mardi 12 mars 2013

Un point de vue si mystérieux :





Devenir amoureux, c’est individualiser quelqu’un par les signes qu’il porte ou qu’il émet. C’est devenir sensible à ces signes, en faire l’apprentissage (...). Il se peut que l’amitié se nourrisse d’observation et de conversation, mais l’amour naît et se nourrit d’interprétation silencieuse. L’être aimé apparaît comme un signe, une « âme », il exprime un monde possible inconnu de nous. L’aimé implique, enveloppe, emprisonne un monde, qu’il faut déchiffrer, c’est-à-dire interpréter. Il s’agit même d’une pluralité de mondes ; le pluralisme de l’amour ne concerne pas seulement la multiplicité des êtres aimés, mais la multiplicité des âmes ou des mondes en chacun d’eux. Aimer, c’est chercher à expliquer, à développer ces mondes inconnus qui restent enveloppés dans l’aimé. C’est pourquoi il nous est si facile de tomber amoureux de femmes qui ne sont pas de notre « monde », ni même de notre type. C’est pourquoi aussi les femmes aimées sont souvent liées à des paysages, que nous connaissons assez pour souhaiter leur reflet dans les yeux d’une femme, mais qui se reflètent alors d’un point de vue si mystérieux que ce sont pour nous comme des pays inaccessibles, inconnus (...).
Il y a donc une contradiction de l’amour. Nous ne pouvons pas interpréter les signes d’un être aimé sans déboucher dans ces mondes qui ne nous ont pas attendu pour se former, qui se formèrent avec d’autres personnes, et où nous ne sommes d’abord qu’un objet parmi les autres. L’amant souhaite que l’aimé lui consacre ses préférences, ses gestes et ses caresses. Mais les gestes de l’aimé, au moment même où ils s’adressent à nous et nous sont dédiés, expriment encore ce monde inconnu qui nous exclut. L’aimé nous donne des signes de préférence ; mais comme ces signes sont les mêmes que ceux qui expriment des mondes dont nous ne faisons pas partie, chaque préférence dont nous profitons dessine l’image du monde possible où d’autres seraient ou sont préférés.
Gilles Deleuze, Proust et les signes, 1964,



Ce matin, Monsieur Monsieur s’en va se promener.
Sous une branche de Charmilla Moremilla, Monsieur Monsieur rencontre Mademoiselle Moiselle. « C’est bizarre », pense Monsieur Monsieur de retour chez lui, « il me manque un bras ! »
Il revient sous la branche où il trouve son bras et celui de Mademoiselle Moiselle en train de se serrer la main. Mademoiselle Moiselle est revenue, elle aussi.  « C’est bizarre », pense Mademoiselle Moiselle, de retour chez elle, « … il me manque un bras et une jambe. »
« De son côté, Monsieur Monsieur, à qui il manque aussi un bras et une jambe, retourne sous la branche. Il arrive en même temps que Mademoiselle Moiselle.
« C’est vraiment bizarre », pense Monsieur Monsieur, de retour chez lui, « je laisse beaucoup de moi-même sous cette branche de Charmilla. »
« C’est vraiment bizarre », pense Mademoiselle Moiselle, de retour chez elle, « je laisse beaucoup de moi-même sous cette branche de charmilla. »
Mademoiselle Moiselle et Monsieur Monsieur se retrouvent sous la branche. Ils disent : « Je crois que je sais ce qui nous arrive, nous sommes amoureux. »
« Je vous aime… » dit Monsieur Monsieur.
« Je vous aime… » dit Mademoiselle Moiselle.
Claude Ponti, Bizarre... Bizarre,
 

lundi 11 mars 2013

Au prix de séparer :


Andrej Rublëv - Détail de l’icône de la Sainte Trinité -  de à

Certains souhaitent que l'art inscrive sous une forme indélébile la mémoire des horreurs du siècle. D'autres veulent qu'il aide les hommes d'aujourd'hui à se comprendre dans la diversité de leurs cultures. D'autres encore nous expliquent que l'art aujourd'hui produit - ou doit produire - non plus des œuvres pour des amateurs mais des nouvelles formes de relations sociales pour tous. Mais l'art ne travaille pas pour rendre les contemporains responsables à l'égard du passé ou pour construire des rapports meilleurs entre les différentes communautés. Il est un exercice de cette responsabilité ou de cette construction. Il l'est dans la mesure où il prend dans son égalité propre les diverses sortes d'arts qui produisent des objets et des images, de la résistance et de la mémoire. Il ne se dissout pas en relations sociales. Il construit des formes effectives de communauté : des communautés entre objets et images, entre images et voix, entre visages et paroles, qui tissent des rapports entre des passés et un présent, entre des espaces lointains et un lieu d'exposition. Ces communautés n'assemblent qu'au prix de séparer, ne rapprochent qu'au prix de créer de la distance. Mais séparer, créer de la distance, c'est aussi mettre les mots, les images et les choses dans une communauté plus large des actes de pensée et de création, de parole et d'écoute qui s'appellent et se répondent. Ce n'est pas développer des bons sentiments chez les spectateurs, c'est les convier à entrer dans le processus continué de création de ces communautés sensibles. Ce n'est pas proclamer que tous sont artistes. C'est dire que toujours l'art vit de l'art qu'il transforme et de celui qu'il suscite à son tour. 
Jacques Rancière,
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Andrej Rublëv - Icône de l'Apôtre Paul


samedi 9 mars 2013

L'impact terrifiant :



