Affichage des articles dont le libellé est poésie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est poésie. Afficher tous les articles

vendredi 27 mars 2015

Inventons donc :


Autoportrait 01 - Elena Vizerskaya                                                                                                                                           : + :


A Julie

On me demande, par les rues,
Pourquoi je vais bayant aux grues,
Fumant mon cigare au soleil,
A quoi se passe ma jeunesse,
Et depuis trois ans de paresse
Ce qu’ont fait mes nuits sans sommeil.

Donne-moi tes lèvres, Julie ;
Les folles nuits qui t’ont pâlie
Ont séché leur corail luisant.
Parfume-les de ton haleine ;
Donne-les-moi, mon Africaine,
Tes belles lèvres de pur sang.

Mon imprimeur crie à tue-tête
Que sa machine est toujours prête,
Et que la mienne n’en peut mais.
D’honnêtes gens, qu’un club admire,
N’ont pas dédaigné de prédire
Que je n’en reviendrai jamais.

Julie, as-tu du vin d’Espagne ?
Hier, nous battions la campagne ;
Va donc voir s’il en reste encor.
Ta bouche est brûlante, Julie ;
Inventons donc quelque folie
Qui nous perde l’âme et le corps.

On dit que ma gourme me rentre,
Que je n’ai plus rien dans le ventre,
Que je suis vide à faire peur ;
Je crois, si j’en valais la peine,
Qu’on m’enverrait à Sainte-Hélène,
Avec un cancer dans le cœur.

Allons, Julie, il faut t’attendre
A me voir quelque jour en cendre,
Comme Hercule sur son rocher.
Puisque c’est par toi que j’expire,
Ouvre ta robe, Déjanire,
Que je monte sur mon bûcher.

Alfred de Musset













samedi 7 juin 2014

Le poème lui-même :


Giuseppe La Spada - Underwater                                                                                                                     : + :

Ein Gedicht ist eine Voraussagung.
Das Gedicht ist ein Varum. Des Dichter ordnet die Sprache in kurzen Sätzen.
Was über ist, ist das gedicht selber. 

Un poème est une prédiction
Le poème est un Pourquoi. Le poète ordonne la langue en phrases courtes.
Le reste, c'est le poème lui-même.

Ernst Herbeck
: + :

Sicily
   

jeudi 5 juin 2014

Des chiens qui parlent :


Le Renne blanc - 1952 - Erik Blomberg


La marque du collier

Nous sommes
des chiens qui parlent
truffes plantées
dans le cul des étoiles
éperdument perdus
de n’avoir pas de maître.







Jouer à s'ensevelir
sous le sable
les feuilles mortes
la peur

Juste après la pluie, Thomas Vinau
: +

mercredi 14 mai 2014

Laisse-les :


Echelle photographique noir et blanc                                                                                                                              : + :
Ode au présent

Ce
présent
lisse
comme une planche,
frais,
cette heure-ci,
ce jour
comme une coupe neuve
- du passé
pas une seule
toile d’araignée -,
nous touchons
des doigts
le présent,
nous en taillons
la mesure,
nous dirigeons
son flux,
il est vivant
et vif,
il n’a rien
d’un irrémédiable hier,
d’un passé perdu,
il est notre
créature,
il grandit
en ce
moment, le voici portant
du sable, le voici mangeant
dans notre main,
attrape-le,
qu’il ne nous glisse pas entre les doigts,
qu’il ne se perde pas en rêves
ni en mots
saisis-le,
tiens-le
et commande-lui
jusqu’à ce qu’il t’obéisse,
fais de lui un chemin,
une cloche,
une machine,
un baiser, un livre,
une caresse,
taille sa délicieuse
senteur de bois
et fais-t’en
une chaise,
tresse-lui
un dossier,
essaie-la,
ou alors
une échelle !
Oui,
une échelle,
monte
au présent,
un échelon
après l’autre,
les pieds
assurés sur le bois
du présent,
vers le haut,
vers le haut,
pas très haut,
assez
pour
réparer
les gouttières
du plafond,
pas très haut,
ne va pas au ciel,
atteins
les pommes,
pas les nuages,
ceux-là
laisse-les
passer dans le ciel, s’en aller
vers le passé.

