Affichage des articles dont le libellé est philosophie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est philosophie. Afficher tous les articles

samedi 30 novembre 2013

Y trouver ce qui manqua :

 
Une simulation de l'évaporation d'un mini trou noir dans le détecteur Atlas du LHC -Cern

...celui qui sait déjà ne peut aller au-delà d'un horizon connu.
J'ai voulu que l'expérience conduise où elle menait, non la mener à quelque fin d'avance. Et je dis aussitôt qu'elle ne mène à aucun havre (mais en un lieu d'égarement, de non-sens). J'ai voulu que le non-savoir en soit le principe - en quoi j'ai suivi avec une rigueur plus âpre une méthode où les chrétiens excellèrent (ils s'engagèrent aussi loin dans cette voie que le dogme le permit). Mais cette expérience née du non-savoir y demeure décidément. Elle n'est pas ineffable, on ne la trahit pas si l'on en parle, mais aux questions du savoir, elle dérobe méme a l'esprit les réponses qu'il avait encore. L'expérience ne révèle rien et ne peut davantage fonder la croyance qu'en partir.
L'expérience est la mise en question (à l'épreuve) dans la fièvre et l'angoisse, de ce qu'un homme sait du fait d'être.
(...)
J'appelle expérience un voyage au bout du possible de l'homme. chacun ne peut pas faire ce voyage, mais s'il le fait, cela suppose nier les autorités, les valeurs existantes, qui limitent le possible. Du fait qu'elle est négation d'autres valeurs, d'autres autorités, l'expérience ayant l'existence positive devient elle-même positivement la valeur de l'autorité.
(...)
C'est la séparation  de la transe des domaines du savoir, du sentiment, de la morale, qui oblige à construire des valeurs réunissant au-dehors les éléments de ces domaines sous formes d'entités autoritaires, quand il fallait ne pas chercher loin, rentrer en soi-même au contraire pour y trouver ce qui manqua du jour où l'on contesta les constructions. "Soi-même", ce n'est pas le sujet s'isolant du monde, mais un lieu de communication, de fusion et de l'objet.
Georges Bataille, L'expérience intérieure, 1943, : + :



vendredi 5 juillet 2013

Tout dépend du coup d’œil :


Samantha Keely Smith - 2012-2013                                                                                                                                      : + :

L'allée des épines

Quone malo mentem concussa ? Timore deorum.
Horat., Sat. Lib. II, sat. iii.

1. L’envie ne m’accusera pas d’avoir dissipé des millions à l’État pour aller au Pérou ramasser de la poudre d’or, ou chercher des martres zibelines en Laponie. Ceux à qui Louis commanda de vérifier les calculs du grand Newton, et de déterminer avec une toise la figure de notre globe, remontaient sans moi le fleuve de Torno, et je ne descendais point avec eux la rivière des Amazones. Aussi, mon cher Ariste, ne t’entretiendrai-je pas des périls que j’ai courus dans les pays glacés du nord, ou dans les déserts brûlants du midi : moins encore des avantages que la géographie, la navigation, l’astronomie retireront, dans deux ou trois mille ans, des prodiges de mon quart de cercle et de l’excellence de mes lunettes. Je me propose une fin plus noble, une utilité plus prochaine. C’est d’éclairer, de perfectionner la raison humaine par le récit d’une simple promenade. Le sage a-t-il besoin de traverser les mers et de tenir registre des noms barbares et des penchants effrénés des sauvages, pour instruire des peuples policés ? Tout ce qui nous environne est un sujet d’observation. Les objets qui nous sont le plus familiers, peuvent être pour nous des merveilles ; tout dépend du coup d’œil. S’il est distrait, il nous trompe : s’il est perçant et réfléchi, il nous approche de la vérité.
Denis Diderot, La Promenade du Sceptique ou les Allées, 1747


lundi 10 juin 2013

Cela ne me regarde pas :


