A mes parents, mes prochesmes amis, mes voisins,mes amants, mes lecteurs,mes critiques, mon peuple martyr,et à Dieu.De la part de quelqu'unsans travail définisans domicile fixeni véritable identité
REQUÊTESuite à un malheur soudain, je vous prie de m'épargner
conseils, sermons, apitoiements, injonctions,
remontrances, scènes de jalousie, opinions patriotiques.
Je ne souhaite plus me mettre en quatre pour répondre
à vos critères. Je ne désire plus faire de pirouettes pour
vous amuser. Je ne veux plus souffrir pour votre bon plaisir.
je suis fatiguée, j'ai perdu la raison, j'ai été renversée par
une voiture, j'ai été irradiée, atteinte de leucémie, je suis
déjà morte, je passe...
Merci d'avance.
Signature
jeudi 30 janvier 2014
Je ne désire plus :
mardi 21 janvier 2014
La voie de la poésie :
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| Olaf Martens - Oberfläche : + : |
Mardi 31 août 1948Paris, mardi 31 août 1948Mon cher ami,Nous avons longuement discuté avec toi ce dernier dimanche. Corne d'Auroch s'obstinait à te vouloir fait pour la philosophie. J'ai gueulé. Je lui ai dit qu'aider un ami à tout abandonner pour suivre la voie de la poésie ne pouvait jamais être une faute. Car un poète est à la fois philosophe, philologue, moraliste, historien, physicien, jardinier et même marchand de maisons. De plus, on ne trouve la quadrature du cercle que par la poésie. Emile a trop réfléchi et inutilement. Moi, je sens que si tu persévères dans tes recherches métaphysiques, tu te perdras dans une forêt. Nom de Dieu, j'insiste ! Sans doute, ta récente définition de l'art est très belle, mais pourquoi ne pas la remplacer par des ailes de moulin ? Il faut que ça bouge, comme sur l'écran. Le reste se fait tout seul. Ce n'est pas à toi d'expliquer les mécanismes ; c'est aux autres de les deviner et de les démonter eux-mêmes. Tu perds ta force et ton temps à faire le travail des imbéciles. Oui, je sais : Bergson est quand même un poète. Et toute la poésie de Valéry est faite d'opérations critiques. Et tu ne le sais que trop, toi. Mais il me semble que tu t'exténues en t'imposant déjà, par goût de la cérébralité, des exigences qui ne tarderont pas à devenir surhumaines. Que veux-tu que cela me fasse, à moi, que tout « fond apparent représente ce que la forme n'a pas pu exprimer » ? Suis-je plus avancé maintenant que tu me l'as fait savoir ? Non, je sais une pensée de plus.Je ne connais pas un homme de plus (j'espère que tu ne vois pas du paternalisme ou de la prétention pédagogique dans mes propos…). Je suis né pour aimer, pour passer dans la vie comme un étranger et pour être indifférent à ce que l'on me raconte. Rien de toi ne me laisse insensible, mais comme ton cher Gide, comme toi et comme moi-même, je ne t'estime que dans ce que tu pourrais faire. Et j'ai tort de te redire ces choses, de même que tu as tort d'expliquer d'autres choses à d'autres êtres. Tout ce que tu peux me faire comprendre, je l'ai déjà entendu dans un concert. Montre-nous des gens qui marchent, qui s'aiment, qui font des choses charmantes et bêtes comme la vie, des moulins qui tournent… Sers-toi de l'absurde comme d'un bloc de marbre. Crée des images. Elles contiennent toutes les pensées, tous les axiomes possibles, tous les aphorismes. Bien sûr, tu me diras qu'un aphorisme est une image intérieure, et je le conçois fort bien. Mais 200 aphorismes font un traité de philosophie ou un livre de haute morale. Même Gide est un moraliste. Il énonce des idées, des justifications, il transforme la notion de plaisir en une notion de devoir ; il se croit obligé (noblesse oblige) de critiquer, de comparer, de créer des critères. Or, je l'aime mieux quand il s'agenouille au hasard et ne cherche plus Dieu, se disant que Dieu est partout. Rimbaud nous bouleverse plus qu'André Breton. Pourquoi ? Parce qu'il chante et n'apprend rien à personne. Si révélation il y a dans sa poésie, il ne s'en préoccupe pas d'une façon dialecticienne. Tu disais toi-même : « Les fruits nous consolent et les idées nous désespèrent. » Alors, nous sommes d'accord ? Excuse-moi, mon vieux, de te donner des conseils.C'est Bonafé et les études littéraires et grammaticales qui remontent comme un mets que l'on a mal digéré. Tes erreurs sont certainement fructueuses. Nous raisonnons trop. Et moi je raisonne quand je te reproche de raisonner. Nous sommes des enfants pour qui le monde entier est un école. Mais nous sommes encore trop studieux. Il faudrait pouvoir crier avec Rimbaud: « Oh là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées ! » Dans tous nos gestes et dans chacune de nos pensées, tu occupes la plus grande place, la seule possible. Nous t'embrassons.Georges
Lettre de Georges Brassens à Toussenot, 1948
lundi 20 janvier 2014
Nous le cachons :
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| Clovis Trouille - Remembrance - 1930 : + : |
Il s'agit en somme d’interroger le cas d’une société qui depuis plus d’un siècle se fustige bruyamment de son hypocrisie, parle avec prolixité de son propre silence, s’acharne à détailler ce qu’elle ne dit pas, dénonce les pouvoirs qu’elle exerce et promet de se libérer des lois qui l’ont fait fonctionner. Je voudrais faire le tour non seulement de ces discours, mais de la volonté qui les porte et de l’intention stratégique qui les soutient. La question que je voudrais poser n’est pas : pourquoi sommes-nous réprimés, mais pourquoi disons-nous avec tant de passion, tant de rancœur contre notre passé le plus proche, contre notre présent et contre nous-mêmes, que nous sommes réprimés ? Par quelle spirale en sommes nous arrivés à affirmer que le sexe est nié, à montrer ostensiblement que nous le cachons, à dire que nous le taisons, et ceci en le formulant en mots explicites, en cherchant à le faire voir dans sa réalité la plus nue, en l'affirmant dans la positivité de son pouvoir et de ses effets ? Il est légitime à coup sûr de se demander pourquoi pendant si longtemps on a associé le sexe et le péché – encore faudrait-il savoir comment s’est faite cette association et se garder de dire globalement et hâtivement que le sexe était "condamné" – mais il faudrait se demander aussi pourquoi nous nous culpabilisons si fort aujourd’hui d’avoir fait autrefois un péché ? Par quel chemin en sommes-nous venus à être "en faute" à l’égard de notre sexe ? Et à être une civilisation assez singulière pour se dire qu'elle a elle-même pendant longtemps et encore aujourd'hui "péché" contre le sexe, par abus de pouvoir ? Comment s'est fait se déplacement qui, tout en prétendant nous affranchir de la nature pécheresse du sexe, nous accable d'une grande faute historique qui aurait consisté justement à imaginer cette nature fautive et à tirer de cette croyance de désastreux effets ?
