samedi 31 août 2013

Je te raconte :


Desirée Dolron - Manchet Nas                                                                                                                                       : + :


Tous les soirs quand je suis seule
Je te raconte ma tendresse
Et j'étrangle une fleur
Le feu lentement se meurt
Contracté de tristesse
Et dans le miroir où dort mon ombre
Des papillons demeurent
Tous les soirs quand je suis seule
Je lis l'avenir dans les yeux des moribonds
Je mêle mon haleine au sang des hiboux
Et mon cœur court crescendo
Avec les fous
Joyce Mansour, Cris, 1953


Desirée Dolron - Gnawa lila

jeudi 29 août 2013

On vit pour soi :


  

  Autre Explication

            Amour qui ruisselais de flammes et de lait,
            Qu’est devenu ce temps, et comme est-ce qu’elle est,
            La constance sacrée au chrême des promesses ?
            Elle ressemble une putain dont les prouesses
            Empliraient cent bidets de futurs fœtus froids ;
            Et le temps a crû mais pire, tels les effrois
            D’un polype grossi d’heure en heure et qui pète.
            Lâches, nous ! de nous être ainsi lâchés !
                                                                         « Arrête !
            Dit quelqu’un de dedans le sein. C’est bien la loi.
            On peut mourir pour telle ou tel, on vit pour soi,
            Même quand on voudrait vivre pour tel ou telle !
            Et puis l’heure sévère, ombre de la mortelle,
            S’en vient déjà couvrir les trois quarts du cadran.
            Il faut, dès ce jourd’hui, renier le tyran
            Plaisir, et se complaire aux prudents hyménées,
            Quittant le souvenir des heures entraînées
            Et des gens. Et voilà la norme et le flambeau.
            Ce sera bien. »
                                    L’Amour :
                                                      « Ce ne serait pas beau. »
Paul Verlaine, Parallèlement, 1885




mercredi 28 août 2013

Se contenter d’être :


Ivan Aivazovsky - Mer agitée                                                      : + :


A la merci de la mer

Je m’envole dans l’air et la terre ne m’aide plus,
je pars au large et je suis à la merci de la mer.
Je t’ai offert mes minutes et tu dis
que je t’ai arraché ta liberté d’être toi-même.

Ainsi l’amour est tempête. Pas d’anse
où faire retraite et se contenter d’être.
Quand le héros leva le calice à ses lèvres, il reçut
à la fois le poison et la consolation.

Le regard du naufragé n’est pas semblable. Le ciel même
est pour lui paisible bien que sans pitié.
J’erre parmi les débris de ma barque fracassée,
espérant que tu feras naufrage près de là.
Pentti Holappa, Parfum de fumée (Savun hajua, 1987), traduit du finnois par Gabriel Rebourcet


William Turner - Tempête en mer - 1835

mardi 27 août 2013

Toute chose vivante fleurit ici :

 

Les nus de Bonnard

Sa femme. Quarante ans qu'il l'a peint.
Encore et encore. Le nu dans le dernier tableau,
Le même jeune nu que dans le premier. Sa femme.

Comme il se souvenait d'elle jeune. Quand elle était jeune.
Sa femme dans son bain. A sa table de toilette
devant le miroir. Déshabillée.

Sa femme avec ses mains sous ses seins
regardant dehors le jardin.
Le soleil répendant chaleur et couleur.

Toute chose vivante fleurit ici.
Elle jeune et frémissante et désirable.
Lorsqu'elle est morte, il l'a peint encore un moment.

Quelques paysages. Puis meurt.
Et inhumé à coté d'elle.
Sa jeune femme.
Raymond Carver, La vitesse foudroyante du passé
traduit de l'anglais par Julien Belon






Bonnard's Nudes

His wife. Forty years he painted her.
Again and again. The nude in the last painting
the same young nude as the the first. His wife

As he remembered her young. As she was young.
His wife in her bath. At her dressing table
in front of the mirror. Undressed.

His wife with her hands under her breasts
looking out on the garden.
The sun bestowing warmth and color.

Every living thing in bloom there.
She young and tremulous and most desirable.
When she died, he painted a while longer.