Xavier Miserachs - Verges - Costa Brava Show - 1964

 
1. Des choses les unes dépendent de nous, les autres ne dépendent pas de nous. Ce qui dépend de nous, ce sont nos jugements, nos tendances, nos désirs, nos aversions, en un mot tout ce qui est opération de notre âme ; ce qui ne dépend pas de nous, c’est le corps, la fortune, les témoignages de considération, les charges publiques, en un mot tout ce qui n’est pas opération de notre âme.
2. Ce qui dépend de nous est, de sa nature, libre, sans empêchement, sans contrariété ; ce qui ne dépend pas de nous est inconsistant, esclave, sujet à empêchement, étranger.
3. Souviens-toi donc que si tu regardes comme libre ce qui de sa nature est esclave, et comme étant à toi ce qui est à autrui, tu seras contrarié, tu seras dans le deuil, tu seras troublé, tu t’en prendras et aux dieux et aux hommes ; mais si tu ne regardes comme étant à toi que ce qui est à toi, et si tu regardes comme étant à autrui ce qui, en effet, est à autrui, personne ne te contraindra jamais, personne ne t’empéchera, tu ne t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras absolument rien contre ton gré, personne ne te nuira ; tu n’auras pas d’ennemi, car tu ne souffriras rien de nuisible.
4. Aspirant à de si grands biens, songe qu’il ne faut pas te porter mollement à les rechercher, qu’il faut renoncer entièrement à certaines choses et en ajourner d’autres quant à présent. Mais si outre ces biens tu veux encore le pouvoir et la richesse, peut-être n’obtiendras-tu même pas ces avantages parce que tu aspires en même temps aux autres biens, et, en tout cas, ce qu’il y a de certain, c’est que tu manqueras les biens qui peuvent seuls nous procurer la liberté et le bonheur.
5. Ainsi, à toute idée rude, exerce-toi à dire aussitôt : « Tu es une idée, et tu n’es pas tout à fait ce que tu représentes. » Puis examine-la, applique les règles que tu sais, et d’abord et avant toutes les autres celle qui fait reconnaître si quelque chose dépend ou ne dépend pas de nous ; et si l’idée est relative à quelque chose qui ne dépende pas de nous, sois prêt a dire : « Cela ne me regarde pas. »
Arrien, Manuel d’Épictète, traduit du grec par Jean-François Thurot, : + :


Mindaugas Gabrenas - Madrid - 2008


lundi 24 septembre 2012

Satisfaire nos désirs :

Richard Long - Muezzin - c2000 - +

L'irritation du doute est le seul mobile qui nous fasse lutter pour arriver à la croyance. Il vaut certainement mieux pour nous que nos croyances soient telles, qu'elles puissent vraiment diriger nos actions de façon à satisfaire nos désirs. Cette réflexion nous fera rejeter toute croyance qui ne nous semblera pas de nature à assurer ce résultat. La lutte commence avec le doute et finit avec lui. Donc, le seul but de la recherche est d'établir une opinion. On peut croire que ce n'est pas assez pour nous, et que nous cherchons non pas seulement une opinion, mais une opinion vraie. Qu'on soumette cette illusion à l'examen, on verra qu'elle est sans fondement. Sitôt qu'on atteint une ferme croyance, qu'elle soit vraie ou fausse, on est entièrement satisfait. Il est clair que rien hors de la sphère de nos connaissances ne peut être l'objet de nos investigations, car ce que n'atteint pas notre esprit ne peut être un motif d'effort intellectuel. Ce qu'on peut tout au plus soutenir, c'est que nous cherchons une croyance que nous pensons vraie. Mais nous pensons que chacune de nos croyances est vraie, et le dire est réellement une pure tautologie.
(...)

Richard Long - Nomad - c1990

Or il existe des personnes, au nombre desquelles, je dois le croire, se trouve le lecteur, qui, dès qu'elles verront que l'une de leurs croyances est déterminée par quelque circonstance en dehors de la réalité, admettront à l'instant même et non pas seulement des lèvres que cette croyance est douteuse, mais en douteront réellement, de sorte qu'elle cessera d'être une croyance.
(...)
Richard Long - fives stones - c1970

Par dessus tout, il faut considérer qu'il y a quelque chose de plus salutaire que toute croyance particulière : c'est l’intégrité de la croyance, et qu'éviter de scruter les bases d'une croyance, par crainte de les trouver vermoulues, est immoral tout autant que désavantageux. Avouer qu'il existe une chose telle que le vrai, distinguée du faux simplement par ce caractère que, si l'on s'appuie sur elle, elle conduira au but que l'on cherche sans nous égarer, avouer cela et, bien qu'en en étant convaincu, ne pas oser connaître la vérité, chercher au contraire à l'éviter, c'est là, certes, une triste situation d'esprit.
       (À suivre.)

 La logique de la science, Comment se fixe la croyance ?, Charles-Sanders Peirce, 1878, +pdf


Matfré Ermengau - Breviari d’amor et Lettre à sa sœur - 14ème siècle - +

samedi 18 août 2012

Il faut se débrouiller avec ça :