Michel Foucault, Histoire de la sexualité I, La volonté de savoir, 1976
vendredi 17 janvier 2014
Les affections contractées :

Toute la terre habitable a été de nos jours reconnue, relevée, partagée entre des nations. L’ère des terrains vagues, des territoires libres, des lieux qui ne sont à personne, donc l’ère de libre expansion, est close. Plus de roc qui ne porte un drapeau ; plus de vides sur la carte ; plus de région hors des douanes et hors des lois ; plus une tribu dont les affaires n’engendrent quelque dossier et ne dépendent, par les maléfices de l’écriture, de divers humanistes lointains dans leurs bureaux. Le temps du monde fini commence. Le recensement général des ressources, la statistique de la main-d’ œuvre, le développement des organes de relation se poursuit. Quoi de plus remarquable et de plus important que cet inventaire, cette distribution et cet enchaînement des parties du globe ? Leurs effets sont déjà immenses. Une solidarité toute nouvelle, excessive et instantanée, entre les régions et les événements est la conséquence déjà très sensible de ce grand fait. Nous devons désormais rapporter tous les phénomènes politiques à cette condition universelle récente ; chacun d’eux représentant une obéissance ou une résistance aux effets de ce bornage définitif et de cette dépendance de plus en plus étroite des agissements humains. Les habitudes, les ambitions, les affections contractées au cours de l’histoire antérieure ne cessent point d’exister. — mais insensiblement transportées dans un milieu de structure très différente, elles y perdent leur sens et deviennent causes d’efforts infructueux et d’erreurs.
Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, 1931
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mardi 14 janvier 2014
On s'arrange :
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| Daikichi Amano |
- Vous savez? dit-il, j’ suis imbattable pour répondre aux questionnaires sur le sexe.
Edna but une gorgée sans répondre.
- Et vous, ça vous intéresse ? demanda Joe.
- Je n'ai répondu à aucun.
- Dommage. Vous savez, les réponses qu'on fait révèlent votre personnalité.
- Vous croyez vraiment que ces trucs sont valables ? J'en ai vu dans le journal. J'ai jamais répondu aux questions mais j'en ai vu, dit Edna.
- Bien sûr qu'ils sont valables.
- Peut-être que je suis pas très bonne question sexe, dit Edna. C'est peut-être pour ça que je suis seule.
Elle but une grande gorgée.En fin de compte nous sommes tous seul, dit Joe.
- Que voulez-vous dire ?
- J' veux dire qu'indépendamment du sexe ou de l'amour, un beau jour, c'est fini. Soit on rompt, soit on s'arrange : les deux partenaires cohabitent sans plus rien ressentir. Moi, je préfère vivre seul.- C'est vous qui avez décidé de divorcer, Joe ?- Non, c'est ma femme.- Keski a foirer ?- Orgies sexuelles.- Orgies sexuelles ?- Vous savez, une orgie sexuelle est l'endroit le plus solitaire qu'on puisse imaginer. Ces partouzes - le désespoir me tombait dessus - ces bites entrant et sortant - excusez-moi ...- Y a pas de mal.- Ces bites entrant et sortant, ces jambes nouées, ces doigts frénétiques, les bouches, tout le monde peinant et suant, bien décidé à y arriver coûte que coûte.- Je ne connais pas grand-chose à tout ça, Joe, dit Edna. Je crois que sans amour, le sexe n'est rien. Les choses ne prennent de sens que s'il y a de l'émotion entre les partenaires.- Vous voulez dire que les gens doivent s'aimer ?- Ça aide.- Mais imaginez qu'ils soient lassés l'un de l'autre ? Qu'ils soient obligés de rester ensemble ? Pour l'argent ? Pour les enfants ? Tout ça...- Les orgies ne mènent à rien.- Alors que faire ?
