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mardi 3 septembre 2013

Agir chacun :

 
Joachim-Raphael Boronali - Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique - 1910
L' Âne chargé d'éponges et l’âne chargé de sel

Un ânier, son sceptre à la main,
            Menait, en empereur romain,
            Deux coursiers à longues oreilles.
L'un, d'éponges chargé, marchait comme un courrier;
            Et l'autre, se faisant prier,
           Portait, comme on dit, les bouteilles
Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins
            Par monts, par vaux et par chemins,
Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent,
            Et fort empêchés se trouvèrent.
L'ânier, qui tous les jours traversait ce gué là,
            Sur l'âne à l'éponge monta,
            Chassant devant lui l'autre bête,
            Qui, voulant en faire à sa tête,
            Dans un trou se précipita,
            Revint sur l'eau, puis échappa ;
            Car au bout de quelques nagées,
            Tout son sel se fondit si bien
            Que le baudet ne sentit rien
            Sur ses épaules soulagées.
Camarade épongier prit exemple sur lui,
Comme un mouton qui va dessus la foi d'autrui.
Voilà mon âne à l'eau; jusqu'au col il se plonge,
            Lui, le conducteur, et l'éponge.
Tous trois burent d'autant l'ânier et le grison
            Firent à l'éponge raison.
            Celle-ci devint si pesante,
            Et de tant d'eau s'emplit d'abord,
Que l'âne succombant ne put gagner le bord.
            L'ânier l'embrassait, dans l'attente
            D'une prompte et certaine mort.
Quelqu'un vint au secours qui ce fut, il n'importe;
C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point
            Agir chacun de même sorte.
            J'en voulais venir à ce point.
Jean de La Fontaine, Livre II - Fable 10

 
Il est apparu que le tableau produit voilà cent ans par Aliboron-Boronali reposait finalement sur un double bluff. Car il est exclu que le paysage ait pu être confectionné par l'âne seul. Qui peut croire qu'Aliboron ait pu se laisser guider de façon à créer des zones régulières de couleurs, ni encore moins cet ensemble continu partagé par une ligne d'horizon, qui fait songer à Nolde ?: + :
 

vendredi 26 juillet 2013

Exercer la patience :

 
Simryn Gill - Forking Tongues - 1992                                                                                                                   : + :
 
Un certain jour de marché, Xantus qui avoit dessein de régaler quelques-uns de ses Amis, luy commanda d’acheter ce qu’il y auroit de meilleur, & rien autre chose. Je t’apprendray, dit en soy-mesme le Phrygien, à spécifier ce que tu souhaites, sans t’en remettre à la discrétion d’un esclave. Il n’acheta donc que des langues, lesquelles il fit accommoder à toutes les fausses. L’Entrée, le Second, l’Entremets, tout ne fut que langues. Les Conviez loüerent d’abord le choix de ce mets, à la fin ils s’en dégoûterent. Ne t’ay-je pas commandé, dit Xantus, d’acheter ce qu’il y auroit de meilleur ? Et qu’y a-t-il de meilleur que la Langue ? reprit Esope : C’est le lien de la vie civile, la Clef des Sciences, l’organe de la Verité & de la Raison. Par elle on bâtit les Villes, & on les police ; on instruit ; on persuade ; on règne dans les Assemblées ; on s’acquitte du premier de tous les devoirs, qui est de loüer les Dieux. Et bien (dit Xantus qui prétendoit l’attraper) achete-moy demain ce qui est de pire : ces mesmes personnes viendront chez moy, & je veux diversifier. Le lendemain Esope ne fit servir que le mesme mets, disant que la Langue est la pire chose qui soit au monde. C’est la Mere de tous debats, la Nourrice des procez, la source des divisions & des guerres. Si l’on dit qu’elle est l’organe de la Verité, c’est aussi celuy de l’erreur, & qui pis est de la Calomnie. Par elle on détruit les Villes, on persuade de méchantes choses. Si d’un côté elle louë les Dieux, de l’autre elle profere des blasphêmes contre leur puissance. Quelqu’un de la compagnie dit à Xantus, que veritablement ce Valet luy estoit fort necessaire ; car il sçavoit le mieux du monde exercer la patience d’un Philosophe.
La vie d'Esope le phrygien, Jean de la Fontaine, Fables, préface du premier recueil : + :


Simryn Gill - 9 Volumes from the Collected Works of Mahatma Gandhi (detail) - 2008