Depuis des années les nazis et les habitants de Vega s'étaient installés dans son quartier, et il était certain qu'ils ne s'en tenait pas là. Partout et jusqu'au plus hautes arcanes de l’État, le complot des créatures de l'Espace étendait ses ramifications destructrices. Andreas pouvait s'en rendre compte chaque jour,  en regardant les émissions de télévision. Il y avait cet animateur de jeu qui complotait contre le Pape, et le premier ministre Balladur dont tout laissait croire qu'il transformait les gens en poupées.
(...)
Ses souvenirs deviennent passablement flous à partir de là, mais il semblerait qu'une angoisse absolue et à l'impact terrifiant l'ait pour ainsi dire happé.
Les témoignages recueillies lors de ses divers interrogatoires divergent à chaque fois.
- Écouter, ils étaient en train de m'envoyer des ondes radio dans le cerveau et quelqu'un m'avait volé mon artère pulmonaire, je n'avais plus de sang et son chien représentait une menace... (extrait des premiers interrogatoires, le16 décembre 1993).
- Tout le monde sait que cette ville est aux mains de nazis et de tous ces toxicos, les vrais, ceux drogués aux substances aliens. Ils travaillent tous avec les Vegans, et contre le Pape... Le chien s'est transformé en Lupoïde de combat, une arme des Vegans... Et en plus je savais qu'on cherchait à m'affamer, avec tout cet acide qu'on m'envoyait dans le foie... (cité au premier procès, 10 décembre 1994).

Maurice G. Dantec, Les racines du mal, 1995

'Pope no more' les FEMEN à Notre Dame de Paris, 12 février 2013, Jacob Khrist                              : + : : + :




mercredi 6 mars 2013

Elle n'avait pas de chemin :



Julie et ses dentelles !

Les dentelles de Montmirail
Au sommet du mont, parmi les cailloux, les trompettes de terre cuite des hommes des vieilles gelées blanches pépiaient comme de petits aigles.
Pour une douleur drue, s'il y a douleur.
La poésie vit d'insomnie perpétuelle.
Il semble que ce soit le ciel qui ait le dernier mot. Mais il le prononce à voix si basse que nul ne l'entend jamais.
Il n'y a pas de repli ; seulement une patience millénaire sur laquelle nous sommes appuyés.
Dormez, désespérés, c'est bientôt jour, un jour d'hiver.
Nous n'avons qu'une ressource avec la mort : faire de l'art avant elle.
La réalité ne peut être franchie que soulevée.
Aux époques de détresse et d'improvisation, quelques-uns ne sont tués que pour une nuit et les autres pour l'éternité : un chant d'alouette des entrailles.
La quête d'un frère signifie presque toujours la recherche d'un être, notre égal, à qui nous désirons offrir des transcendances dont nous finissons à peine de dégauchir les signes.
Le probe tombeau : une meule de blé. Le grain au pain, la paille pour le fumier.
Ne regardez qu'une fois la vague jeter l'ancre dans la mer.
L'imaginaire n'est pas pur : il ne fait qu'aller.
Les grands ne se perpétuent que par les grands. On oublie. La mesure seule est blessée.
Qu'est-ce qu'un nageur qui ne saurait se glisser entièrement sous les eaux ?
Avec des poings pour frapper, ils firent de pauvres mains pour travailler.
Les pluies sauvages favorisent les passants profonds.
L'essentiel est ce qui nous escorte, en temps voulu, en allongeant la route. C'est aussi une lampe sans regard, dans la fumée.
L'écriture d'un bleu fanal, pressée, dentelée, intrépide, du Ventoux alors enfant, courait toujours sur l'horizon de Montmirail qu'à tout moment notre amour m'apportait, m'enlevait.
Des débris de rois d'une inexpugnable férocité.
Les nuages ont des desseins aussi fermés que ceux des hommes.
Ce n'est pas l'estomac qui réclame la soupe bien chaude, c'est le cœur.
Sommeil sur la plaie pareil à du sel.
Une ingérence innommable a ôté aux choses, aux circonstances, aux êtres, leur hasard d'auréole. Il n'y a d'avènement pour nous qu'à partir de cette auréole. Elle n'immunise pas.
Cette neige, nous l'aimions, elle n'avait pas de chemin, elle découvrait notre faim.

René Char, 1960



L'idée d'une poussée

Les trois arêtes des Dentelles. — Depuis le Sud de Gigondas jusqu'à l'Ouest de Suzette se développent trois rangées de crêtes aiguës et arquées, couronnées de rochers festonnés et séparées par deux étroits vallons. Ce sont les Dentelles de Gigondas ou Dentelles de Montmirail, modestes par leur altitude puisque la plus haute, celle du Turc, n'atteint guère que 630 m., mais gracieuses et hardies à souhait, fort tourmentées aussi.