Charles Bukowski, Au sud de nulle part, Contes souterrains, Solitude, 1973, traduit de l'anglais par Brice Matthieusent,
samedi 4 janvier 2014
Un désir d'oubli :
Nous, les Siciliens, nous avons été habitués à couper les cheveux en quatre par une très longue hégémonie de gouvernants qui n’appartenaient pas à notre religion, qui ne parlaient pas notre langue. Si l’on ne faisait pas ainsi on n’échappait pas aux percepteurs byzantins, aux émirs berbères, aux vice-rois espagnols. Désormais le pli est pris, nous sommes faits ainsi. J’ai dit "adhésion", non "participation". Au cours de ces six derniers mois, depuis que votre Garibaldi a mis le pied à Marsala, trop de choses ont été faites sans nous consulter pour que l’on puisse maintenant demander à un membre de la vieille classe dirigeante de les développer et de les mener a bonne fin ; je ne veux pas discuter maintenant si ce qui a été fait a été bon ou mauvais ; pour mon compte je crois que beaucoup de choses ont été mauvaises ; mais je veux vous dire tout de suite ce que vous comprendrez tout seul quand vous serez resté un an parmi nous. En Sicile peu importe faire bien ou mal : le péché que nous, Siciliens, nous ne pardonnons jamais est simplement celui de "faire". Nous sommes vieux, Chevalley, très vieux. Cela fait au moins vingt-cinq siècles que nous portons sur nos épaules le poids de magnifiques civilisations hétérogènes, toutes venues de l'extérieur, déjà complètes et perfectionnées, il n'y en a aucune qui ait germé chez nous, aucune à laquelle nous ayons donné le la ; nous sommes des Blancs autant que vous, Chevalley, et autant que la reine d'Angleterre ; et pourtant depuis deux mille cinq cents ans nous sommes une colonie. Je ne le dis pas pour me plaindre : en grande partie, c'est de notre faute ; mais nous sommes quand même fatigués et vidés. Mais de toute façon, cela est fini ; la Sicile n'est plus désormais une terre de conquête mais une partie libre d'un État libre.
L'intention est bonne, Chevalley, mais elle vient trop tard ; du reste, je vous ai déjà dit qu'en très grande partie, c'est de notre faute ; vous me parliez tout à l'heure d'une jeune Sicile qui se présente face aux merveilles du monde moderne ; quant à moi, elle me semble plutôt une centenaire traînée en fauteuil roulant à l’Exposition universelle de Londres, qui ne comprend rien, qui se fiche de tout, des aciéries de Sheflîeld comme des filatures de Manchester, et qui n'aspire qu’à retrouver son demi-sommeil parmi ses coussins où baver et son pot de chambre sous le lit.Le sommeil, cher Chevalley, le sommeil est ce que veulent les Siciliens, et ils haïront toujours celui qui voudra les réveiller, fût-ce pour leur apporter les plus beaux cadeaux ; et, entre nous, je doute fortement que le nouveau royaume ait beaucoup de cadeaux pour nous dans ses bagages. Toutes les manifestations siciliennes sont des manifestations oniriques, même les plus violentes : notre sensualité est un désir d'oubli, nos coups de fusil et de couteau, un désir de mort ; désir d'immobilité voluptueuse, c’est-à-dire encore de mort, notre paresse, nos sorbets à la scorsonère ou à la cannelle ; notre aspect méditatif est celui du néant qui veut scruter les énigmes du nirvâna. De là vient le pouvoir arrogant qu’ont certaines personnes chez nous, de ceux qui sont à demi éveillés ; de là le fameux retard d’un siècle des manifestations artistiques et intellectuelles siciliennes : les nouveautés ne nous attirent que quand nous les sentons bien mortes, incapables de donner lieu à des courants vitaux ; de là, l’incroyable phénomène de la formation actuelle, qui nous est contemporaine, de mythes qui seraient vénérables s'ils étaient vraiment anciens, mais qui ne sont rien d’autre que de sinistres tentatives de replonger dans un passé qui nous attire justement parce qu’il est mort.(...) j’ai dit les Siciliens, j’aurais dû ajouter la Sicile, l'atmosphère, le climat, le paysage. Ce sont ces forces-là qui, en même temps et peut-être plus encore que les dominations étrangères et que les viols incongrus, ont forgé cette âme : ce paysage qui ignore le juste milieu entre la mollesse lascive et l'âpreté damnée ; qui n’est jamais mesquin, terre à terre, détendu, humain, comme devrait l'être un pays fait pour que des êtres rationnels y demeurent ; ce pays qui à quelques milles de distance possède l’enfer autour de Randazzo et la beauté de la baie de Taormina, l’un et l’autre outre mesure, et donc dangereux ; ce climat qui nous inflige six mois de fièvre à quarante degrés ; comptez-les, Chevalley, comptez-les: Mai, Juin, Juillet, Août, Septembre, Octobre; six fois trente jours de soleil surplombant nos têtes ; notre été long et sinistre comme un hiver russe et contre lequel on lutte avec moins de succès ; vous ne le savez pas encore, mais on peut dire que chez nous il neige du feu, comme sur les villes maudites de la Bible ;(...)Tout cela, ne devrait pas pouvoir durer ; cependant cela durera, toujours ; le toujours humain, bien entendu, un siècle, deux siècles... ; et après ce sera différent, mais pire. Nous fûmes les Guépards, les Lions ; ceux qui nous remplaceront seront les petits chacals, les hyènes ; et tous ensemble, Guépards, chacals et moutons, nous continuerons à nous considérer comme le sel de la terre.