Tu
es
ton présent,
ton fruit :
prends-le
sur ton arbre,
élève-le
sur ta
main,
il brille
comme une étoile,
touche-le,
mords dedans et marche
en sifflotant sur le chemin.
Pablo Neruda, Nouvelles odes élémentaires, 1955, traduit de l'espagnol par Jean-Francis Reille



mardi 13 mai 2014

Recommence de plus belle :



Sandra Hoyn - die kampfkinder - 2011                                                                                                                               : + :

    Et frappe et frappe et frappe

    et frappe encore et encore une fois
    et ainsi de suite
    et une fois deux fois trois fois jusqu'à mille
    et recommence de plus belle
    et frappe la grande table de multiplication et la petite table de multiplication
    et frappe et frappe et frappe
    page 222 page 223 page 224 et ainsi de suite jusqu'à la page 299
    passe la page 300 et continue par la page 301 jusqu'à la page 400
    et frappe ceci une fois en avant deux fois en arrière trois fois en haut et quatre fois en bas
    et frappe les douze mois
    et les quatre saisons
    et les sept jours de la semaine
    et les sept tons de la gamme
    et les six pieds des iambes
    et les nombres pairs des maisons
    et frappe
    et frappe le tout ensemble
    et le compte y est
    et fait un.

    

Jean Arp, Jours effeuillés, 1966


samedi 10 mai 2014

Ce qu'elle profère :


Simon Hentaï - Collage - 1950                                                                                                 : + :




Pourquoi...            j'oublie..,                        la parole en déplacement
s'oublie.., pour aveugler...            Et le sol - toujours
un peu plus haut, à hauteur de la tête forée par ce qu'elle
profère autant que par ce qu'elle a sans mot dire
perçu déjà...                        à hauteur de la tête levée, là
- et pour l'aveugler..,                        jusqu'à un fond où quelque
ajour sans fin, comme on avance, criblant, aura tout
            emporté            même emporté la question
...........

Ce qui au plus profond comme au centre   -    du
sommeil ( où le rêve sera resté d'un tenant ) se
découvre soustrait toujours, silence              dans la mutité du
rêve, est à nouveau parole opaque, parole qui insiste,
substrat épais, compacité de parole sur-le-champ
réfractaire à ce qui est dit, que la parole à prononcer soit
émise ou tue de nouveau - jour qui froisse..,          au
plus près.

Extraits de Poussière sculptée, André du Bouchet
: + :
 

Peinture - 1953

samedi 8 février 2014

Et tant de trucs encore :


Jeff Cabella                                                                                                                                          : + :
 


Je voudrais pas crever

    Je voudrais pas crever
    Avant d'avoir connu
    Les chiens noirs du Mexique
    Qui dorment sans rêver
    Les singes à cul nu
    Dévoreurs de tropiques
    Les araignées d'argent
    Au nid truffé de bulles
    Je voudrais pas crever
    Sans savoir si la lune
    Sous son faux air de thune
    A un coté pointu
    Si le soleil est froid
    Si les quatre saisons
    Ne sont vraiment que quatre
    Sans avoir essayé
    De porter une robe
    Sur les grands boulevards
    Sans avoir regardé
    Dans un regard d'égout
    Sans avoir mis mon zobe
    Dans des coinstots bizarres
    Je voudrais pas finir
    Sans connaître la lèpre
    Ou les sept maladies
    Qu'on attrape là-bas
    Le bon ni le mauvais
    Ne me feraient de peine
    Si si si je savais
    Que j'en aurai l'étrenne
    Et il y a z aussi
    Tout ce que je connais
    Tout ce que j'apprécie
    Que je sais qui me plaît
    Le fond vert de la mer
    Où valsent les brins d'algues
    Sur le sable ondulé
    L'herbe grillée de juin
    La terre qui craquelle
    L'odeur des conifères
    Et les baisers de celle
    Que ceci que cela
    La belle que voilà
    Mon Ourson, l'Ursula
    Je voudrais pas crever
    Avant d'avoir usé
    Sa bouche avec ma bouche
    Son corps avec mes mains
    Le reste avec mes yeux
    J'en dis pas plus faut bien
    Rester révérencieux
    Je voudrais pas mourir
    Sans qu'on ait inventé
    Les roses éternelles
    La journée de deux heures
    La mer à la montagne
    La montagne à la mer
    La fin de la douleur
    Les journaux en couleur
    Tous les enfants contents
    Et tant de trucs encore
    Qui dorment dans les crânes
    Des géniaux ingénieurs
    Des jardiniers joviaux
    Des soucieux socialistes
    Des urbains urbanistes
    Et des pensifs penseurs
    Tant de choses à voir
    A voir et à z-entendre
    Tant de temps à attendre
    A chercher dans le noir