A few landscapes. Then died.
And was put down next to her.
His young wife.


mardi 20 août 2013

Pour peu de temps :

 
La voce della luna - Ferico fellini - 1990

- Tout à l’heure, dit Tadeus, devant notre sarrabulho, mais maintenant, si on parlait littérature ? ça fait plus distingué.
- D’accord, répondis-je, parlons littérature, qu’est-ce que tu écris en ce moment ?
- Un petit roman en vers, me dit-il, une histoire de rapports amoureux entre un évêque et une nonne, ça se passe dans le Portugal du XVIIe siècle, c’est une sombre histoire, et même un peu sordide, une métaphore de l’abjection, comment trouves-tu l’idée ?
- Je ne sais pas, répondis-je, est-ce qu’on mange des sarrabulhos dans ton histoire ? à première vue ça m’a l’air d’une histoire qui demande des sarrabulhos. En tout cas, à ta santé, dit Tadeus en levant son verre, c’est toi qui as une âme, mon timide, moi je n’ai qu’un corps, et pour peu de temps par dessus le marché.
- Je n’ai plus d’âme, ripostai-je, maintenant j’ai un inconscient, j’ai attrapé le virus de l’Inconscient, c’est pour ça que je me trouve chez toi, et que j’ai réussi à te retrouver.
- Alors à la santé de l’Inconscient, dit Tadeus en remplissant les verres, encore une gorgée et puis on va chez Casimiro.
Nous nous remîmes à boire en silence.
Antonio Tabucchi, Requiem, 1992, traduit du portugais par Isabelle Pereira



lundi 19 août 2013

Des courants souterrains :

 
Robert et Bertrand                                                                                                                                                        : + :

- (...) Souvent après avoir beaucoup réfléchi, on a l'impression qu'on a enfin trouvé une base solide, ou plutôt la clé irrésistible qui ouvrira toutes les portes, qui vous illuminera, qui par des voies étroites et cachées vous mènera au cœur des choses. Et puis là-dessus vous faîtes une bonne nuit, et quand vous vous réveillez et que l'idée se retrouve à l'épreuve de la vie, vous voyez tout à coup que ce n'est pas du tout ce que vous croyiez, qu'il y a devant vous des forces dont on a pas tenu compte, d'autres facteurs, des courants souterrains. Alors on s'affaisse, on se désole. Le problème, c'est qu'on prend l'individu pour une entité exceptionnelle et qu'on lui impose des exigences, tout çà en oubliant l'homme du quotidien, celui qui est numéro, quantité, majorité, et qui n'est rien d'autre qu'une fraction. Oui l'homme du quotidien est un morceau, un fragment, un être décentré. Il n'est en aucune façon cette individualité complète et totale qui se suffirait à elle-même, se dirigerait seule et seerait en mesure de créer et d'établir ses liens propres avec l'univers, l'amour et la mort. et, qu'il le veuille ou non, le fragment doit s'intégrer au collectif, église, nationalité, pays, parti.
- Et puis il y a la langue.
- Oui, il y a la langue.
Kostan Zarian, Le bateau sur la montagne,1943, traduit de l'arménien par Pierre Ter-Sarkissian


Thorgal                                                                                                                : + :                                                                               

vendredi 16 août 2013

Demeurées dans la nuit :

 
Edvard Franck - Gadjo Dilo                                                                                                                            : + : : + :

Aucune ne dort.
Cette nuit-là l'obscurité les gagne. Il y a dans le monde des amours qui ne reflètent rien, des amours opaques. Jamais l'abandon ne trouverait de mot pour guider leur cœur. Derrière leurs paupières closes, leurs yeux sont grands ouverts, ne cherchent rien. Ni route ni chemin ne parviennent jusqu'à elles. Elles sont égarées dans le présent du grand lit, immobiles. Aucune image, aucune pensée, ne les mène jusqu'à demain. Tout entières présentes, comme tombées de si haut que leur poids s'est multiplié jusqu'au vertige. Trop lourdes pour la vie. Abruties, demeurées dans la nuit.
Jeanne Benameur, Les demeurées, 2000






mercredi 14 août 2013

Sous mon regard :

 
Lee Bontecou - mobile                                                                                                                                         : + :

Je ne foule pas la corolle de merveilles du monde
et je ne tue pas
avec ma raison les mystères rencontrés
en chemin
dans les fleurs, les yeux, sur les lèvres ou les tombes.
D’autres avec leur lumière
anéantissent le charme caché dans l’insondable
obscurité des profondeurs,
mais moi,
avec ma clarté, moi je fais croître l’inconnaissable
et comme la lune avec ses blancs rayons
loin d’amoindrir ajoute en tremblant
à l’envoûtement nocturne,
j’apporte moi aussi à l’horizon ténébreux
de vastes frémissements de mystère sacré,
et tout ce qui est incompris
se transforme en énigmes plus grandes encore
sous mon regard —
car mon amour englobe
les fleurs et les yeux, les lèvres et les tombes.
Lucian Blaga (1895-1961), Poèmes de la lumière (Poemele luminii, 1919), traduit du roumain par Sanda Stolojan


lundi 12 août 2013

Un tel trésor existait :