L'arête Nard ou arête des Fleurets correspond dans l'ensemble à un pli synclinal portlandien, long et étroit, surélevé entre deux failles, tantôt très ouvert, tantôt très pincé, compliqué d'accidents dus à la rupture de sa charnière, et dont le soubassement kimmeridgien vient heurter ou même recouvrir les assises valanginiennes qui le bordent.
Il est malaisé de suivre pas à pas les avatars de ce noyau synclinal depuis son extrémité Sud-Ouest, trop disloquée pour laisser reconnaître la structure, jusqu'à son extrémité Nord-Est, où, au moment de se raccorder avec la Montagne de Saint-Amand, l'arête surbaissée se complique d'un synclinal secondaire.
A la Cluse des Fleurets on peut voir le calcaire portlandien se dresser vers le Nord-Ouest en un mur crénelé par l'érosion, se relever vers le Sud-Est pour former un escarpement au-dessus du talus signalant l'affleurement des calcaires moins solides du Kimmeridgien. Plus à l'Est le synclinal s'ouvre et montre son volet Nord puis l'amorce de son volet Sud déterminant un glacis rocailleux.
Vers le milieu de l'arête, sur son versant Sud, le Portlandien jaillit sous la forme d'une muraille festonnée et qui signale la rupture du synclinal devenu trop aigu. Là, un lambeau de calcaire marneux berriasien constitue la ligne de crête ; le fait qu'il se soit conservé à 589 m., à une altitude inférieure de moins de 10 m. au point culminant de l'arête, autorise à dire que le pli des Fleurets s'est manifesté à une date récente. Au-delà, la ligne de faîte est représentée par un bloc de Portlandien relevé vers le Nord-Ouest, tranché dans cette direction en une belle falaise, qui se juxtapose au mur à peine saillant formé par ce même niveau calcaire et tourné vers le Sud-Est. Il semble bien que l'on ait affaire aux deux flancs basculés l'un par rapport à l'autre du synclinal qui s'est brisé.

L'arête médiane au arête du Turc marque la réapparition des calcaires tithoniques par-delà le synclinal gorgé de marno-calcaires néocomiens broyés sous la violence des compressions latérales. Cette arête représente, d'un côté, un anticlinal très aigu dont la charnière s'est rompue, de l'autre, un morceau d'anticlinal, c'est-à-dire une cuesta : vers l'Est les deux panneaux de calcaire portlandien verticaux ou même légèrement déversés au Nord, s'appliquent l'un
contre l'autre sans interposition du Kimmeridgien ; vers l'Ouest, le pli s'exhausse et se faille, il n'en subsiste que le flanc Nord dans les calcaires portlandîens et kimnieridgiens hérissés.
Dans cette arête médiane qui s'offre en tranches très redressée, aux actions subaériennes, installée à la faveur de traces confuses de stratification et de plans de clivage nés du mouvement de compression, de l'application brutale des deux flancs de l'anticlinal, l'érosion a dégagé d'étroits couloirs entre des lames crénelées de calcaire portlandien qui se trouve ainsi sculpté et ajouré à la manière d'une dentelle.

La cuesta du Grand Montmirail se dresse en bordure de la zone déprimée comme une forme de relief plus apaisée, tout au moins à la hauteur de Lafare. Il s'agit du flanc Nord d'un anticlinal éventré qui devait recouvrir la dépression triasique à un moment où les frêles ondulations tithoniques des Fleurets et du Turc ne s'étaient
pas encore manifestées. C'est une cuesta qui montre en affleurement toute la série du Jurassique supérieur : au-dessus des vallonnements de marnes noires callovo-oxfordiennes, verticales au contact du Trias diapir, un talus se développe au niveau des assises du Rauracien, du Séquanien et du Kimmeridgien inclinées à 45° vers le Nord-Ouest, jusqu'à la corniche blanchâtre du Portlandien.
Mais à chaque extrémité de la côte on ne retrouve plus cette belle ordonnance. Un pli-faille redouble la falaise du Portlandien et son soubassement kimmeridgien au Nord-Est, par-delà le ruisseau qui draine en partie les vallons néocomiens et franchit la barre rocheuse vraisemblablement à la faveur d'un accident transversal. Au Sud-Ouest il semble que la voûte, ailleurs détruite, qui faisait suite au volet synclinal du Grand Montmirail, s'est effondrée, donnant ainsi le bloc calcaire disloqué qui forme un large promontoire au milieu des basses terres.
Ces accidents ne sont pas sans rapport avec ceux qui affectent la moitié Ouest de l'arête du Turc, arête qui, d'autre part, s'ennoie brutalement vers l'Est. On peut considérer les deux Dentelles méridionales comme autant de branches d'un arc dont la corde serait représentée par l'arête Nord ; arc gonflé en son centre, au droit de Lafare, où la démolition de la voûte calcaire devait être très avancée lorsqu'il a été mis en place, pincé et rompu à ses deux extrémités.
Au Sud-Ouest la torsion est si violente que les deux plis, peut-être un moment soudés en un anticlinal unique, ont éclaté ; ils se réduisent à des chicots enchevêtrés dans les marnes noires, puis dans une bande de Trias, étroite et tordue, à l'endroit où l'агc de plis vient déborder l'arête des Fleurets. Tout cela s'accorde avec l'idée d'une poussée venue du Nord-Est et exerçant ses effets maxima au Sud-Ouest sur des assises qui paraissent impuissantes à se défiler comme si elles butaient contre quelque obstacle caché. Le Trias, cerné de toutes parts, pourvu d'une pression hydrostatique énorme, aurait giclé au coeur de cette zone anticlinale comprimée et disloquée en entraînant dans son ascension les marnes du Callovo-Oxfordien. Ainsi une tectonique exaspérée en bordure du niveau de base local explique la disparition de l'arc externe, d'autant plus vulnérable que le Tithonique y était depuis fort longtemps soumis aux actions subaériennes, et la décrépitude de l'extrémité occidentale de l'arc interne.
La cuesta du Grand Montmirail se continue jusqu'à la hauteur de Suzette mais rejetée de 600 m. en arrière de sa direction primitive. Ce décrochement provient assurément d'un retard dans la démolition de l'anticlinal dont la cuesta représente un morceau du flanc Nord. Mieux conservé au cœur du massif qu'il ne pouvait l'être au-dessus de Lafare, cet anticlinal, qui appartenait d'autre par à un puissant bombement, a fait obstacle à la poussée venue du Nord-Ouest.