    Et moi je vois la fin
    Qui grouille et qui s'amène
    Avec sa gueule moche
    Et qui m'ouvre ses bras
    De grenouille bancroche

    Je voudrais pas crever
    Non monsieur non madame
    Avant d'avoir tâté
    Le goût qui me tourmente
    Le goût qu'est le plus fort
    Je voudrais pas crever
    Avant d'avoir goûté
    La saveur de la mort...
Boris Vian


lundi 16 décembre 2013

Que comprendre :




que comprendre

comment rendre compte

parfois c’est le dégoût
la détresse

cette fureur du sang
parce que tout avorte

que chaque effort est vain

que rien n’échappe à la faux

ou parfois
c’est cette vénération   cette joie
jubilante   cette suffocante
lumière

et chaque visage m’émeut
alors jusqu’aux larmes

Charles Juliet, Poème, 2012


jeudi 21 novembre 2013

Beschaulichkeit :


Theo Jansen - Sculpture cinétique                                                                                                                                : + :
 
Tous les livres étaient déjà écrits,
tous les exploits, semble-t-il, accomplis.
Tout ce que voyaient ses beaux yeux
était le fruit d’efforts très vieux.
Maisons, ponts, et chemins de fer
avaient vraiment quelque chose d’insigne.
Il songeait au bouillant Laertes,
à Lohengrin et à son doux cygne,
partout, déjà, le sublime était accompli,
remontait à des temps reculés.
On le voyait chevaucher dans les champs, solitaire.
La vie était échouée sur la grève
comme un canot qui ne peut plus tanguer, glisser.



Die Bücher waren alle schon geschrieben,
die Taten alle scheinbar schon getan.
Alles, was seine schönen Augen sah’n,
stammte aus früherer Bemühung her.
Die Häuser, Brücken und die Eisenbahn
hatten etwas durchaus Bemerkenswertes.
Er dachte an den stürmischen Laertes,
an Lohengrin und seinen sanften Schwan,
und üb’rall war das Hohe schon getan,
stammte aus längstvergang’nen Zeiten.
Man sah ihn einsam über Felder reiten.
Das Leben lag am Ufer wie ein Kahn,
der nicht mehr fähig ist zum Schaukeln, Gleiten.
Robert Walser (1878-1956), Comtemplation, Beschaulichkeit,, 1930, traduit de l’allemand par Marion Graf


samedi 31 août 2013

Je te raconte :


Desirée Dolron - Manchet Nas                                                                                                                                       : + :


Tous les soirs quand je suis seule
Je te raconte ma tendresse
Et j'étrangle une fleur
Le feu lentement se meurt
Contracté de tristesse
Et dans le miroir où dort mon ombre
Des papillons demeurent
Tous les soirs quand je suis seule
Je lis l'avenir dans les yeux des moribonds
Je mêle mon haleine au sang des hiboux
Et mon cœur court crescendo
Avec les fous
Joyce Mansour, Cris, 1953


Desirée Dolron - Gnawa lila

mercredi 28 août 2013

Se contenter d’être :


Ivan Aivazovsky - Mer agitée                                                      : + :


A la merci de la mer

Je m’envole dans l’air et la terre ne m’aide plus,
je pars au large et je suis à la merci de la mer.
Je t’ai offert mes minutes et tu dis
que je t’ai arraché ta liberté d’être toi-même.

Ainsi l’amour est tempête. Pas d’anse
où faire retraite et se contenter d’être.
Quand le héros leva le calice à ses lèvres, il reçut
à la fois le poison et la consolation.

