vendredi 4 mai 2012

Les folies raisonnantes :

"Le terme de paranoïaque qualifie à la fois un trouble de la personnalité et une pathologie délirante. Il convient donc de toujours en préciser l'attribution en terme de délire ou de trouble de la personnalité.
Les délires paranoïaques sont des états délirants chroniques, de mécanisme interprétatif et systématisé. La systématisation du délire lui confère un caractère extrêmement cohérent qui, associé à la conviction absolue et inébranlable du patient, peut entraîner l'adhésion de tiers.
Ils se développent plus volontiers chez des patients présentant un trouble de personnalité prémorbide de type paranoïaque dont les principaux traits sont représentés par l'hypertrophie du moi, la fausseté du jugement, la méfiance, la psychorigidité et l'orgueil.

Il est habituel d'identifier au sein des délires paranoïaques les délires passionnels, les délires d'interprétation et les délires de relation des sensitifs de Kretschmer.

1.3. Le délire de relation des sensitifs de Kretschmer
Ce délire, décrit par Kretschmer en 1919, se développe chez des sujets présentant une personnalité prémorbide de type sensitive. On ne retrouve pas dans les personnalités qualifiées de sensitives ou sensibles l’hyperestime de soi ou la quérulence qui caractérisent les autres types de personnalités paranoïaques. Elles présentent par contre orgueil, sens des valeurs et de la morale, vulnérabilité et tendance à intérioriser douloureusement les échecs relationnels et affectifs qu’elles rencontrent.

Sur ce type de personnalité, le délire émerge en général progressivement dans les suites de déceptions. Il se construit sur des interprétations délirantes et les thématiques les plus fréquemment rencontrées sont celles de persécution, de préjudice, de mépris ou d’atteinte des valeurs morales. Ce délire se systématise peu et s’étend rarement au-delà du cercle relationnel proche du sujet (collègues, famille, voisins). Il peut se compliquer d’évolution dépressive."
PSYCHOSES ET DÉLIRES CHRONIQUES
2. Les délires chroniques non schizophréniques
Rédaction : G. Fouldrin, R. Gourevitch, F. Baylé, F. Thibaut

Jean Jacques Rousseau par Maurice Quentin de la Tour vers 1750.




Avant d'exposer les caractères du délire d'interprétation, il convient de définir l'interprétation délirante. C'est un raisonnement faux ayant pour point de départ une sensation réelle, un fait exact, lequel, en vertu d'associations d'idées liées aux tendances, à l'affectivité, prend, à l'aide d'inductions ou de déductions erronées, une signification personnelle pour le malade, invinciblement poussé à tout rapporter à lui.
(...)

Transformation du monde extérieur. - Entrainés durant des années à cette gymnastique spéciale de l'esprit, les malades font des progrès surprenants dans l'art d'interpréter : leur perspicacité s'aiguise et acquiert une pénétration singulière. Enfin, par la déformation systématique des faits, ils arrivent à une conception délirante du monde extérieur. L'interprétateur ne voit plus rien sous l'angle habituel; tout lui paraît étrange, il vit dans un milieu factice d'où les explications naturelles sont bannies. "C'est le monde renversé" dit-il, "c'est un labyrinthe de sous entendus; quelle vaste comédie, comme chacun joue bien son rôle; il faut avoir la tête solide pour ne pas devenir fou !" Tout ce qui se fait autour de lui est apprêté, artificiel, illusoire;
(...)
 
(Citation de J.J. Rousseau)

(...)
La connaissance des symptômes, des formules, des variétés, de l'évolution et des causes du délire d'interprétation permet d'aborder le diagnostic. Quand un délire plus ou moins systématisé s'organise sans participation nobles des centres sensoriels, à l'aide de raisonnements affectifs dont le point de départ -exact- détermine des conclusions paradoxales ou chimériques; quand cette psychose, préparée par une longue incubation, progresse par l'accumulation d'interprétations multiples; quand, au cours de son évolution, elle ne montre de tendances ni vers la guérison, ni vers l'affaiblissement intellectuel, il est légitime d'admettre qu'il s'agit d'un délire d'interprétation. Ce diagnostic positif sera établi si l'on constate l'absence de certains signes : en dehors de complications transitoires, on ne doit trouver ni hallucinations actives, ni excitation, ni dépression, ni confusion, ni amnésie, ni perte des sentiments affectifs, pas de négativisme, pas de maniérisme; abstraction faite de son roman délirant, de ses paralogismes, l'individu ne manifeste aucun trouble morbide.
(...)

Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétation
P. Sérieux et J. Capgras, F. Alcan éditeur, 1909
  ici.


jeudi 3 mai 2012

Ce que sait la main :

Pont - Villard de Honnecourt - XIIIe siècle - son carnet est  ici.

La supériorité de la théorie sur la pratique et la dévalorisation consécutive de la technique dans la civilisation occidentale actuelle s’expliqueraient, selon Richard Sennett, par le fait que les idées sont plus durables que les matériaux : « le théoricien vaudrait mieux que l’artisan parce que les idées durent. » (p. 172) Pourtant, la mise en forme des matériaux ne peut se départir des idées : la conception est indissociable de l’exécution comme la tête l’est de la main. À travers une analyse proche de l’ergonomie, l’auteur se livre de fait à une démonstration de l’intelligence de la main. Il s’intéresse par exemple à la préhension qui correspond au « nom technique des mouvements dans lesquels le corps anticipe et agit avant de recevoir des données des sens. » (p. 211) Sous l’effet de son expérience, l’artisan parvient à anticiper les sensations lors de la saisie d’objets ou d’outils et à ajuster ses gestes en fonction de cette intuition forgée dans la pratique. Les gestes les plus anodins de l’artisan font ainsi appel à l’esprit en vue de fournir un bon travail. L’expérimentation via l’erreur est également caractéristique de l’artisan qui cherche à s’améliorer. Le propre de l’expérimentation est précisément de faire naître la conception de l’exécution. Le travail de l’artisan requiert donc une forme d’intelligence, une capacité à penser dans le faire. Cette intelligence pratique a aussi été théorisée dans des travaux français (que ne cite pas l’auteur), et notamment ceux de David Schwint (2005) qui a étudié le travail des tourneurs et tabletiers jurassiens. Selon ce dernier, les artisans mettraient en œuvre une intelligence pratique, rusée et créative, qualifiée de mètis2, dans leur travail. Cette mètis se traduirait à la fois par un savoir de situation et un art de combiner, et donc par une capacité d’adaptation essentielle au travail artisanal.

A propos de Richard Sennett, Ce que sait la main. La culture de l’artisanat (Albin Michel, 2010)
Anne Jourdain
Référence(s) :
Sennett Richard, Ce que sait la main. La culture de l’artisanat, traduit de l'américain par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Albin Michel, 2010, 403 p.


par ici par et encore par .
© Rodrigo Abd, Nov. 26, 2011, Retalhuleu / Guatemala
Hands up! © Mikael Stalsäter

mercredi 2 mai 2012

Le regret ne sert à rien :


LE SERIN ¹ ET LA CHAUVE-SOURIS

Un serin, qui était dans une cage accrochée à une fenêtre, chantait pendant la nuit. Une chauve-souris entendit de loin sa voix, et, s’approchant de lui, lui demanda pour quelle raison il se taisait le jour et chantait la nuit. « Ce n’est pas sans motif, dit-il, que j’en use ainsi ; car c’est de jour que je chantais, lorsque j’ai été pris ; aussi depuis ce temps, je suis devenu prudent. » La chauve-souris reprit : « Mais ce n’est pas à présent qu’il faut te mettre sur tes gardes, alors que c’est inutile : c’est avant d’être pris que tu devais le faire. »
Cette fable montre que, quand le malheur est venu, le regret ne sert à rien.

¹ Je traduis βωταλίς par serin ; mais en réalité on n’a pas identifié cet oiseau.
Fable d'Esope traduction d’Émile Chambry ici.


Présentation de l'éditeur

Animaux nocturnes, les chiroptères (ou chauves-souris) ont développé un système de repérage dans l'espace du type sonar. Inaudibles à l'oreille humaine, les cris des chauves-souris peuvent être perçus, enregistrés et analysés grâce à différents appareils et logiciels. Cet ouvrage dresse le bilan des connaissances acquises par l'auteur depuis plus de vingt ans en matière de détection ultrasonore. Aux premières approches, purement auditives, il ajoute une autre dimension : l'identification par l'analyse informatique des ultrasons. Grâce aux détecteurs de plus en plus performants et à l'analyse informatique, la méthode décrite permet d'identifier en Europe environ 85 % des contacts acoustiques, de mener des inventaires et d'entreprendre des études toujours plus fines sans perturber les animaux. Ce livre traite 33 des 42 espèces de chauves-souris européennes. --Ce texte fait référence à l'édition