Gilbert Armand, Le relief du massif de Gigondas-Suzette,
Revue de géographie alpine. 1950, Tome 38 N°4. pp. 593-622. : + :
 explication géologique simplifiée : + :




vendredi 1 mars 2013

Je ne promets rien :


Bill Wadman - Motion                                                                                                             : + :

Il y a des hommes qui n’ont pas encore admis la malédiction divine. Ils ne travailleront pas à la sueur de leurs fronts. Rien ne leur est de rien dans le vaste monde déchu. Ils n’ont d’intérêt ni dans la botanique, ni dans l'ethnographie, ni dans l’histoire du droit. Rien ne leur est de rien que cette étincelle au fond de leurs yeux, et il y a malheureusement des miroirs. Dès qu’ils l’ont vu, tout est bien fini. Ils ne feront plus comme les autres hommes, ils ont maintenant une idée de la déchéance. On sait qu’ils n’ont pas le sens commun, on les traite de fous, ces sages qui ont repris la conscience de leur noblesse ancienne. Que leur importe : ils ne travailleront pas à la sueur de leur front.
(...)
On me tolère. C'est tout ce qu'on peut pour moi. Il faut voir la figure que je prends chez les autres. naturellement. A chaque geste mon gras sens que, jusqu'à la poussière en suspens, tout dans cette atmosphère tranquille ne fait que me tolérer pour la minute. Comme un singe : ce que peut penser le calorifère d'un singe qui se croit chez lui à partir de vingt et un degré Réaumur. Chaque regard signifie : ENFIN. Et toutes les phrases supposent une restriction mentale, si nous avions agi comme toi, serais-tu là ? Les meilleurs sont ainsi. Il voudrait bien chasser de leur mémoire ce problème offensant qui les trouble, qui parfois les force à se juger avec moi-même. Qu'est-ce que çà réveille donc qu'on aurait jugé endormi ? C'est agaçant ce scandale en chair et en os, là, dans son fauteuil, la pendante, qui fume. Vas-tu te décider, prendre un parti ? Moi,je les regarde. Ce qui les enrage, c'est qu'après tout ils n'ont aucune raison à se donner de l'obscure partialité qu'ils éprouvent en eux pour ma folie. Je parle des meilleurs. Rien. Si encore j'étais un artiste, un poète. Il y a de grandes prérogatives pour ces gens-là. On peut toujours espérer qu'ils feront quelque chose. Espoir reposant. L'art, cela retient un peu le jugement, à cause du mystère. On respecte aussi cette faculté potentielle, le talent. Si ce Monsieur allait écrire ou peindre un chef d'oeuvre. Mais moi songez-donc. Je ne promets rien. On ne peut pas se promettre à mes dépens.
(...)
Est-ce que je vais donner mes raisons maintenant ? Je laisse aux toxicomanes de toutes catégories leur goût du prosélytisme. Je sais qu'il y a dans le monde d'autres individus qui ont éprouvé ce que j'éprouve, qui l'éprouvent encore. Je ne cherhce pas à les connaître. Je n'ai pas non plus l'instinct grégaire. C'est à peine si pour moi même, et moi seul,  je suis un cas. Je n'ai pas de curiosité. Je l'ai dit, je ne m'amuse pas. Je déteste la sottise.
Louis Aragon, Le cahier noir, 1926

mardi 26 février 2013

Que tu n'aies dit je t'aime :

 
Olivier Voisin - Syrie août 2012                                                                                                                          : + :

 : + : : + :
Olivier Voisin est mort le 24 février 2013, il y a longtemps qu'on ne s'était pas vu, adieu.
"Celui qui croyait au ciel,
Celui qui n'y croyait pas."