Le regard du naufragé n’est pas semblable. Le ciel même
est pour lui paisible bien que sans pitié.
J’erre parmi les débris de ma barque fracassée,
espérant que tu feras naufrage près de là.
Pentti Holappa, Parfum de fumée (Savun hajua, 1987), traduit du finnois par Gabriel Rebourcet


William Turner - Tempête en mer - 1835

mardi 27 août 2013

Toute chose vivante fleurit ici :

 

Les nus de Bonnard

Sa femme. Quarante ans qu'il l'a peint.
Encore et encore. Le nu dans le dernier tableau,
Le même jeune nu que dans le premier. Sa femme.

Comme il se souvenait d'elle jeune. Quand elle était jeune.
Sa femme dans son bain. A sa table de toilette
devant le miroir. Déshabillée.

Sa femme avec ses mains sous ses seins
regardant dehors le jardin.
Le soleil répendant chaleur et couleur.

Toute chose vivante fleurit ici.
Elle jeune et frémissante et désirable.
Lorsqu'elle est morte, il l'a peint encore un moment.

Quelques paysages. Puis meurt.
Et inhumé à coté d'elle.
Sa jeune femme.
Raymond Carver, La vitesse foudroyante du passé
traduit de l'anglais par Julien Belon






Bonnard's Nudes

His wife. Forty years he painted her.
Again and again. The nude in the last painting
the same young nude as the the first. His wife

As he remembered her young. As she was young.
His wife in her bath. At her dressing table
in front of the mirror. Undressed.

His wife with her hands under her breasts
looking out on the garden.
The sun bestowing warmth and color.

Every living thing in bloom there.
She young and tremulous and most desirable.
When she died, he painted a while longer.

A few landscapes. Then died.
And was put down next to her.
His young wife.


dimanche 21 juillet 2013

Le mal ne sait pas :


Grace Kim - constellations - 2012                                                                                                             : + :

Que sont mes amis devenus

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir
M'est advenu
Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m'évente
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Ruteboeuf, vers 1250

mercredi 17 juillet 2013

Que peut-elle faire ?


Pablo Picasso - Chat dévorant un oiseau - 1939

Poème  pour être lu et chanté


Je sais qu'il y a une personne
Qui me cherche dans sa main, jour et nuit,
me trouvant, à chaque minute, dans ses chaussures.
Ne sait-elle pas que la nuit est enterrée
avec ses éperons derrière la cuisine ?

Je sais qu'il y a une personne composée de mes parties,
en qui je me fonds quand ma taille va
galopant dans son petit caillou exact.
Ne sait-elle pas que la pièce qui est apparue
avec son portrait jamais ne retournera dans son coffre ?

Je sais le jour,
mais le soleil m'a échappé;
Je sais la loi universelle qu'elle a faite dans son lit
avec un courage hors du commun et cette eau chaude, dont
coule sans cesse la fréquence superficielle.
Cette personne est, peut-être, si petite
que même ses propres pieds marchent sur elle ?

Un chat forme la frontière entre elle et moi,
juste à côté de sa tasse d'eau.
Je la vois dans les coins, elle ouvre et ferme
sa robe, qui plus tôt était un palmier interrogateur ...
Que peut-elle faire, sinon changer les pleurs ?

Mais elle me cherche et me cherche. C'est toute une histoire !
César Vallejo, 7 septembre 1937, adaptation Gil Pressnitzer



lundi 15 juillet 2013

La différence des êtres :

 
Giorgio de Chirico - Le prophète - 1916


J’aime l’apparence du luxe que je crée de rien : par ma tour de passe, la matière première est belle en soi et le jeu de mes marmites (cuisson à vapeur) n’est pas inférieur à une œuvre d’art. Je traverse en vitesse mes chambres parées de tableaux, tenant dans mes mains  amandes, noix ou semences de pin. Je regarde les photos de famille, quelques-unes exposées sur les murs, j’admire avec amour la figure séraphique de ma mère ou celle intériorisée, visionnaire, du grand-père maternel. Je savoure, en extase, mon consommé de lentille avec de la maniguette, de l’huile d’olives, des légumes, de l’oignon cuite, de la saumure de chou. Je ne mange pas par envie mais seulement pour ma faim, en n’oubliant pas de dédier, de toute mon âme, cet acte de l’incorporation de la nourriture au principe suprême. Cela vous paraît comique? Je vous répondrai que l’alimentation est un acte solennel et philosophique, d’une responsabilité insoupçonnable. Méditons aux mots de Ibn Arabi: chaque fois que les habitants  des paradis jettent leur regard sur les choses qu’ils possèdent, ils voient là un nouveau objet ou une nouvelle forme, qu’ils n’ont pas vu auparavant, et ils se réjouissent de son apparition. Tout aussi, chaque fois qu’ils boivent ou goûtent quelque chose, ils découvrent une nourriture délicieuse et une boisson très bonne, comme ils n’avaient pas goûté jusqu’alors (Livre de sagesse).
Essai sur l'art du savoir, Simona-Grazia Dima, : + :