Giuseppe Tomasi Di Lampedusa, Le Guépard, traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro, adapté d'après le monologue du Prince,
: + :
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| Claudia Cardinale - Le Guépard - 1963 |
jeudi 2 janvier 2014
Vous avez le désir :
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| Mark Laita : + : |
«Je suis content que vous soyez venus me voir, non pas parce que cela signifie que vous avez un problème, mais parce que cela signifie que vous avez le désir de résoudre ce problème. Et je ne suis pas là, comme vous le savez déjà, je pense, pour résoudre le problème à votre place, car je ne peux pas faire ça. Ce n’est pas en vous donnant un pansement que je vous aiderais. Mon boulot est de vous aider à chercher les forces que vous avez en vous-mêmes, à voir ce que vous attendez vraiment l’un de l’autre et de la vie, de vous aider à trouver le moyen qui existe déjà en vous de dépasser vos problèmes et d'amener les choses à s'arranger. Mais attention.»Il a levé la main, le doigt tendu, et nous a souri, abrité derrière ce doigt. «Nous ne savons pas encore ce que vous voulez, a-t-il dit. Vous pensez savoir ce que vous voulez. Vous pensez sans doute que ce que vous voulez, c’est ce que vous aviez avant. Mais il pourrait se révéler que ce n’est pas ce que vous voulez, en finde compte. C'est une des choses que nous devrons découvrir en avançant.»
Donald Westlake, Le couperet, 1997, traduit de l'américain par Mona de Pracontal
| Joshua Foster : + : |
lundi 30 décembre 2013
On peut parler :
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| NEST Théatre - Electre |
L’inconvénient est que je dis toujours un peu le contraire de ce que je veux dire, mais ce serait vraiment à désespérer aujourd’hui, avec un cœur aussi serré et cette amertume dans la bouche, – c’est amer, au fond, l’orange, – si je parvenais à oublier une minute que j’ai à vous parler de la joie. Joie et Amour, oui. Je viens vous dire que c’est préférable à Aigreur et Haine. Comme devise à graver sur un porche, sur un foulard, c’est tellement mieux, ou en bégonias nains dans un massif. Évidemment, la vie est ratée, mais c’est très, très bien, la vie. Évidemment rien ne va jamais, rien ne s’arrange jamais, mais parfois avouez que cela va admirablement, que cela s’arrange admirablement... Pas pour moi... Ou plutôt pour moi !... Si j’en juge d’après le désir d’aimer, le pouvoir d’aimer tout et tous, que me donne le plus grand malheur de la vie, qu’est-ce que cela doit être pour ceux qui ont des malheurs moindres ! Quel amour doivent éprouver ceux qui épousent des femmes qu’ils n’aiment pas, quelle joie ceux qu’abandonne, après qu’ils l’ont eue une heure dans leur maison, la femme qu’ils adorent, qu'elle admiration, ceux dont les enfants sont trop laids ! Évidemment il n’était pas très gai, cette nuit, mon jardin. Comme petite fête, on peut s’en souvenir. J’avais beau faire parfois comme si Électre était près de moi, lui parler, lui dire : « Entrez, Électre ! Avez-vous froid, Électre ? » Rien ne s’y trompait, pas même le chien, je ne parle pas de moi- même. Il nous a promis une mariée, pensait le chien, et il nous amène un mot. Mon maître s’est marié à un mot ; il a mis son vêtement blanc, celui sur le quel mes pattes marquent, qui m’empêche de le caresser, pour se marier à un mot. Il donne du sirop d’oranges à un mot. Il me reproche d’aboyer à des ombres, à de vraies ombres, qui n’existent pas, et lui le voilà qui essaie d’embrasser un mot. Et je ne me suis pas étendu : me coucher avec un mot, c’était au-dessus de mes forces... On peut parler, avec un mot, et c’est tout !... Mais assis comme moi dans ce jardin où tout divague un peu la nuit , où la lune s’occupe au cadran solaire, où la chouette aveuglée, au lieu de boire au ruisseau, boit à l’allée de ciment, vous auriez compris ce que j’ai compris, à savoir : la vérité.
Jean Giraudoux, Électre, 1937
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| Max Vadukul : + : |
vendredi 27 décembre 2013
Faire des collages :
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| Jean-Jacques Annaud - L'ours - 1988 |
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| L'enfance est au bout du chemin. |
(...) attraper de justesse une bouchée dans un cocktail, pleurer en écoutant Le Voyage d'hiver, aller à la recherche des sources de la Loire au mont Gerbier de Jonc, complimenter une inconnue dans la rue, se tromper de jour, de semaine ou de mois dans un rendez-vous, se retrouver après vingt ans comme si on ne s'était jamais quittés, mettre un parfum qui s'oublie, savoir se faire oublier, amuser la galerie, soulever un enfant en protestant de son poids mais éviter de l'ennuyer par des questions idiotes, se demander où l’on était avant de naître plutôt que ce que l'on deviendra après la mort, froisser du papier journal, découper des images et faire des collages, décoller en avion ou atterrir, regarder avec convoitise les plats servis à ses voisins, observer la démarche des passants et faire de la psychologie sauvage, attendre à la terrasse d'un café, se dire qu'il faudrait faire de la gymnastique, penser parfois à respirer profondément, mettre à plat un trombone, monter à la main une mayonnaise ou des œufs en neige, découvrir un fruit exotique délicieux, se remémorer les patois de son enfance ou des proverbes ou des savoirs, utiliser des mots justes qui surprennent, boire quand on a très soif, n'avoir jamais honte d'être soi...