 
Finbarr O'reilly - Gold Mine                                                                                                                                    : + :

Mon seul recours - je n'avais plus le choix - fut de perdre mon identité. En d'autres termes m'échapper de moi même. Ce faisant, je croyais la fuir elle. Je ne m'éloignai guère, que ce fût de moi ou d'elle. Je prétendis que j'étais parti pour l'Alaska, mais la vérité c'est que je demeurai seulement à quelques pâtés de maisons. Cependant je me comportai comme si j'avais vraiment disparu. L'Alaska s'avéra un puits de mine profond où je m'enterrai. Je restai longtemps en bas, oublieux de choses comme la nourriture, l'air frais, la lumière du soleil, les relations humaines. Dans ces profondeurs, j'entrai en contact avec les esprits chtoniens. J'en vins à comprendre que les problèmes que j'avais situés dans un vague au-delà, tels des zeppelins oniriques, étaient d'une essence souterraine. Des esprits aussi vitaux que Nietzsche, Emerson, Thoreau, Whitman, fabre, Havelock, Ellis, Maeterlinck, Strindberg, Dostoïevski, Gorki, Tolstoï, Verhaeren, Bergson, Herbert Spencer, me tenaient compagnie. Je comprenais leur langage. J'étais de plain-pied avec eux. Il n'y avait aucune raison valide pour que je remonte prendre l'air. J'avais la situation bien en main. Mais, tel un prospecteur solitaire trébuchant sur une mine d'or oubliée, je dus prendre ce que je pouvais à mains nues et remonter à la surface pour trouver de l'aide. Il était impératif d'en convaincre d'autres qu'un tel trésor existait, de les supplier de redescendre avec moi et de se servir tout leur content.
Henry Miller, Le monde du sexe, 1940-1959





vendredi 26 juillet 2013

Exercer la patience :

 
Simryn Gill - Forking Tongues - 1992                                                                                                                   : + :
 
Un certain jour de marché, Xantus qui avoit dessein de régaler quelques-uns de ses Amis, luy commanda d’acheter ce qu’il y auroit de meilleur, & rien autre chose. Je t’apprendray, dit en soy-mesme le Phrygien, à spécifier ce que tu souhaites, sans t’en remettre à la discrétion d’un esclave. Il n’acheta donc que des langues, lesquelles il fit accommoder à toutes les fausses. L’Entrée, le Second, l’Entremets, tout ne fut que langues. Les Conviez loüerent d’abord le choix de ce mets, à la fin ils s’en dégoûterent. Ne t’ay-je pas commandé, dit Xantus, d’acheter ce qu’il y auroit de meilleur ? Et qu’y a-t-il de meilleur que la Langue ? reprit Esope : C’est le lien de la vie civile, la Clef des Sciences, l’organe de la Verité & de la Raison. Par elle on bâtit les Villes, & on les police ; on instruit ; on persuade ; on règne dans les Assemblées ; on s’acquitte du premier de tous les devoirs, qui est de loüer les Dieux. Et bien (dit Xantus qui prétendoit l’attraper) achete-moy demain ce qui est de pire : ces mesmes personnes viendront chez moy, & je veux diversifier. Le lendemain Esope ne fit servir que le mesme mets, disant que la Langue est la pire chose qui soit au monde. C’est la Mere de tous debats, la Nourrice des procez, la source des divisions & des guerres. Si l’on dit qu’elle est l’organe de la Verité, c’est aussi celuy de l’erreur, & qui pis est de la Calomnie. Par elle on détruit les Villes, on persuade de méchantes choses. Si d’un côté elle louë les Dieux, de l’autre elle profere des blasphêmes contre leur puissance. Quelqu’un de la compagnie dit à Xantus, que veritablement ce Valet luy estoit fort necessaire ; car il sçavoit le mieux du monde exercer la patience d’un Philosophe.
La vie d'Esope le phrygien, Jean de la Fontaine, Fables, préface du premier recueil : + :


Simryn Gill - 9 Volumes from the Collected Works of Mahatma Gandhi (detail) - 2008

lundi 22 juillet 2013

Toute la vérité :


Ilan Wolff - Naturagram                                                                                                                          : + :

Ne viens pas avec toute la vérité,
ne viens pas avec l’océan pour ma soif,
ne viens pas avec le ciel quand
je demande une lampe,
viens avec une étincelle,
de la rosée,
un flocon,
comme les oiseaux emportent
des gouttelettes après le bain
et le vent
un grain de sel.
Olav Håkonson Hauge (1908-1994), Sur la touffe d’herbe de l’aigle (På ørnetuva, 1961), traduit du néonorvégien par François Monnet

 
Lunagram 86

dimanche 21 juillet 2013

Le mal ne sait pas :


Grace Kim - constellations - 2012                                                                                                             : + :

Que sont mes amis devenus

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir
M'est advenu
Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m'évente
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Ruteboeuf, vers 1250

mercredi 17 juillet 2013

Que peut-elle faire ?