Je crois qu’on n’arrive à bien parler que quand on a renoncé à la vie pendant un certain temps. C’est presque le prix. Parler c’est presque une résurrection par rapport à la vie, en ce sens que quand on parle c’est une autre vie que quand on ne parle pas. Pour vivre en parlant, il faut avoir passé par la mort de la vie sans parler.
C’est le mouvement de la vie qui est qu’on est dans la vie quotidienne, et puis on s’en élève vers une vie supérieure, la vie avec la pensée. Mais cette vie avec la pensée suppose qu’on a tué la vie trop quotidienne. Il a fallu qu’on introduise le corps. Leibniz a introduit les vérités contingentes à côté des vérités nécessaires. C’est la vie quotidienne. Voilà ce qui s’est développé dans la philosophie allemande : on pense dans la vie, avec les servitudes de la vie, les erreurs de la vie, et puis il faut se débrouiller avec ça.
Quand vous avez vingt ans, vous ne savez pas ce que vous aimez. Vous savez des bribes. Vous attrapez, par exemple, votre expérience, vous dites : j’aime ceci. C’est souvent mélangé. Mais pour arriver à vous constituer entièrement avec simplement ce que vous aimez, il faut la maturité. C’est-à-dire, il faut la recherche. C’est ça la vérité de la vie. C’est pourquoi l’amour est une solution, mais à la condition qu’il soit vrai.
Jean-Luc GODARD, Vivre sa vie, 1962.

jeudi 16 août 2012

Il est arrivé quelque chose :

AppuruPai - ici.



Comment nommer ce mode d’existence que l’on manquerait tout à fait si l’on faisait l’erreur de le limiter aux objets laissés dans son sillage sans en reproduire le mouvement si particulier ? Je l’appellerai tout simplement le pliage technique. Ce terme nous évitera la bévue de parler de la technique de façon irrévérencieuse comme d’une masse d’objets. La technique, c’est toujours « pli sur pli », implication, complication, explication. Il y aura pliage technique à chaque fois que l’on pourra mettre en évidence cette transcendance de deuxième niveau qui vient interrompre, courber, détourner, détourer les autres modes d’existence en introduisant ainsi, par une astuce, un différentiel de matériau, de résistance, quel que soit par ailleurs le type de matériau. On pourra parler de pliage technique pour le montage si délicat d’habitudes musculaires qui font de nous, par apprentissage, des êtres compétents doués aussi bien que pour parler de la fonte en fusion qui sort des hauts fourneaux de Mittal, ou encore pour désigner la distinction entre un logiciel et son compilateur, ou enfin pour célébrer la "technique" juridique qui permet de relier un texte un peu plus durable avec un dossier qui le sera moins. Là ou est le différentiel de résistance, là aussi est la technique. C’est d’ailleurs cette ubiquité qui explique probablement son opacité : elle est partout, dans toutes les chaînes et réseaux, chaque fois qu’il y a ce détour, ce pliage, ce gradient et ce maintien des assemblages hétérogènes. De même que la technique se plie dans les êtres de la reproduction et de la métamorphose, tous les autres modes vont se loger, se lover, s’abriter, s’appuyer dans les dispositifs que l’astuce technique va laisser derrière elle – en disparaissant modestement.
On dira qu’en parlant du mode d’existence technique, j’ai omis de prendre en compte ce qui devrait sauter le plus aux yeux : les techniciens, les ingénieurs, les humains qui la fabriquent. Or c’est volontairement que j’ai parlé des techniques et peu des humains auxquels elles sont advenues. Je ne voulais pas qu’on se précipite pour partir des humains en allant ensuite vers leurs objets. Sur ce point de préséance, nous bénéficions d'ailleurs du témoignage de la paléontologie : sans ces techniques invisibles et opaques, ce sont les humains qui seraient demeurés invisibles sur la surface de la terre ; la trace de leurs pas eût été plus discrète encore que celle des éléphants ou des chimpanzés – sans parler des vers de terre. Disons, au contraire, qu’il est arrivé quelque chose à ceux qui ont avivé le contraste de la technique. Tout se passe comme si les humains avaient été instaurés par les techniques (Sloterdijk, 2005). L’humanité, c’est le choc en retour des techniques. Homo fabricatus : nous sommes bien les fils de nos œuvres.
Un tournant performatif ? Retour sur ce que « font » les mots et les choses, PRENDRE LE PLI DES TECHNIQUES, Bruno LATOUR, ici.





vendredi 6 juillet 2012

Si nous sommes des créatures organiques :

Copyright © Yalçın Varnalı (Turkey), All rights reserved, ici.