Françoise Héritier, le sel de la vie, 2013
lundi 23 décembre 2013
Des impressions de la réflexion :
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| Georges Mathieu - Souvenirs délaissés - 1990 : + : |
Une impression frappe d’abord les sens et nous fait percevoir la chaleur ou le froid, la soif ou la faim, le plaisir ou la douleur, d’un certain genre ou d’un autre. De cette impression, il y a une copie prise par l’esprit, qui demeure après que l’impression cesse ; et c’est ce que nous appelons une idée. Cette idée de plaisir ou de douleur, quand elle retourne dans l’âme, produit les nouvelles impressions du désir et de l’aversion, de l’espoir et de la crainte, qui peuvent proprement être appelées des impressions de la réflexion, parce qu’elles en sont dérivées. Celles-ci sont également copiées par la mémoire et l’imagination et deviennent des idées ; lesquelles provoquent peut-être à leur tour d’autres impressions et d’autres idées. En sorte que les impressions de la réflexion ne sont qu’antérieures à leurs idées correspondantes ; mais postérieures à celles de la sensation, et dérivées d’elles. L’examen de nos sensations appartient davantage aux anatomistes et aux philosophes de la nature qu’à la morale ; et il ne sera donc pas pris en considération pour le moment. Et comme les impressions de la réflexion, à savoir les passions, les désirs et les émotions, qui méritent principalement notre attention, résultent pour la plupart des idées, il sera nécessaire d’inverser cette méthode qui, à première vue, semble la plus naturelle ; et, afin d’expliquer la nature et les principes de l’esprit humain, de faire un exposé particulier des idées, avant d’en venir aux impressions. Pour cette raison, j’ai choisi de commencer par les idées.
David Hume, Traité de la nature humaine, 1739, Traduction par Wikisource, Texte établi par Selby-Bigge, Oxford University Press, 1960
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| L'oiseau ivre - vers 1970 |
samedi 21 décembre 2013
Tout ce qui ne va pas :
Tous les chanteurs ont ce défaut : quand ils sont avec des amis, si on les invite à chanter, ils ne s’y mettent jamais, si on ne leur demande rien, ils n’arrêtent plus. Tigellius le Sarde avait bien ce défaut. Il n’aurait servi à rien que César, qui aurait pu le contraindre, le sollicite au nom de l’amitié qui le liait à son père, au nom de leur propre amitié. Mais s’il lui prenait fantaisie, il se mettait à vocaliser "Io Bacchae" de l’entrée au dessert, sur toutes les notes de la gamme, de la plus haute à la plus basse. Il n’y avait rien de stable dans cet homme-là : on le voyait courir comme s’il fuyait devant l’ennemi, et l’instant d’après on aurait dit qu’il transportait les objets du culte de Junon. Il comptait parfois chez lui deux cents esclaves, parfois à peine dix. Un jour il n’avait à la bouche que rois et princes, que rêves de grandeur, et un autre : "Pourvu que j’aie une petite table avec juste un peu de sel dans une coquille, et une toge, même grossière, pour me protéger du froid ...". Mais tu aurais donné un million à cet homme économe et content de peu, cinq jours après il ne serait plus resté un seul sou dans la caisse. Il pouvait veiller toute la nuit jusqu’au matin, ou ronfler toute une journée. Jamais personne ne fut moins égal à soi-même.
Là, on pourrait me dire : "Et toi ? Tu n’as aucun défaut peut-être ?" Oui, bien sûr, d’autres, et même probablement de plus... petits ! Mænius s’en prenait à Novius pendant son absence. "Oh toi, tu ne te connais pas" dit quelqu’un "ou alors tu t’imagines que tu peux nous en faire accroire, comme si on ne te connaissait pas ?" "Quand il s’agit de moi, je suis très indulgent" répondit Mænius. Voilà une façon d’aimer ses amis stupides et malhonnêtes, et qui mérite qu’on s’y arrête. Ainsi, tu regardes tes propres défauts avec des yeux chassieux pleins de crasse, mais à l’égard de tes amis ta vue devient plus perçante que celle d’un aigle ou du serpent d’Epidaure ? Pourquoi donc ? Cela se retourne contre toi, et ils scrutent de leur côté tout ce qui ne va pas chez toi.
Il est un peu trop soupe au lait, il ne correspond pas au goût délicat de ces messieurs, il fait rire avec ses cheveux mal coupés, sa toge qui glisse des épaules, ses sandales attachées au pied par un nœud trop lâche. Mais c’est le meilleur homme qu’on puisse imaginer, mais c’est un véritable ami pour toi, mais sous ce corps sans élégance se cache une intelligence exceptionnelle. Secoue ton propre pot, à la fin, pour voir ce qu’il contient ! Quelque petit défaut, peut-être ? Semé en toi par la nature ou par une mauvaise habitude ? Car dans les champs qu’on néglige s’installe la fougère, qu’il faudra brûler pour s’en débarrasser.
Tournons-nous plutôt de ce côté : l’amant, aveuglé, s’abuse sur les défauts les plus laids de celle qu’il aime, parfois même il tombe sous leur charme, comme Balbinus avec le polype d’Hagna. Je voudrais qu’en amitié on se trompe de la même manière, et que l’on donne à ce genre d’erreur le beau nom de vertu.
Horace, Satires I 3, Contre les jugeurs et les raisonneurs, pour la simple justice et l’amitié,
vendredi 20 décembre 2013
Sans terreur ni alarme :
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| Adolphe Millot - Plumes - Larousse pour tous -1907 : + : |
(...) et le destin ou le hasard (ou la guigne, sans quoi il aurait pu découvrir que, pas plus que la lumière du soleil, l'amour n'existe en un seul endroit, à un seul instant ou dans un seul corps, par toute la terre et le temps et l'humanité vivante et grouillante)
(...) parce que je connais la réponse et je sais que cette réponse je ne peux pas la changer, et je ne crois pas que je puisse me changer moi même parce que dès la seconde fois où je t'ai vu j'ai compris ce que j'avais lu dans les livres et que je n'avais jamais vraiment cru : c'est que l'amour et la souffrance sont une seule et même chose et que la valeur de l'amour est la somme de ce qu'il faut payer pour le connaître, et chaque fois qu'on l'obtient à bon compte on se vole soi même.
(...)Voilà. C'est exactement l'inverse. Ce sont les livres, les gens dans les livres, qui devraient inventer et lire nos histoires à nous - les Doe, les Roe, les Wilbourne et les Smith - mâles et femelles mais sans les bites et les cons.