Pablo Picasso - Chat dévorant un oiseau - 1939

Poème  pour être lu et chanté


Je sais qu'il y a une personne
Qui me cherche dans sa main, jour et nuit,
me trouvant, à chaque minute, dans ses chaussures.
Ne sait-elle pas que la nuit est enterrée
avec ses éperons derrière la cuisine ?

Je sais qu'il y a une personne composée de mes parties,
en qui je me fonds quand ma taille va
galopant dans son petit caillou exact.
Ne sait-elle pas que la pièce qui est apparue
avec son portrait jamais ne retournera dans son coffre ?

Je sais le jour,
mais le soleil m'a échappé;
Je sais la loi universelle qu'elle a faite dans son lit
avec un courage hors du commun et cette eau chaude, dont
coule sans cesse la fréquence superficielle.
Cette personne est, peut-être, si petite
que même ses propres pieds marchent sur elle ?

Un chat forme la frontière entre elle et moi,
juste à côté de sa tasse d'eau.
Je la vois dans les coins, elle ouvre et ferme
sa robe, qui plus tôt était un palmier interrogateur ...
Que peut-elle faire, sinon changer les pleurs ?

Mais elle me cherche et me cherche. C'est toute une histoire !
César Vallejo, 7 septembre 1937, adaptation Gil Pressnitzer



lundi 15 juillet 2013

La différence des êtres :

 
Giorgio de Chirico - Le prophète - 1916


J’aime l’apparence du luxe que je crée de rien : par ma tour de passe, la matière première est belle en soi et le jeu de mes marmites (cuisson à vapeur) n’est pas inférieur à une œuvre d’art. Je traverse en vitesse mes chambres parées de tableaux, tenant dans mes mains  amandes, noix ou semences de pin. Je regarde les photos de famille, quelques-unes exposées sur les murs, j’admire avec amour la figure séraphique de ma mère ou celle intériorisée, visionnaire, du grand-père maternel. Je savoure, en extase, mon consommé de lentille avec de la maniguette, de l’huile d’olives, des légumes, de l’oignon cuite, de la saumure de chou. Je ne mange pas par envie mais seulement pour ma faim, en n’oubliant pas de dédier, de toute mon âme, cet acte de l’incorporation de la nourriture au principe suprême. Cela vous paraît comique? Je vous répondrai que l’alimentation est un acte solennel et philosophique, d’une responsabilité insoupçonnable. Méditons aux mots de Ibn Arabi: chaque fois que les habitants  des paradis jettent leur regard sur les choses qu’ils possèdent, ils voient là un nouveau objet ou une nouvelle forme, qu’ils n’ont pas vu auparavant, et ils se réjouissent de son apparition. Tout aussi, chaque fois qu’ils boivent ou goûtent quelque chose, ils découvrent une nourriture délicieuse et une boisson très bonne, comme ils n’avaient pas goûté jusqu’alors (Livre de sagesse).
Essai sur l'art du savoir, Simona-Grazia Dima, : + :




Madame Reis


Dans les rues de Giorgio de Chirico
j’ai vécu une belle histoire
d’amour : j’étais madame Reis
et, grâce à l’amour, j’avais, enfin,
l’air mystérieux, les gens étaient contents (contents  aussi de
mon amour pour monsieur Reis), je savais porter des chapeaux,
diriger le travail dans les plantations,
après être restée veuve, et, surtout,
incarner dans la réalité, d’une manière muette,
le rêve de Platon, Kant, Maître Eckart,
Rumi, Kabir, Shankara. Je passais
à travers la canicule de la ville, tout le monde me disait bonjour
et tirait le chapeau jusqu’en bas, personne
ne connaissait mes stigmates.
Et j’étais la seule à savourer leur fonte comme la neige,
la source qui se déversait dans mon abîme printanier.
Mes yeux les étonnaient,
j’étais l’une des richesses du lieu, comme les hirondelles.
Vous qui vociférez contre
la différence des êtres, la dissemblance
de l’homme et de la femme, n’oubliez pas
même un instant madame Reis !
Simona-Grazia Dima, : + :


 

dimanche 14 juillet 2013

Les fonc­tions naturelles :