On vient sentir ta bouche
Que tu n'aies dit je t'aime
On vient sentir ton cœur
Quelle étrange époque vivons-nous, ma toute gracieuse

Quant à l'amour,
On lui donne le fouet
Le long des remparts sentinelles
L'amour, on l'enfouit au fond d'une arrière-cour
En cette impasse torve, torturée par le froid
Brille l'amour
Par la grâce nourricière des chants et des poèmes
Ne te risque pas à penser, ma toute gracieuse
Quelle étrange époque vivons-nous

Celui qui, nuitamment, martèle à notre porte
Est venu en meurtrier de la lampe
La lumière, on l'enfouit au fond d'une arrière-cour
Et voici que viennent les bouchers
Veillant à tout passage
Ils apportent la planche et les hachoirs en sang
Quelle étrange époque vivons-nous, ma toute gracieuse

Et ils équarrissent le sourire sur les lèvres
Et les chants sur la bouche
La joie, on l'enfouit au fond d'une arrière-cour
Les canaris sont couchés sur la braise,
brûlante de jasmin et de lys
Quelle étrange époque vivons-nous, ma toute gracieuse

Ahmad Shamlou (احمد شاملو) (2000 1925)




lundi 25 février 2013

Haute fréquence :


Guangzhou Kunhai Trading Co.,Ltd                                                         : + :
 poudre de fluorine de catégorie de l'acide CaF2 97,5% SiO2 1,2% 

Abracadabragme 
Formule plus ou moins mais plutôt plus magique, qui prononcée en boucle sur un mode incantatoire, en cas de péril très grave pour ne pas dire faillite, est destinée à  éloigner sinon le mauvais sort, du moins une conjoncture défavorable. Son origine inconnue remonterait à l’ère dieuseulsaiquand. 
 
Speculavec actifpouri faillittufi perdutufus badbancréa lafassauva terenfloua éremissa specualvec actifpouri faillittufi……….

hydrofluoric acid for dissolve oxides

 
Adverbigorée (Gerbigorée) 
Expression très exclamative et adverbisée ad nauséam et obscenitam, d’un texte qui, comme l’intitulé l’indique ne comporte rien d’autre que des adverbes. 
 
Plus près ! dedans, là ! encore ! beaucoup ! encore ! plus plus ! oui, encore ! tout oui ! plus vite, tout ! énormément ! encore ! comme ça, oui ! plein ! encore ! fort, oui ! bien ! dessus, dessous, dedans ! surtout dedans ! maintenant, fort, fort ! partout ! oh tellement ! là, oui, là ! plus fort ! doucement ! avec tout maintenant !   trop ! trop ! trop ! 

Acide fluorhydrique


 
Algrorythme 
Pour un débit absolument fluide et une rapidité, donc une efficacité d’’écriture, de lecture et d’élocution accrue, toutes les consonnes ont progressivement été ôtées, ce qui rend le texte parfaitement lisse, dépourvu de rythme et incompréhensible. La compréhension en l’espèce, demeurant superflue, voire gênante et nuisible, car susceptible d’engendrer de l’instabilité, pire de l’interprétation. Pour l’exemple, le texte sera toutefois préalablement transcrit dans son intégralité sonnante et consonante. 
 
Furète traque déniche le moindre centime de plus de moins, le tradordi dressé pour ça procède en moins de temps qu’il ne faut pour dire le il d’illico à des achats / reventes sellbuysell en masse qui fait de la maille record en moins de temps qu’il n’en faut pour mettre cinq mille quidams au chômâge. Dômmâge ! 
 
Fuète taque déiche le oinde centie de pus de moi, le radori reé our a roède en oi de te qu’i ne aut ou die le i d’iico à es aas /eees ebuye en ase ui ai e la aille eco en oi de e u’il e au ou ee i i uia au ôâe. Ôâe !  
Nota Bene : Depuis 2007, le terme « haute fréquence » tend à remplacer celui « d’algrorythme », jugé insuffisamment précis et adapté pour caractériser l’explosion de son usage.

Hydrofluoric Acid Dissolve Sculpture Glass fournisseurs


 
Alphabêtise 
Usage intensif de signes alphabétiques et majuscules isolés ou groupés et dénués de sens immédiat. 
 
AAA          A+ 
        AA                B+  B- 
B/A             B/A 
Tu l’as D direct 
             D- dans 
Dédans le BABA 
                         Vois là.

Françoise Biger, Gradubidus,
publié en feuilleton de 15 épisodes sur Poezibao : + :

Traction-brabant : + :

Une chèvre sur le tatami : + :

 

99,98% Fluorure d'hydrogène anhydre/acide fluorhydrique anhydre


dimanche 24 février 2013

Que veut l'anarchiste ?


Marc-Antoine Mathieu - Julius Corentin Acquefacques - 1991                                                             : + :

Que veut l'anarchiste ? La liberté ; la liberté pour lui et pour les autres, pour l'humanité toute entière. Il veut se voir libéré de l'influence ou de la contrainte des fictions sociales ; il veut être libre, comme il l'était en venant au monde, et comme il devrait l'être en toute justice ; et cette liberté, il la veut pour lui-même et pour tous les autres. Certes, les hommes ne peuvent pas être tous égaux devant la nature ; il en est des grands et des petits, des forts et des faibles, il en est d'intelligents et d'autres qui le sont moins... Mais pour le reste, ils peuvent être égaux entre eux ; ce qui les en empêche, ce sont les fictions sociales, et c'est donc elles qu'il faut détruire.
(...)
- La guerre est donc déclarée, pensai-je, entre les fictions sociales et moi. Bien. Que puis-je faire contre elles ? J'agis seul, pour éviter de créer une tyrannie quelconque. Comment puis-je contribuer, à moi tout seul, à préparer la révolution sociale, à préparer aussi l'humanité à la société libre ?
(...)
J'ai songé tout d’abord à l'action indirecte : la propagande. Quelle propagande pouvais-je réaliser, à moi seul ? Je ne parle pas de celle qu'on peut faire en bavardant avec les uns et les autres, au hasard des rencontres et des occasions qui se présentent ; non, je voulais savoir si ce type d'action me permettait de déployer mon activité d'anarchiste avec toute mon énergie, et d'obtenir ainsi des résultats sensibles. J'ai constaté bientôt que non. Je ne suis ni un orateur, ni un écrivain.
Fernando Pessoa, Le banquier anarchiste, 1922
traduit du portugais par Françoise Laye
: + :





samedi 23 février 2013

L'homme est ce qu'il mange :