(...) et de nouveau Wilbourne médita sur cette faculté instinctive qu'ont les femmes, même innocentes et novices, de comprendre et faire marcher les mécanismes de la cohabitation - cette sereine confiance dans leurs destinées amoureuses, comme celle des oiseaux dans leurs ailes -, cette fois implacable et tranquille en un bonheur personnel imminent et mérité les fait instantanément s'élancer, ailes grandes ouvertes, de l'abri que leur offrait la respectabilité jusque dans les espaces inconnus et vides où nul rivage n'est visible (Pas le péché pensa-t-il. Je ne crois pas au péché. Tout cela n'est qu'une question de rythme. Dès la naissance on est pris dans le défilé anonyme des myriades anonymes et grouillantes de son temps et de sa génération ; on perd le rythme une fois, un seul faux pas, et on périt sous les piétinements de la foule.) et cela sans terreur ni alarme, ce qui n'est signe ni de courage ni d'endurance, mais simplement d'une fois complète, absolue, en des ailes novices, aériennes et fragiles - aériens et fragiles symboles de l'amour par quoi elles ont déjà été trahies une première fois puisque, par consentement et acceptation universels, elles se sont attardées sur la cérémonie même qu'elles ont répudiée en prenant leur vol. Ils passèrent, disparurent.
William Faulkner, Si je t'oublie Jérusalem, Les palmiers sauvages, 1939
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| Mark Laita : + : |
mardi 17 décembre 2013
Une part d’aliénation :
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| Olaf Martens - Veronika Bromova - 1998 : + : |
L’autonomie comporte nécessairement la solitude, au sens existentiel, c’est-à-dire la conscience, qu’il est impossible de faire partager mes certitudes personnelles par les autres et, inversement, que mes déterminations d’individu social sont impossibles à intérioriser et à vivre comme des vérités personnelles. Bref, l’existence sociale comporte inévitablement une part d’aliénation parce que la société n’a pas été et ne peut pas être produite et reconnue par chacun comme l’œuvre qu’il a créé librement en coopération volontaire avec tous les autre.
Les chemins du paradis, André Gorz, 1983
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| Veronika Bromova - 7 c-prints, computer aletered - 1997 : + : |
lundi 16 décembre 2013
Que comprendre :
que comprendre
comment rendre compte
parfois c’est le dégoût
la détresse
cette fureur du sang
parce que tout avorte
que chaque effort est vain
que rien n’échappe à la faux
ou parfois
c’est cette vénération cette joie
jubilante cette suffocante
lumière
et chaque visage m’émeut
alors jusqu’aux larmes
Charles Juliet, Poème, 2012
dimanche 15 décembre 2013
Avoir un monde :
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| Dalia Nosratabadi - Japan : + : |
Le mouvement écologique est né bien avant que la détérioration du milieu et de la qualité de vie pose une question de survie à l’humanité. Il est né originellement d’une protestation spontanée contre la destruction de la culture du quotidien par les appareils de pouvoir économique et administratif. Et par "culture du quotidien", j’entends l’ensemble des savoirs intuitifs, des savoir-faire vernaculaires (au sens qu’Ivan Illich donne à ce terme), des habitudes, des normes et des conduites allant de soi, grâce auxquels les individus peuvent interpréter, comprendre et assumer leur insertion dans ce monde qui les entoure.
La "nature" dont le mouvement exige la protection n’est pas la Nature des naturalistes ni celle de l’écologie scientifique : c’est fondamentalement le milieu qui paraît "naturel" parce que ses structures et son fonctionnement sont accessibles à une compréhension intuitive ; parce qu’il correspond au besoin d’épanouissement des facultés sensorielles et motrices ; parce que sa conformation familière permet aux individus de s’y orienter, d’interagir, de communiquer "spontanément" en vertu d’aptitudes qui n’ont jamais eu à être enseignées formellement.
| Dubaï |
La "défense de la nature" doit donc être comprise originairement comme défense d’un monde vécu, lequel se définit notamment par le fait que le résultat des activités correspond aux intentions qui les portent, autrement dit que les individus sociaux y voient, comprennent et maîtrisent l’aboutissement de leurs actes. Or, plus une société devient complexe, moins son fonctionnement est intuitivement intelligible. La masse des savoirs mise en œuvre dans la production, l’administration, les échanges, le droit dépasse de loin les capacités d’un individu ou d’un groupe. Chacun de ceux-ci ne détient qu’un savoir partiel, spécialisé, que des procédures organisationnelles préétablies, des appareils, vont coordonner et organiser en vue d’un résultat qui dépasse ce que les individus sont capables de vouloir. La société complexe ressemble ainsi à une grande machinerie : elle est, en tant que social, un système dont le fonctionnement exige des individus fonctionnellement spécialisés à la manière des organes d’un corps ou d’une machine. Les savoirs spécialisés en fonction de l’exigence systématique du tout social ne contiennent plus, si complexes et savants qu’ils soient, de ressources culturelles suffisantes pour permettre aux individus de s’orienter dans le monde, de donner sens à ce qu’ils font ou de comprendre le sens de ce à quoi ils concourent. Le système envahit et marginalise le monde vécu, c’est à dire le monde accessible à la compréhension intuitive et à la saisie pratico-sensorielle. Il enlève aux individus la possibilité d’avoir un monde et de l’avoir en commun. C’est contre les différentes formes de cette expropriation qu’une résistance s’est progressivement organisée.