Roger Ballen                                                                                                                                             : + :

les sports athlétiques, les ornements corporels, le calendrier, l'entraînement à la propreté, l'organisation communautaire, la cuisine, le travail coopératif, la cosmologie, courtiser, la danse, les arts déco­ratifs, la divination, la division du travail, l'interprétation des rêves, l'éducation, la scatologie, l'éthique, l'ethnobotanique, l'étiquette, la guérison, la famille, l'art de faire le feu, le folklore, les tabous alimen­taires, les rites funéraires, les jeux, les gestes, les échanges de dons, le gouvernement, les salutations, les styles de coiffure, l'hospitalité, la construction de maisons, l'hygiène, les tabous de l'inceste, les règles d'héritage, les plaisanteries, les groupes de parenté, les nomenclatures de parenté, le langage, la chance, les superstitions, la magie, le mariage, les heures pour les repas, la médecine, la modestie concernant les fonc­tions naturelles, les rites funéraires, la musique, la mythologie, les nombres, l'obstétrique, les sanctions pénales, les noms personnels, une politique démographique, les soins postnatals, les usages concernant la grossesse, les droits de propriété, la propitiation des êtres surnaturels, les coutumes de puberté, les rites religieux, les règles de résidence, les restrictions sexuelles, le concept de l'âme, la différenciation de statuts, la chirurgie, la fabrication d'instruments, le commerce, les visites, le sevrage, et le contrôle du temps
G. P. Murdock, Culture and Society, 1965
Contre certains a priori anthropologiques, Dan Sperber : + :

Roger Ballen - Animal Abstraction

samedi 13 juillet 2013

Avec la tendresse la plus grande :



Santu Mofokeng - Bloemhof                                                                                                                            : + :

Au-dessus des prêtres gouverneurs était le roi. Sa puissance montait avec la lune : d'abord invisible, voilà qu'il commençait à se montrer quand paraissait le croissant, conférait les menues dignités... Enfin la pleine lune faisait de lui le vrai roi, le maître de la vie et de la mort. Alors, peint ou doré (avec, sans doute, l'aspect des rois précolombiens), paré du trésor royal, couché sur un lit élevé, il recevait les lavages sacrés, les bénédictions des prêtres. Il rendait la justice, faisait distribuer les vivres au peuple, adressait aux astres la prière solennelle du royaume. Parfait !
La lune commençait à diminuer : il se cloîtrait dans le palais. Quand enfin venait l'époque des nuits sans lune, nul n'avait plus le droit de lui parler. Son nom, par tout le royaume, était interdit. Supprimé! Le jour lui était refusé. Caché dans l'obscurité, même pour la reine, il perdait les prérogatives royales. Ne donnait plus d'ordres. Ne recevait, ni n'envoyait de présents. Ne conservait de sa condition que cette réclusion sacrée. Dans le peuple entier, récoltes, mariages, naissances étaient liés à ces événements.
Les enfants nés pendant les jours sans lune étaient tués à leur naissance.
Les noces du roi et la reine - toujours sa sœur, toujours ! -  étaient célébrées sur une tour ; les rapports sexuels du roi et de ses autres femmes étaient liés au mouvement des astres. Comme la vie du roi était liée à la Lune, celle de la première reine l'était à Vénus - la planète bien sûr ! 
Maintenant, attention ! Quand Vénus, d'étoile du soir, devenait étoile du matin, tous les astrologues étaient à l'affut. Si c'était l'époque d'une éclipse de lune, on emmenait le roi et la reine dans une caverne de la montagne.
Et on les étranglait. 
Ils ne l'ignoraient pas plus qu'un médecin urémique ou cancéreux n'ignore comment finissent l'urémie et le cancer : liés au ciel comme nous à nos virus. Presque tous les dignitaires les suivaient dans la mort. Ils mourraient de la mort du roi comme nous mourrons d'une embolie.
Le cadavre du roi était traité avec la tendresse la plus grande, jusqu'à ce qu'il ressuscitât avec le croissant sous la forme d'un nouveau roi.
Et tout recommençait.
Voilà.
André Malraux, Le miroir des limbes I, Antimémoires, 1972




vendredi 12 juillet 2013

Un savoir faire étonnant :

 
Mark Tipple - The underwater project - Straight                                                                                                   : + :

Bien. Vous me suivez ?