Vous étudiez, disons, des rats ; vous les avez entrainer à courir dans un labyrinthe dont la solution ne peut être trouver qu'en manipulant des nombres premiers. Eh bien, ils n'y arrivent pas, ils ne possèdent pas ces concepts. On peut les entraîner à beaucoup de choses, mais pas à donner du sens à des idées mathématiques qu'ils n'ont pas. Et si nous sommes bien des créatures organiques, alors nous sommes exactement dans la même position : nous avons des capacités cognitives, elles possèdent un certain champ d'application, et, presque par nécessité logique, elles ont certaines limites. Nous ne savons pas qu'elles sont ces limites mais elles nous autorisent à penser la science comme le lieu où s'entrecroisent ce qu'est le monde, quel qu'il soit, et nos capacités cognitives. Et puis il n'y a aucune raison de penser qu'ils se recouvrent.
(...)
 Il y a des gens, comme le philosophe Colin McGinn, qui ont essayé de développer la distinction que j'établis entre les problèmes et les mystères -c'est à dire, entre, d'un coté, les questions que nous pouvons au moins nous poser et dont nous pouvons au moins essayer d'imaginer les réponses, et, de l'autre, les mystères, à propos desquels nous ne savons même pas poser les bonnes questions ; nous sommes peut être capables de reconnaître un certain genre de phénomène, mais comprendre ces derniers se révèlent au delà de nos possibilités de saisie cognitive. Si nous sommes des créatures organiques, alors une telle distinction doit exister, elle découle directement de notre être biologique, à l'instar des rats dans le labyrinthe des nombres premiers.
Pouvoir et liberté, Entretien avec Noam Chomsky, La Revue des Livres, ici.





lundi 25 juin 2012

Interdits de l'animalité :

Yanick Dery - ici.


Amparo Bernabe - ici.


Je pose en principe un fait peu contestable : que l'homme est l'animal qui n'accepte pas simplement le donné naturel, qui le nie. Il change ainsi le monde extérieur naturel, il en tire des outils et des objets fabriqués qui composent un monde nouveau, le monde humain. L'homme parallèlement se nie lui-même, il s'éduque, il refuse par exemple de donner à la satisfaction de ses besoins animaux ce cours libre, auquel l'animal n'apportait pas de réserve. Il est nécessaire encore d'accorder que les deux négations, que, d'une part, l'homme fait du monde donné et, d'autre part, de sa propre animalité, sont liées. Il ne nous appartient pas de donner une priorité à l'une ou à l'autre, de chercher si l'éducation (qui apparaît sous la forme des interdits religieux) est la conséquence du travail, ou le travail la conséquence d'une mutation morale. Mais en tant qu'il y a homme, il y a d'une part travail et de l'autre négation par interdits de l'animalité de l'homme.
Georges Bataille, L'érotisme, 1957.


Yannick Dery - ici.

lundi 4 juin 2012

Une nouvelle dimension à notre expérience :


Rankin - Eyescape - ici.


La parole n'est pas le « signe» de la pensée, si l'on entend par là un phénomène qui en annonce un autre comme la fumée annonce le feu. La parole et la pensée n'admettraient cette relation extérieure que si elles étaient l'une et l'autre thématiquement données ; en réalité elles sont enveloppées l'une dans l'autre, le sens est pris dans la parole et la parole dans l'existence extérieure du sens.
Nous ne pourrons pas davantage admettre, comme on le fait d'ordinaire, que la parole soit un simple moyen de fixation, ou encore l'enveloppe et le vêtement de la pensée. Pourquoi serait-il plus aisé de se rappeler des mots ou des phrases que de se rappeler des pensées, si les prétendues images verbales ont besoin d'être reconstruites à chaque fois ? Et pourquoi la pensée chercherait-elle à se doubler ou à se revêtir d'une suite de vociférations, si elles ne portaient et ne contenaient en elles-mêmes leur sens ? Les mots ne peuvent être les "forteresses de la pensée" et la pensée ne peut chercher l'expression que si les paroles sont par elles-mêmes un texte compréhensible et si la parole possède une puissance de signification qui lui soit propre. Il faut que, d'une manière ou de l'autre, le mot et la parole cessent d'être une manière de désigner l'objet ou la pensée, pour devenir la présence de cette pensée dans le monde sensible, et, non pas son vêtement, mais son emblème ou son corps. (…) Des malades peuvent lire un texte en « mettant le ton» sans cependant le comprendre. C'est donc que la parole ou les mots portent une première couche de signification qui leur est adhérente et qui donne la pensée comme style, comme valeur affective, comme mimique existentielle, plutôt que comme énoncé conceptuel. Nous découvrons ici sous la signification conceptuelle des paroles une signification existentielle, qui n'est pas seulement traduite par elles, mais qui les habite et en est inséparable. Le plus grand bénéfice de l'expression n'est pas de consigner dans un écrit des pensées qui pourraient se perdre, un écrivain ne relit guère ses propres ouvrages, et les grandes œuvres déposent en nous à la première lecture tout ce que nous en tirerons ensuite. L'opération d'expression, quand elle est réussie, ne laisse pas seulement au lecteur et à l'écrivain lui-même un aide-mémoire, elle fait exister la signification comme une chose au cœur même du texte, elle la fait vivre dans un organisme de mots, elle l'installe dans l'écrivain ou dans le lecteur comme un nouvel organe des sens, elle ouvre un nouveau champ ou une nouvelle dimension à notre expérience.
Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, p.211-212, 1945.