André Gorz, Ecologica, 2008
| Hong Kong |
lundi 9 décembre 2013
Les matins délicieux :
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| Musée Ettore Guatelli - musée du quotidien : + : : + : |
Qui est parvenu ne serait-ce que dans une certaine mesure à la liberté de la raison, ne peut rien se sentir d'autre sur terre que Voyageur. Pour un voyage toutefois qui ne tend pas vers un but dernier car il n'y en a pas. Mais enfin, il regardera les yeux ouverts à tout ce qui se passe en vérité dans le monde. Aussi ne devra-t-il pas attacher trop fortement son cœur à rien de particulier. Il faut qu'il y ait aussi en lui une part vagabonde dont le plaisir soit dans le changement et le passage.
Sans doute, cet homme connaîtra les nuits mauvaises où prit de lassitude, il trouvera fermée la porte de la ville qui devait lui offrir le repos. Peut être qu'en outre, comme en Orient, le désert s'étendra jusqu'à cette porte, que des bêtes de proie y feront entendre leur hurlement, tantôt lointain, tantôt rapproché, qu'un vent violent se lèvera, que des brigands lui déroberont ses bêtes de somme. Alors, sans doute, la nuit terrifiante sera pour lui un autre désert, tombant sur le désert, et il se sentira le cœur las de tous les voyages.
Dès que le soleil matinal se lève, ardent comme une divinité polaire, que la ville s'ouvre, il verra peut-être sur les visages de ses habitants plus de désert encore, plus de saleté et de fourberie et d'insécurité que devant les portes. Et le jour, à quelque chose près, sera pire que la nuit. Il se peut bien que tel soit à quelque moment le sort du Voyageur.
Mais pour le dédommager viennent ensuite les matins délicieux d'autres contrées, nés des mystères du premier matin. Il songe à ce qui peut donner au jour entre le 10ème et le 12ème coup de l'horloge, un visage si pur, si pénétré de lumière, de sereine clarté qui le transfigure.
Il cherche la philosophie d'avant midi.
dimanche 8 décembre 2013
Comme s'il avait capté :
(...) quoique d'après ce qu'on racontait elle (c'est-à-dire la femme c'est-à-dire l'enfant qu'il avait épousée ou plutôt qui l'avait épousé) s'étaient chargé en seulement quatre ans de mariage de lui faire oublier ou en tout cas mettre au rancart un certain nombre de ces traditionnelles traditions, que cela lui plût ou non, mais même en admettant qu'il eût renoncé à un certain nombre d'entre elles (et peut-être non pas tant par amour que par force ou si l'on préfère par la force de l'amour ou si l'on préfère forcé par l'amour) il y a des choses que le pire des abandons des renoncements ne peut faire oublier même si on le voulait et ce sont en général les plus absurdes les plus vides de sens celles qui ne se raisonnent ni ne se commandent, comme par exemple ce réflexe qu'il a eu de tirer son sabre quand cette rafale lui est partie dans le nez de derrière la haie : un moment j'ai pu le voir ainsi le bras levé brandissant cette arme inutile et dérisoire dans un geste héréditaire de statue équestre que lui avaient probablement transmis des générations de sabreurs, silhouette obscure dans le contrejour qui le décolorait comme si son cheval et lui avaient été coulés tout ensemble dans une seule et même matière, un métal gris, le soleil miroitant un instant sur la lame nue puis le tout - homme cheval et sabre - s'écroulant d'une pièce sur le côté comme un cavalier de plomb commençant à fondre par les pieds et s'inclinant lentement d'abord puis de plus en plus vite sur le flanc, disparaissant le sabre toujours tenu à bout de bras derrière la carcasse de ce camion brûlé effondré là, indécent comme un animal une chienne pleine traînant son ventre par terre, les pneus crevés se consumant lentement exhalant cette puanteur de caoutchouc cramé la nauséeuse puanteur de la guerre suspendue dans l'éclatant après-midi de printemps, flottant ou plutôt stagnant visqueuse et transparente mais aurait-on dit visible comme une eau croupie dans laquelle auraient baigné les maisons de brique rouge les vergers les baies : un instant l'éblouissant reflet de soleil accroché ou plutôt condensé, comme s'il avait capté attiré à lui pour une fraction de seconde toute la lumière et la gloire, sur l'acier virginal...
Claude Simon, La route des Flandres, 1960
samedi 30 novembre 2013
Y trouver ce qui manqua :
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| Une simulation de l'évaporation d'un mini trou noir dans le détecteur Atlas du LHC -Cern |
...celui qui sait déjà ne peut aller au-delà d'un horizon connu.J'ai voulu que l'expérience conduise où elle menait, non la mener à quelque fin d'avance. Et je dis aussitôt qu'elle ne mène à aucun havre (mais en un lieu d'égarement, de non-sens). J'ai voulu que le non-savoir en soit le principe - en quoi j'ai suivi avec une rigueur plus âpre une méthode où les chrétiens excellèrent (ils s'engagèrent aussi loin dans cette voie que le dogme le permit). Mais cette expérience née du non-savoir y demeure décidément. Elle n'est pas ineffable, on ne la trahit pas si l'on en parle, mais aux questions du savoir, elle dérobe méme a l'esprit les réponses qu'il avait encore. L'expérience ne révèle rien et ne peut davantage fonder la croyance qu'en partir.
L'expérience est la mise en question (à l'épreuve) dans la fièvre et l'angoisse, de ce qu'un homme sait du fait d'être.(...)J'appelle expérience un voyage au bout du possible de l'homme. chacun ne peut pas faire ce voyage, mais s'il le fait, cela suppose nier les autorités, les valeurs existantes, qui limitent le possible. Du fait qu'elle est négation d'autres valeurs, d'autres autorités, l'expérience ayant l'existence positive devient elle-même positivement la valeur de l'autorité.(...)C'est la séparation de la transe des domaines du savoir, du sentiment, de la morale, qui oblige à construire des valeurs réunissant au-dehors les éléments de ces domaines sous formes d'entités autoritaires, quand il fallait ne pas chercher loin, rentrer en soi-même au contraire pour y trouver ce qui manqua du jour où l'on contesta les constructions. "Soi-même", ce n'est pas le sujet s'isolant du monde, mais un lieu de communication, de fusion et de l'objet.