Cycle

Au contraire, je sais nager : ça ne veut pas dire forcément que j’ai une connaissance mathématique ou physique, scientifique, du mouvement de la vague ; ça veut dire que j’ai un savoir faire, un savoir faire étonnant, c’est-à-dire que j’ai une espèce de sens du rythme, la rythmicité. Qu’est-ce que ça veut dire, le rythme ? ça veut dire que mes rapports caractéristiques je sais les composer directement avec les rapports de la vague. ça ne se passe plus entre la vague et moi, c’est-à-dire que ça ne se passe plus entre les parties extensives, les parties mouillées de la vague et les parties de mon corps ; ça se passe entre les rapports. Les rapports qui composent la vague, les rapports qui composent mon corps et mon habileté lorsque je sais nager, à présenter mon corps sous des rapports qui se composent directement avec le rapport de la vague. Je plonge au bon moment, je ressors au bon moment. J’évite la vague qui approche, ou, au contraire je m’en sers, etc… Tout cet art de la composition des rapports.

Initiation

Je cherche des exemples qui ne sont pas mathématiques, parce que, encore une fois les mathématiques ce n’est qu’un secteur de ça. Il faudrait dire que les mathématiques c’est la théorie formelle du second genre de connaissance. Ce n’est pas le second genre de connaissance qui est mathématique. C’est la même chose au niveau des amours. Les vagues ou les amours c’est pareil. Dans un amour du premier genre, bon, vous êtes perpétuellement dans ce régime des rencontres entre parties extrinsèques. Dans ce qu’on appelle un grand amour, La dame aux camélias, qu’est-ce que c’est beau [rires], là vous avez une composition de rapports. Non, mon exemple est très mauvais parce que La dame aux camélias, c’est le premier genre de connaissance [rires], mais dans le second genre de connaissance vous avez une espèce de composition des rapports les uns avec les autres. Vous n’êtes plus au régime des idées inadéquates, à savoir : l’effet d’une partie sur les miennes, l’effet d’une partie extérieure ou l’effet d’un corps extérieur sur le mien. Là vous atteignez un domaine beaucoup plus profond qui est la composition des rapports caractéristiques d’un corps avec les rapports caractéristiques d’un autre corps. Et cette espèce de souplesse ou de rythme qui fait que quand vous pressentez votre corps, et dès lors votre âme aussi, vous présentez votre âme ou votre corps, sous le rapport qui se compose le plus directement avec le rapport de l’autre. Vous sentez bien que c’est un étrange bonheur. Voilà, c’est le second genre de connaissance.
 Gilles Deleuze, extrait du « cours sur Spinoza », Vincennes, 17/03/81
: + :


Melody
 

jeudi 11 juillet 2013

N’attaquent pas la structure :

 
Robin Hammond - Condemned - 2011                                                                                                     : + :  : + :
  
(...)un constat critique à l’égard de la démarche psychiatrique : inscrite dans l’organicisme du XIXe siècle, elle développe une sèche classification fondée, au début du XXe siècle, sur la bipartition névrose/psychose et, au sein de cette dernière, sur le couple schizophrénie/psychose maniaco-dépressive. Les deux auteurs mènent la critique sur trois fronts. La première critique porte sur la disparition du sujet. Selon Assoun, la lecture standardisée des symptômes du patient maniaque appauvrit la dimension subjective qui doit faire partie du soin. Peut-on résumer son état – l’humeur triomphante et jubilatoire, l’extrême mobilité insomniaque, l’hyperliberté du langage, l’accélération de la pensée – à un tableau clinique inaugurant systématiquement le même protocole médical ? Par exemple, doit-on opposer si évidemment un être maniaque débordant d’affect à l’être mélancolique replié sur lui-même et l’auto-béatitude de l’un à l’auto-reproche de l’autre ?


La deuxième critique porte sur les modes de prise en charge précoce des sujets qui entrent dans la psychose. Les centres canadiens de détection des psychoses débutantes renvoient, selon Trichet, au vieux projet aliéniste de création de services pour les délirants aigus, voué à raccourcir au maximum le temps non médicalisé de la maladie. Si l’usage préventif de neuroleptiques pose des problèmes de santé et d’éthique non négligeables – la présence d’effets secondaires existe en effet toujours avec les molécules les plus récentes, même s’ils semblent atténués –, on oublie trop rapidement que ces médicaments, appelés à tort « antipsychotiques », n’attaquent pas la structure de la psychose, mais réduisent les symptômes au même titre que la première génération de neuroleptiques. En effet, aucun traitement ne permet au patient de retrouver l’état antérieur à l’entrée dans la psychose : c’est la notion même de guérison qui est donc en jeu.


