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samedi 16 juin 2012

Cette fois pour toujours :





Mon Rimbaud

Rimbaud Arthur, né le même jour qu'Allais Alphonse (l'un à Charleville, l'autre à Honfleur). Tous deux écriront « rythme » avec 2 H (rhythme) selon les consignes de leur Larousse, Bescherelle et Littré d'époque. Rimbaud ayant à Charleville (comme Isidore Ducasse à Pau) un professeur de rhétorique sourd. Rimbaud décalquant au verso d'une carte de la Grèce antique et sur fond d'oasis, un chameau. Les poèmes autographes de Rimbaud écrits à Douai (il a 16 ans) et, en 1914, rachetés à l'hôtel Drouot par Stephan Zweig. Rimbaud sur un pont se faisant traiter de « petite demoiselle » à cause de ses cheveux. Rimbaud précisant que « ça ne veut pas rien dire » (à propos de ses triolets maquette du Bateau ivre). Rimbaud déclarant avec pertinence « Je suis à Paris il me faut une économie positive ! ». La tête d'enfant dodue et fraîche de Rimbaud. Les grandes mains rouges de Rimbaud. Rimbaud dormant dans un lit acheté pour lui par madame de Banville. Rimbaud regrettant que la commune n'ait pas incendié le Louvre (« pour mettre l'humanité devant la suppression irréparable de ce qui faisait son plus cher et son plus néfaste orgueil »). Rimbaud et Verlaine. Les lettres de Verlaine à Rimbaud. « Les jambes sans rivales » de Rimbaud. Rimbaud signant de son monogramme deux séries de sonnets qu'il intitule « Conneries ». L'accent patoisan de Rimbaud. Rimbaud au café Pigalle s'amusant à dessiner sur la table alors qu'il vient de se torcher le cul avec la main. Les lettres de Rimbaud à Verlaine. Les lettres de Rimbaud détruites par l'épouse de Verlaine. Rimbaud et son « cahier d'expression » (mots rares, fusées, schémas d'idées) abandonné dans une chambre (jamais retrouvé). Rimbaud posant pour Carjac, (pinçant sa lèvre inférieure qu'il a épaisse et comme fendue). Verlaine déclarant à propos de Rimbaud « Nous avons des amours de tigres ». Rimbaud à Londres, entrant dans une galerie pour s'y regarder. Jules Renard se demandant dans son journal si le fils de Verlaine ressemble à Rimbaud. Le chapeau haut de forme payé 10 shillings par Rimbaud. Les dessins de Rimbaud. Les dessins de Rimbaud annonçant ceux de Gogol puis ceux d'Artaud. Rimbaud partageant une chambre avec Germain Nouveau (tout prés de la gare Waterloo, sur la rive sud de la Tamise). Rimbaud rue saint André des Arts mangeant des moules crues et lisant Swedenborg. Rimbaud croisant Karl Marx sans le savoir (Reading room de la bibliothèque du British muséum puis Cercle d'Études Sociales des anciens communards). Les yeux bleus de Rimbaud. Les yeux bleus de Rimbaud, si beaux. Hortense, Hélène, Henrika et Rimbaud. Rimbaud tapant sur un piano, le crâne entièrement rasé. Rimbaud à l'enterrement de sa sœur Vitalie. Le frère de Rimbaud. L'indifférence incroyable des biographes de Rimbaud pour son frère. Rimbaud apprenant le russe dans un vieux dictionnaire grec-russe (il en a découpé les pages). Rimbaud attablé devant un café de Charleville et répondant par un « aussitôt que possible » à la question « quand repars-tu ? ». Rimbaud devenu (comme son oncle Félix) le deuxième légionnaire de la famille. Les yeux de Rimbaud. La profondeur des yeux de Rimbaud (iris bleu clair entouré d'un anneau couleur pervenche). Rimbaud devenant dans la correspondance de ses amis : « l'Oestre, l'Homme, l'Autre, Chose, la sale bête, Lui, Machin, Homais, Il, le philomate, l'homme à la grammaire espagnole, le voyageur toqué, le monstre, l'homme aux semelles de vent, l'hottentot, Rimbald le marin, le cafre, le sénégalais » Rimbaud illustré par Germaine Richier (24 aquatintes) ce sera bien plus tard. Rimbaud se tirant. Rimbaud parvenant à se tirer. Rimbaud là-bas. Rimbaud commandant un appareil photographique. Rimbaud s'intéressant à la chasse aux éléphants. Rimbaud comptabilisant 3000 peaux de chèvres puis expédiant ivoires plumes d'autruches casseroles et crucifix. Sur une de ses photos, le pied droit et nu de Rimbaud . Djami Wadaï domestique de Rimbaud. Rimbaud finissant par revendre son appareil photo. Rimbaud écrivant dans une de ses lettres « Je porte continuellement dans ma ceinture seize mille et quelques cents francs d'or, ça pèse une huitaine de kilos et ça me flanque la dysenterie. » Rimbaud liquidant à la strychnine les chiens qui pissent sur les sacs de café dans son entrepôt. Rimbaud inquiet. Rimbaud embarqué. Le genou de Rimbaud. Rimbaud débarquant. Rimbaud à Marseille écrivant : « La grande difficulté est d'être amputé haut ». Les tisanes de pavot préparées par Isabelle pour son frère Arthur Rimbaud. La couverture d'Arthur Rimbaud (beige, avec des rayures bleues jaunes et roses). Le burnous d'Arthur Rimbaud (il le porte lorsque, amputé, on le promène en carriole autour de Roche). La jambe articulée commandée par Arthur Rimbaud. Rimbaud revenu à Marseille (cette fois pour toujours) et répétant du fond de son lit «« Allah Kérim ! Allah Kérim ! »… Rimbaud déclaré mort à la mairie de Marseille le même jour que Julie Terral, petite domestique de 18 ans. Tous deux dans un hôpital appelé Conception.

Texte Liliane Giraudon
© Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2006




 

samedi 21 avril 2012

Ça ne veut pas rien dire :



 Christophe Agou - Je est un autre : ici.

 

À Georges Izambard

Charleville, 13 mai 1871.

Cher Monsieur !

Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m’avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. - Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en parole, je le leur livre : on me paie en bocks et en filles. Stat mater dolorosa, dum pendet filius. - Je me dois à la Société, c’est juste, - et j’ai raison. - Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd’hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regagner le râtelier universitaire, - pardon ! - le prouve ! Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j’espère, - bien d’autres espèrent la même chose, - je verrai dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez ! - je serai un travailleur : c’est l’idée qui me retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris - où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève.
Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre Voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense. - Pardon du jeu de mots.
Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait !
Vous n’êtes pas Enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez ? Est-ce de la poésie ? C’est de la fantaisie, toujours. - Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni - trop - de la pensée :
Le Cœur supplicié
Mon triste cœur bave à la poupe...
Mon cœur est plein de caporal !
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe...
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe
Mon cœur est plein de caporal !
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’ont dépravé ;
À la vesprée, ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques ;
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’ont dépravé !
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques :
J’aurai des sursauts stomachiques
Si mon cœur triste est ravalé !
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ça ne veut pas rien dire. - Répondez-Moi : chez M. Deverrière, pour A. R.
Bonjour de cœur,

Art. Rimbaud.