Man Ray - Domaine de Sade II - 1976                                                                           : + :

Des défilés bordés de rayonnage se précipitent sur l'horizon lointain. La grappe humaine se divise, déjà les derniers vœux de la clientèle glissent comme les bretelles d'un sous-vêtement imbibé de sueur, d'épaules matinalement fatiguées. Sœurs, mères, filles. Et dans un éternel recommencement Sa Sainteté, le couple directorial, reprend le chemin du pénitencier, de son sexe, où il pourra toujours essayer d’appeler la délivrance de ses pleurs : par les trous et les trappes ne se déversera dans sa cellule et sur ses mains tendues qu'une tiède, une horrible nourriture. Il en va du sexe comme de la nature : on ne saurait en jouir sans la floraison de produits et de productions qui l'accompagne. Nous l'enguirlandons gentiment des fleurons de l'industrie textile et cosmétique. Oui, et peut-être le sexe est-il la nature même de l'être humain, j'entends par là que de par sa nature ce dernier court après le sexe jusqu'à ce qu'en gros et toutes proportions gardées il acquière la même importance que lui.


Man Ray - Bronislava Nijinska - 1922
Une comparaison vous éclairera. L'homme est ce qu'il mange. Jusqu'à ce que le travail le réduise à n'être plus qu'un tas de détritus, un bonhomme de neige fondu. Que déjà meurtri par sa naissance il ne lui reste plus le moindre trou par où se faufiler. Oui, les hommes, d'ici à ce qu'ils soient enfin entendus et apprennent la vérité sur leur propre compte...

Man Ray - 1947 - Mr and Mrs Woodman

En attendant écoutez-moi : ces êtres indignes ne sont importants et accueillant qu'un seul et unique jour, celui de leur noces. Un an n'est pas passé que les voilà saisis à cause du mobilier et des voitures. On effectue alors une rafle familiale quand ils ne peuvent plus régler les mensualités. Ils en sont encore à payés les lits dans lesquels ils se vautrent ! Sourient à des visages étrangers qu'ils mènent à leurs crèches. Ils voudraient tant que flottent quelques brins de paille au gré de leur halène, la nuit, avant de reprendre la route. Mais nous, étrangers, exilés, chaque jour nous devons nous lever à l'aube, avec pour unique perspective notre petite route tout au long de laquelle cependant d'autres désirent et exploitent nos gentils partenaires sexuels. Et l'on voudrait que les femmes brûlent d'un feu intérieur. Mais elles ne sont que foyers de braises éteintes sur lesquels l'ombre vespérale tombe dès les premières heures du jour lorsque, quittant le gouffre de leur lits sous les combles d'où elles surveillent l'enfant qui braille, elles se trainent droit dans le ventre de l'usine. Rentrez donc chez vous si vous en avez assez ! Vous n'inspirez pas l'envie, et il y a longtemps que votre beauté ne désarme plus personne, au contraire, ils vous quitte d'un pas léger et fait démarrer sa voiture ailleurs, là où la rosée scintille sous les premiers rayons, à mille lieues de vos ternes cheveux.
Elfriede Jelinek, Lust, 1989,
traduit de l'allemand par Yasmin Hoffmann et Maryvonne Litaize


Man ray - 1920 - Coat-Stand

vendredi 22 février 2013

Se regarder dans les yeux :


Arko Datto - The river                                                                                                                                  : + :


Et il posait sa tête sur les genoux de la vieille dame pour que ses doigts, en caressant sa nuque, apaisent ses colères sans raison et son désir avide de tendresse : depuis sa seizième année, les uniques changements importants qui comptaient à ses yeux se résumait à la mort des trois ou quatre personnes qui nourrissaient pour lui une affection constante, malgré les ruades de ses caprices. Son égoïsme mesurait le pouls du monde selon l'attention qu'il en recevait : il ne s'était réveillé pour constater l'existence des autres que trop tard, quand la plupart des gens lui avaient tourné le dos, dégoûté par sa stupide arrogance et le mépris sarcastique qui lui servait à cristalliser sa timidité et sa peur. Dépourvu de générosité de tolérance et de douceur, il se souciait seulement de ce que l'on se souciât de lui, faisant de sa personne le thème unique d'une symphonie monotone. Il lui arrivait même de demander à ses amis comment ils parvenaient à vivre loin de son orbite égocentrique, dont les romans et les poèmes qu'il projetait sans les écrire formaient comme un prolongement narcissique sans prolongement avec la vie, architecture vide de mot, design de phrases dénuées d'émotion. Spectateur extasié de sa propre souffrance, il projetait de reformuler le passé alors qu'il n'était pas capable de lutter pour le présent. Lâche et vaniteux il évitait de se regarder dans les yeux, de comprendre sa réalité de cadavre inutile, et de commencer le douloureux apprentissage consistant à être vivant.
Antonio Lobo Antunes, Mémoire d'éléphant, 1979, traduit du portugais par Violante do Canto et Yves Coleman



mercredi 20 février 2013

Faire de votre sagesse une loi :