La troisième critique souligne l’archaïsme des conceptions théoriques contemporaines qui sous-tendent l’interventionnisme précoce en matière de psychose. Comme l’explique Trichet, depuis sa construction à la fin des années 1970, le modèle « stress-vulnérabilité », fondé sur une représentation bio-psycho-sociale de l’apparition de la folie, est devenu la clé de compréhension dominant des troubles psychotiques. L’individu psychotique est considéré comme un être génétiquement vulnérable et incapable de maîtriser les stress multifactoriels de la société moderne. Dans une société obsédée par la gestion du risque, la psychiatrie contribue donc à repérer en amont les plus vulnérables et à scruter les prodromes d’une éventuelle psychose, même si ces signes – humeur dépressive, problème de concentration, troubles du sommeil par exemple – sont forcément peu spécifiques dans une phase débutante.

Pourquoi la folie ?, Hervé Guillemain, La vie des idées,

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mercredi 10 juillet 2013

Toutes sortes de rencontres :


Laurence Forbin - Étreinte                                                                                    : + :
 
 
ART. 82. Comment des passions fort différentes conviennent en ce qu’elles participent de l’amour.

Il n’est pas besoin aussi de distinguer autant d’espèces d’amour qu’il y a de divers objets qu’on peut aimer ; car, par exemple, encore que les passions qu’un ambitieux a pour la gloire, un avaricieux pour l’argent, un ivrogne pour le vin, un brutal pour une femme qu’il veut violer, un homme d’honneur pour son ami ou pour sa maîtresse, et un bon père pour ses enfants, soient bien différentes entre elles, toutefois, en ce qu’elles participent de l’amour, elles sont semblables. Mais les quatre premiers n’ont de l’amour que pour la possession des objets auxquels se rapporte leur passion, et n’en ont point pour les objets mêmes, pour lesquels ils ont seulement du désir mêlé avec d’autres passions particulières. Au lieu que l’amour qu’un bon père a pour ses enfants est si pur qu’il ne désire rien avoir d’eux, et ne veut point les posséder autrement qu’il fait, ni être joint à eux plus étroitement qu’il est déjà ; mais, les considérant comme d’autres soi-même, il recherche leur bien comme le sien propre, ou même avec plus de soin, parce que, se représentant que lui et eux font un tout dont il n’est pas la meilleure partie, il préfère souvent leurs intérêts aux siens et ne craint pas de se perdre pour les sauver. L’affection que les gens d’honneur ont pour leurs amis est de cette même nature, bien qu’elle soit rarement si parfaite ; et celle qu’ils ont pour leur maîtresse en participe beaucoup, mais elle participe aussi un peu de l’autre.



ART. 211. Un remède général contre les passions.

Et maintenant que nous les connaissons toutes, nous avons beaucoup moins de sujet de les craindre que nous n’avions auparavant. Car nous voyons qu’elles sont toutes bonnes de leur nature, et que nous n’avons rien à éviter que leurs mauvais usages ou leurs excès, contre lesquels les remèdes que j’ai expliqués pourraient suffire si chacun avait assez de soin de les pratiquer. Mais, parce que j’ai mis entre ces remèdes la préméditation et l’industrie par laquelle on peut corriger les défauts de son naturel, en s’exerçant à séparer en soi les mouvements du sang et des esprits d’avec les pensées auxquelles ils ont coutume d’être joints, j’avoue qu’il y a peu de personnes qui se soient assez préparées en cette façon contre toutes sortes de rencontres, et que ces mouvements excités dans le sang par les objets des passions suivent d’abord si promptement des seules impressions qui se font dans le cerveau et de la disposition des organes, encore que l’âme n’y contribue en aucune façon, qu’il n’y a point de sagesse humaine qui soit capable de leur résister lorsqu’on n’y est pas assez préparé. Ainsi plusieurs ne sauraient s’abstenir de rire étant chatouillés, encore qu’ils n’y prennent point de plaisir. Car l’impression de la joie et de la surprise, qui les a fait rire autrefois pour le même sujet, étant réveillée en leur fantaisie, fait que leur poumon est subitement enflé malgré eux par le sang que le cœur lui envoie. Ainsi ceux qui sont fort portés de leur naturel aux émotions de la joie ou de la pitié, ou de la peur, ou de la colère, ne peuvent s’empêcher de pâmer, ou de pleurer, ou de trembler, ou d’avoir le sang tout ému, en même façon que s’ils avaient la fièvre, lorsque leur fantaisie est fortement touchée par l’objet de quelqu’une de ces passions. Mais ce qu’on peut toujours faire en telle occasion, et que je pense pouvoir mettre ici comme le remède le plus général et le plus aisé à pratiquer contre tous les excès des passions, c’est que, lorsqu’on se sent le sang ainsi ému, on doit être averti et se souvenir que tout ce qui se présente à l’imagination tend à tromper l’âme et à lui faire paraître les raisons qui servent à persuader l’objet de sa passion beaucoup plus fortes qu’elles ne sont, et celles qui servent à la dissuader beaucoup plus faibles. Et lorsque la passion ne persuade que des choses dont l’exécution souffre quelque délai, il faut s’abstenir d’en porter sur l’heure aucun jugement, et se divertir par d’autres pensées jusqu’à ce que le temps et le repos aient entièrement apaisé l’émotion qui est dans le sang. Et enfin, lorsqu’elle incite à des actions touchant lesquelles il est nécessaire qu’on prenne résolution sur-le-champ, il faut que la volonté se porte principalement à considérer et à suivre les raisons qui sont contraires à celles que la passion représente, encore qu’elles paraissent moins fortes. Comme lorsqu’on est inopinément attaqué par quelque ennemi, l’occasion ne permet pas qu’on emploie aucun temps à délibérer. Mais ce qu’il me semble que ceux qui sont accoutumés à faire réflexion sur leurs actions peuvent toujours, c’est que, lorsqu’ils se sentiront saisis de la peur, ils tâcheront à détourner leur pensée de la considération du danger, en se représentant les raisons pour lesquelles il y a beaucoup plus de sûreté et plus d’honneur en la résistance qu’en la fuite ; et, au contraire, lorsqu’ils sentiront que le désir de vengeance et la colère les incite à courir inconsidérément vers ceux qui les attaquent, ils se souviendront de penser que c’est imprudence de se perdre quand on peut sans déshonneur se sauver, et que, si la partie est fort inégale, il vaut mieux faire une honnête retraite ou prendre quartier que s’exposer brutalement à une mort certaine.