Georges Bataille, L'expérience intérieure, 1943, : + :
jeudi 28 novembre 2013
Que ce soit d'amour :
| Jean Rougé - Passe pirouette : + : |
Et ce n'est pas seulement nos œuvres, mais tout ce que notre monde a produit, depuis des siècles, que les flammes, l'incurie ou la vermine finiront par anéantir. Ainsi, de Shirine avisant Khosrow, du haut de Féchauguette ; et Khosrow contemplant Shirine, qui se baigne, au clair de la lune ; et tous les délicats regards de tous les amants délicats ; Rustam au fond du puits, qui terrasse le démon blanc ; Majnûn languissant au désert, avec le tigre blanc et les mouflons apprivoisés ; et le chien de berger félon, démasqué et pendu pour avoir offert à la louve, qu'il couvrait chaque nuit, un agneau du troupeau dont il avait la garde ; et les rinceaux de fleurs et d'anges, de rameaux et d'oiseaux, de feuillages et de branchages, qui firent verser tant de larmes ; les joueurs de luth qui illustrent les vers mystérieux de Hâfiz ; les milliers de corniches décorées de motifs par les novices, par les maîtres, qu'elles ont fini par rendre à moitié, puis totalement, aveugles ; les plaques écrites, apposées aux murs, sur le dessus des portes ; tous ces distiques dissimulés dans la facture compliquée des encadrements ; les humbles signatures, perdues dans les rohers, sous les buissons, au pied des murs, sous les toitures, au coin des façades, sous la semelle d'un soulier ; les fleurs qui couvrent par milliers les couvertures des amants ; les têtes coupées des infidèles, attendant patiemment l'assaut, par l’aïeul de notre Sultan, d'une ville qu'il a vaincue. Toutes les tentes et les canons, et les fusils, à l'arrière-plan, quand les ambassadeurs des pays infidèles viennent baiser les pieds de Farrière - grand-père de notre Sultan, auxquels tu travaillas aussi, quand tu étais encore tout jeune ; les diables, avec ou sans queue, avec ou sans cornes, aux dents et aux ongles pointus ; les milliers d’espèces d’oiseaux, parmi lesquels la huppe sage, le moineau sautillant, le milan stupide et le rossignol poète ; les chats qui se tiennent bien, les chiens qui se tiennent mal ; les nuées qui galopent ; les petits brins d’herbe adorables, identiques sur mille images ; les rochers, aux ombres naïves, et les cyprès, les grenadiers, et les platanes par milliers, leurs feuilles tracées une à une avec une patience angélique ; et ces palais, avec toutes leurs briques, qui reproduisent les palais de Tahmasp ou Tamerlan, mais qui illustrent des histoires tant de fois plus anciennes ; les princes par milliers, qui écoutent, dans la campagne, mélancoliques, la musique jouée pour eux par des femmes et des garçons, assis sur des tapis à l'ombre d’arbres en fleurs, au printemps ; les merveilleux motifs de ces tapis et des faïences, qui coûtèrent aux petites mains des apprentis, de Samarcande ou de chez nous, depuis un siècle et demi, tant de larmes et de coups de bâton ; les jardins merveilleux, les milans noirs qui planent, au-dessus des champs de bataille, sur les morts innombrables, et les parties de chasse de nos souverains, poursuivant délicatement les gazelles aussi délicates, qui fuient, tremblantes, devant eux ; les ennemis en servitude, la mort des rois, les galions infidèles, les cités rivales, et la sombre clarté qui tombe des étoiles, ces nuits, que hantent les cyprès, et qui brillent comme si la nuit s’écoulait et brillait dans l’encre de ton pinceau, toutes tes scènes fondues au rouge, que ce soit d'amour ou de mort, tout, tout disparaîtra.
mardi 26 novembre 2013
Tout devient supportable :
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NFL New England Patriots v St. Louis Rams at Wembley Stadium : + : |
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Il observait Elfie qui glissait parfois un œil en direction de la caravane, qui ignorait les grands écart, les pirouettes et les bâtons qui tournoyaient en scintillant. Il ne savait pas ce qu'était l'amour. Il ne savait pas à quoi çà servait. Mais il savait qu'il se le coltinait partout où il allait, c'était une scabreuse tâche de pourriture, de contagion, qu'on ne pouvait pas guérir. Que la rage ne guérissait pas. Que l'indulgence ne faisait qu'empirer, attiser, se développer comme un cancer. Et çà avait fichu sa vie en l'air. Pas maintenant, pas à cet instant. Bien avant. le monde lui avait paru être un endroit agréable et vivable. Brutal, oui, mais il y trouvait une sorte de joie. Sur le terrain de football ou dans les bars, la brutalité était une fête. Les hommes se faisaient estropier sans que la méchanceté entre en en jeu, et c'était parfois pareil en amitié - souvent, même. Solitaire, oui. On est seul quand on court. On est seul quand on sue. La préparation douloureuse s'effectue en solitaire. Une élongation musculaire, un genou tordu, çà ne se divise pas. Mais nom de Dieu, qui a jamais cru le contraire ? Une fois qu'on sait çà, tout devient supportable.
Harry Crews, La foire aux serpents, 1976, traduit de l'américain par Nicolas Richard
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