Fredrik Wretman - 2002 - Body and Soul                                                                                               : + :

N'envie pas les hommes libres de souffrance, les idoles de bois auxquelles rien ne manque, tant leur âme est pauvre, qui ne posent pas de questions sur la pluie et le soleil parce qu'elles n'ont rien qu'elles doivent cultiver. Certes ! Certes ! il est tout à fait facile d'être heureux, d'être tranquille avec un cœur sans profondeur et un esprit borné. On peut bien vous en accorder la faveur, qui donc irait se fâcher que la cible de planches ne gémisse pas de douleur quand la flèche s'y fiche, ou que le pot creux rende un son si mat quand on le jette sur le mur ? Simplement, braves gens, il faut vous y faire, il faut même qu'en grand silence vous soyez étonnés de ne pas comprendre que d'autres ne soient pas si heureux, ne soient pas non plus si satisfaits d'eux-mêmes, vous devriez même vous garder de faire de votre sagesse une loi, car ce serait la fin du monde si l'on vous obéissait.
Friedrich Hölderlin, Hypérion, 1799, traduit de l'allemand par François Garrigue
 
 
Fredrik Wretman - 2002 - Reflexion

mardi 19 février 2013

Quelle est la meilleur chose du monde ?


Lucien Clergue - Jean Cocteau croise l'homme cheval - 1959                                                                  : + :


- Quelles histoires ?
- Ces histoires d'esclavage...
- Qu'est-ce qu'il y a  ?
- Vous allez les oublier toutes.
- Quand ?
- Le jour où ce sera nous les maîtres...
- Les maîtres de quoi ?
- De tout... De Bahia... du Brésil...
- Comment çà, mon fils ?
- Maître des trams... des maisons... de la nourriture...
- C'est quand çà, mon fils ?
- Quand on ne voudra plus être esclave des riches, la tante, qu'on en finira avec eux..
- Qui est-ce qui va jeter un sort si puissant que tout ce qui est riche reste pauvre ?
- Les pauvres même, la tante.
- Ah ! Je sais ! Cabaçà et ce vieux gringo vivent à parler de çà. Y'a pas une heure ils conversaient ici. Mais çà n'arrivera pas, mon neveu.
- pourquoi ?
- Le Nègre est esclave. Le Nègre ne se bat pas avec le Blanc. Le Blanc est le seigneur. Je sais qu'il y eut un Nègre qui voulut se battre avec un Blanc. C'était il y a très longtemps...
- Le Nègre est libéré, la tante.
- je sais. C'est la princesse Isabel, au temps de l'empereur. Mais le Nègre continue à respecter le Blanc...
- Mais nous maintenant, on délivre le Noir pour de bon, la vieille.
       Au bout de la ruelle, un Nègre ivre chanta la complainte de l'esclave  :
           Xiquexique est bois d'épine,
           umburana est bois de miel,
           Cravate de boeuf, c'est le joug,
           celle du Nègre le licou...

La négresse sourit :
- Tu vois ?
- Oui. On libèrera le Nègre.
La vielle ramassait le plateau. Henrique l'aida à mettre les bidons vides dessus. elle demanda :
- Tu sais quelle est la meilleur chose du monde ?
- C'est laquelle, la tante ?
- Devine.
- La femme...
- Non.
- La cachaçà...
- Non.
- La feijoada...
- Tu ne sais pas ce que c'est ? C'est le cheval. S'il n'y avait pas le cheval, le Blanc monterait le Nègre...
Jorge Amado, Suor, 1934, traduit du brésilien par Alice Raillard


Patrick Gries - Margret et Maisha Maguta - Visibility / Invisibility - Photo essay on albinos in Tanzania
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lundi 18 février 2013

Détruite ou révisée :



Kenojuak Ashevak (1927-2013)                                                                                                  : + :  : + : : + :



Il y a dans le double effet de toute structure un problème auquel tout système vivant, qu'il s'agisse d'une espèce ou d'une civilisation, se trouve confronté : il lui faut payer sa fonction de soutien par une certaine rigidité, c'est-à-dire par la perte d'une certaine liberté ! Le ver de terre peut se plier en n'importe quel endroit de son corps tandis que nous ne pouvons modifier la position du nôtre qu'aux endroits où nous disposons d'articulations à cet effet. En revanche, nous pouvons nous tenir debout ; le ver de terre ne le peut pas. Ce sont les structures invariables d'une espèce qui font son adaptation, mais elles sont en même temps dans un rapport très particulier avec son savoir. D'un côté, toute structure contient un certain savoir, ne serait-ce que dans les chaînes de molécules du génome, dans les cellules ganglionnaires du cerveau ou dans les lettres d'un alphabet scolaire. Toute structure est une adaptation à l'état accompli, elle doit être, au moins partiellement, détruite ou révisée si une nouvelle adaptation se produit, s'il y a une nouvelle acquisition de savoir.
Konrad Lorenz, L'envers du miroir, 1973, traduit de l'allemand par Jeanne Etoré






dimanche 17 février 2013

Je ne sais rien :