ART. 212. Que c’est d’elles seules que dépend tout le bien et le mal de cette vie.

Au reste, l’âme peut avoir ses plaisirs à part. Mais pour ceux qui lui sont communs avec le corps, ils dépendent entièrement des passions : en sorte que les hommes qu’elles peuvent le plus émouvoir sont capables de goûter le plus de douceur en cette vie. Il est vrai qu’ils y peuvent aussi trouver le plus d’amertume lorsqu’ils ne les savent pas bien employer et que la fortune leur est contraire. Mais la sagesse est principalement utile en ce point, qu’elle enseigne à s’en rendre tellement maître et à les ménager avec tant d’adresse, que les maux qu’elles causent sont fort supportables, et même qu’on tire de la joie de tous.

René Descartes, Les Passions de l’âme, 1649
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mardi 9 juillet 2013

C'aurait été pour toujours :

  
Claire Mallett - That which does not kill you, makes you stronger - 2013 : + :

Lol en est sûre : ensemble ils auraient été sauvés de la venue d'un autre jour, d'un autre, au moins.
Que se serait-il passé ? Lol ne va pas loin dans l'inconnu sur lequel s'ouvre cet instant. Elle ne dispose d'aucun souvenir même imaginaire, elle n'a aucune idée sur cet inconnu. Mais ce qu'elle croit, c'est qu'elle devait y pénétrer, que c'était ce qu'il lui fallait faire, que ç'aurait été pour toujours, pour sa tête et pour son corps, leur plus grande douleur et leur plus grande joie confondues jusque dans leur définition devenue unique mais innommable faute d'un mot. J'aime à croire, comme je l'aime, que si Lol est silencieuse dans la vie c'est qu'elle a cru, l'espace d'un éclair, que ce mot pouvait exister. Faute de son existence, elle se tait. Ç'aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d'un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. On n'aurait pas pu le dire mais on aurait pu le faire résonner. Immense, sans fin, un gong vide, il aurait retenu ceux qui voulaient partir, il les aurait convaincus de l'impossible, il les aurait assourdis à tout autre vocable que lui-même, en une fois il les aurait nommés, eux, l'avenir et l'instant. Manquant, ce mot, il gâche tous les autres, les contamine, c'est aussi le chien mort de la plage en plein midi, ce trou de chair. Comment ont-ils été trouvés les autres ? Au décrochez-moi-ça de quelles aventures parallèles à celle de Lol V. Stein étouffées dans l'œuf, piétinées et des massacres, oh ! qu'il y en a, que d'inachèvements sanglants le long des horizons, amoncelés, et parmi eux, ce mot, qui n'existe pas, pourtant est là : il vous attend au tournant du langage, il vous défie, il n'a jamais servi, de le soulever, de le faire surgir hors de son royaume percé de toutes parts à travers lequel s'écoulent la mer, le sable, l'éternité du bal dans le cinéma de Lol V. Stein. 
Ils avaient regardé le passage des violons, étonnés.
Marguerite Duras, Le ravissement de Lol V. Stein, 1964