmi ou voir un hanneton dans l'eau, et finalement, j'ai écrit tout un gros livre pour réclamer que l'homme prenne la protection de la nature dans ses propres mains. Je ne sais pas ce que je vois au juste dans les yeux des bêtes, mais leur regard a une sorte d'interpellation muette, d'incompréhension, de question, qui me bouleverse complètement. Je n'ai d'ailleurs pas de bêtes chez moi, parce que je m'attache très facilement et, tout compte fait, je préfère m'attacher à l'Océan, qui ne meurt pas vite.
 Romain Gary, La promesse de l'aube, 1960



jeudi 9 mai 2013

J'avalai cela aussi :


Taxidermia - György Pálfi - 2006


Je sais bien que, lorsqu'il s'agit de leurs exploits amoureux, les hommes ne sont que trop portés à la vantardise. A les entendre, leurs prouesses viriles ne connaissent pas de limite, et ils ne vous font grâce d'aucun détail.
Je ne demande donc à personne de me croire lorsque j'affirme que, pour ma bien-aimée, je consommai encore un éventail japonais, dix mètres de fil de coton, un kilo de noyaux de cerises- Valentine me mâchait, pour ainsi dire, la besogne, en mangeant la chair et en me tendant les noyaux – et trois poissons rouges, que nous étions allés pêcher dans l'aquarium de son professeur de musique.
Dieu sait ce que les femmes m'ont fait avaler dans ma vie, mais je n'ai jamais connu une nature aussi insatiable. C'était une Messaline doublée d'une Théodora de Byzance. Après cette expérience, on peut dire que je connaissais tout de l'amour. Mon éducation était faite. Je n'ai fait, depuis, que continuer sur ma lancée.
Mon adorable Messaline n'avait que huit ans, mais son exigence physique dépassait tout ce qu'il me fut donné de connaître au cours de mon existence. Elle courait devant moi, dans la cour, me désignait du doigt tantôt un tas de feuilles, tantôt du sable, ou un vieux bouchon, et je m'exécutais sans murmurer. Encore bougrement heureux d'avoir pu être utile. A un moment, elle s'était mise à cueillir un bouquet de marguerites que je voyais grandir dans sa main avec appréhension – mais je mangeai les marguerites aussi, sous son œil attentif -elle savait déjà que les hommes essayent toujours de tricher, dans ces jeux-là – où je cherchais en vain une lueur d'admiration. Sans une marque d'estime ou de gratitude, elle repartit en sautillant, pour revenir, au bout d'un moment, avec quelques escargots qu'elle me tendit dans le creux de la main. Je mangeai humblement les escargots, coquille et tout.
A cette époque, on n'apprenait encore rien aux enfants sur le mystère des sexes et j'étais convaincu que c'était ainsi qu'on faisait l'amour. J'avais probablement raison.
Le plus triste était que je n'arrivais pas à l'impressionner. J'avais à peine fini les escargots qu'elle m'annonçait négligemment :
– Josek a mangé dix araignées pour moi et il s'est arrêté seulement parce que maman nous a appelés pour le thé.
Je frémis. Pendant que j'avais le dos tourné, elle me trompait avec mon meilleur ami. Mais j'avalai cela aussi. Je commençais à avoir l'habitude.
Romain Gary, La promesse de l'aube, 1960



lundi 31 décembre 2012

Vers des lieux de vision illimités :


Peter Beard - The end of the game                                                                                              : + :


Tous les systèmes doivent prendre leur assurance contre l’erreur et quel que soit leur contenu de vérité, ils ont tous tort dans l’absolu. Ils ont raison dans le relatif en fonction de leur vérité historique et transitoire et cela implique, pour tout système idéologique, le respect d’une marge qui doit être un lieu d’asile où l’homme pourrait se réfugier à l’abri des joutes sanglantes de la vérité et de l’erreur.
(...)
Je ne propose pas d’absolu. Je propose un « à peu près ». Il est exact que dans cette « religion » du couple, du féminin, du charnel, il y a aux yeux de la plupart des idéologues, une attitude qui paraît une dérobade à deux… Je propose simplement de chercher la civilisation du côté de l’affectivité, plutôt que des grandes destructions au nom des grandes constructions de l’homme toujours futur. L’avenir ne caresse personne. Une civilisation se juge à la place de cet espace blanc où chacun prend son bien selon son cœur.

Romain Gary, L'Affaire Homme,




Ce qui compte, ce n’est pas la part du vrai ou du faux mais la part du moindre malheur. Un jour, lorsque les archéologues extra-terrestres se pencheront sur nos vestiges, ils décideront que nos vrais « grands hommes » ont été ceux qui ont causé le moins de malheurs… J’avais envie de lui crier : laisse-les à leurs « bonds en avant », laisse-les bondir dans cette magnifique certitude : c’est ainsi qu’il sauteront tout droit dans le doute. Les certitudes ont toujours été les plus sûres façons de se tromper. Laisse-les s’épanouir dans leurs certitudes et le doute leur viendra comme un suprême couronnement. Laisse-les s’enivrer de dureté, de force, d’acier : c’est le goût de la fragilité qui les attend au bout.
Romain Gary, Les Clowns lyriques, 1979



Il voulait dire tout cela à Haas, mais ses années de Sahara l'avaient rendu peu loquace, et il avait remarqué également que certaines choses qu'il sentait pourtant profondément changeaient de sens au contact des mots au point que non seulement il n’arrivait pas à les communiquer, mais qu’il ne les reconnaissait plus lui-même en les prononçant. Si bien qu’il se demandait souvent si les pensées suffisaient, si elles n’étaient pas un simple tâtonnement, si la vraie vue n’était pas ailleurs, et s’il n’y avait pas dans le cerveau des hommes des nerfs encore inutilisés qui iraient porter ces mêmes pensées un jour vers des lieux de vision illimités.
Romain Gary, les racines du ciel, 1956

Fictions et humanisme dans l'œuvre de Romain Gary, Troisième partie : Marge humaine et « à peu près » : pour un nouvel humanisme, Nicolas Gelas,
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Peter Beard, Maureen and a Night Feeder at Hog Ranch. Est.- 1987