Cabo São Vincente - Portugal - à l'extrême Sud-ouest de l'Europe

A nous (mes rares semblables et moi) qui vivons sans savoir vivre, que reste-t-il, sinon le renoncement comme mode de vie, et pour destin la contemplation ? Ne sachant pas ce qu'est la vie religieuse, et ne pouvant le savoir, car on n'a pas la foi par la raison ; ne pouvant croire en cette abstraction de l'homme et ne sachant même qu'en faire vis-à-vis de nous-mêmes - il nous restait, comme motif pour avoir une âme, la contemplation esthétique de la vie. Ainsi, étrangers à la solennité de tous les mondes, indifférents au divin et dédaigneux de l'humain, nous nous sommes abandonnés futilement à la sensation sans but, cultivée au sein d'un épicurisme sophistiqué, comme il convenait à nos nerfs cérébraux.
Ne retenant de la science que son précepte central, à savoir que tout est soumis à des lois inexorables contre lesquelles on ne peut réagir de façon indépendante, car notre réaction même est provoquée par l’action de ces lois ; et constatant combien ce précepte s’adapte parfaitement à cet autre, plus ancien, de la divine fatalité des choses - nous renonçâmes alors à tout effort, comme les faibles renoncent aux exercices des athlètes, et nous nous sommes penchés sur le livre des sensations, en y apportant un grand scrupule d’érudition vécue.
(...)
Ainsi, contemplant avec une même sérénité montagnes et statues, jouissant des jours et des livres, et surtout rêvant tout, pour tout convertir en notre substance la plus intime, nous ferons aussi des descriptions et des analyses qui, une fois réalisées, deviendront des choses étrangères à nous-mêmes, que nous pourrons savourer comme si elles nous arrivaient avec le déclin du jour. 

Portimão - Portugal

(...) Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu'à l'arrivée de la diligence de l'abîme. Je ne sais où elle me conduira, car je ne sais rien. Je pourrais considérer cette auberge comme une prison, du fait que je suis contraint d'attendre entre ses murs; je pourrais la considérer comme un lieu de bonne compagnie, car j'y rencontre des gens divers. Je ne suis cependant ni impatient ni de goûts vulgaires. Je laisse à ce qu'ils sont ceux qui s'enferment dans leur chambre, amorphes, étendus sur un lit où ils attendent sans pouvoir dormir; je laisse à ce qu'ils font ceux qui bavardent dans les salons d'où les voix et les musiques me parviennent et me frappent agréablement. Je m'assieds à la porte et j'enivre mes yeux et mes oreilles des couleurs et des sons du paysage, et je chante à mi-voix, pour moi seul, de vagues chants que je compose tout en attendant.
La nuit descendra et la diligence arrivera pour nous tous. Je goûte la brise que l'on me donne, et l'âme qu'on m'a donnée pour la goûter, et je n'interroge ni ne cherche davantage. Si ce que je laisse écrit sur le livre des voyageurs peut, relu quelque jour par d'autres que moi, les distraire eux aussi durant leur séjour, ce sera bien. S'ils ne le lisent pas, ou n'y trouvent aucun plaisir, ce sera bien également.
Bernardo Soares = Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité, vers 1920, traduit du portugais par Françoise Laye, 1988



Parc naturel du Sud-Ouest Alentejano et Costa Vicentina - Portugal

vendredi 1 février 2013

Déchiré de part en part :


AP Photo - Kevin Frayer - Bokapahari, Jharkhand, Inde - 2011                                                          : + :

Écouter les tourterelles à Alfred, Géorgie, et n’avoir ni le droit ni la permission d’y prendre plaisir, parce que dans cet endroit, brume, tourterelles, soleil, poussière cuivrée, lune – tout appartenait aux hommes qui avaient les fusils. De petits hommes, pour certains, et des hommes grands aussi, qu’il aurait tous pu briser comme fétus, s’il l’avait voulu. Des hommes convaincus que leur virilité résidait dans leur fusil et qui n’était même pas gênés de savoir que, coup de feu ou pas, les renards se moquaient d’eux. Et ces « hommes » qui faisaient rire jusqu’aux renardes pouvaient, si vous les laissiez faire, vous priver d’entendre les tourterelles ou d’aimer le clair de lune. Si bien que vous vous protégiez et que vous finissiez par aimer petit. Que vous choisissiez la plus petite étoile du ciel pour vôtre ; que vous couchiez la tête tordue pour apercevoir la bien-aimée par dessus le bord du fossé avant de vous endormir. Lui glissiez des coups d’œil timides entre les arbres au moment de l’enchaînage. Brins d’herbes, salamandres, araignées, piverts, scarabées, vous n’aviez droit qu’à un royaume de fourmis. A l’exclusion de tout ce qui était plus grand. Une femme, un enfant, un frère – un grand amour comme ceux-là vous eût déchiré de part en part, à Alfred, Géorgie. Il savait exactement ce qu’elle voulait dire : arriver quelque part où l’on pouvait aimer tout ce que l’on voulait – ne pas avoir besoin d’autorisation pour désirer – eh bien, ça c’était la liberté.
Toni Morrison, Beloved, 1987, traduit de l'anglais par Hortense Chabrier et Sylviane Rufé