Madame Reis


Dans les rues de Giorgio de Chirico
j’ai vécu une belle histoire
d’amour : j’étais madame Reis
et, grâce à l’amour, j’avais, enfin,
l’air mystérieux, les gens étaient contents (contents  aussi de
mon amour pour monsieur Reis), je savais porter des chapeaux,
diriger le travail dans les plantations,
après être restée veuve, et, surtout,
incarner dans la réalité, d’une manière muette,
le rêve de Platon, Kant, Maître Eckart,
Rumi, Kabir, Shankara. Je passais
à travers la canicule de la ville, tout le monde me disait bonjour
et tirait le chapeau jusqu’en bas, personne
ne connaissait mes stigmates.
Et j’étais la seule à savourer leur fonte comme la neige,
la source qui se déversait dans mon abîme printanier.
Mes yeux les étonnaient,
j’étais l’une des richesses du lieu, comme les hirondelles.
Vous qui vociférez contre
la différence des êtres, la dissemblance
de l’homme et de la femme, n’oubliez pas
même un instant madame Reis !
Simona-Grazia Dima, : + :


 

dimanche 7 juillet 2013

Aller et revenir :

Mola Ram (1743-1833) - Abhisarika nayika                                          : + :

Cet amour

Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C’est le tien
C’est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n’a pas changé
Aussi vrai qu’une plante
Aussi tremblante qu’un oiseau
Aussi chaude aussi vivant que l’été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort,
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marbre
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi je l’écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Là où tu es
Là où tu étais autrefois
Reste là
Ne bouge pas
Ne t’en va pas
Nous qui nous sommes aimés
Nous t’avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n’avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n’importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d’un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.
Jacques Prévert, Paroles,1946.


mardi 2 juillet 2013

Atrocement irréparable :

 
Tsunami - Japon - 2011


Poème à crier dans les ruines
Tous deux crachons tous deux
Sur ce que nous avons aimé
Sur ce que nous avons aimé tous deux
Si tu veux car ceci tous deux
Est bien un air de valse et j’imagine
Ce qui passe entre nous de sombre et d’inégalable
Comme un dialogue de miroirs abandonnés
A la consigne quelque part Foligno peut-être
Ou l’Auvergne la Bourboule
Certains noms sont chargés d’un tonnerre lointain
Veux-tu crachons tous deux sur ces pays immenses
Où se promènent de petites automobiles de louage
Veux-tu car il faut que quelque chose encore
Quelque chose
Nous réunisse veux-tu crachons
Tous deux c’est une valse
Une espèce de sanglot commode
Crachons crachons de petites automobiles
Crachons c’est la consigne
Une valse de miroirs
Un dialogue nulle part
Écoute ces pays immenses où le vent
Pleure sur ce que nous avons aimé
L’un d’eux est un cheval qui s’accoude à la terre
L’autre un mort agitant un linge l’autre
La trace de tes pas Je me souviens d’un village désert
A l’épaule d’une montagne brûlée
Je me souviens de ton épaule
Je me souviens de ton coude
Je me souviens de ton linge
Je me souviens de tes pas
Je me souviens d’une ville où il n’y a pas de cheval
Je me souviens de ton regard qui a brûlé
Mon cœur désert un mort Mazeppa qu’un cheval
Emporte devant moi comme ce jour dans la montagne
L’ivresse précipitait ma course à travers les chênes martyrs
Qui saignaient prophétiquement tandis
Que le jour faiblissait sur des camions bleus
Je me souviens de tant de choses
De tant de soirs
De tant de chambres
De tant de marches
De tant de colères
De tant de haltes dans des lieux nuls
Où s’éveillait pourtant l’esprit du mystère pareil
Au cri d’un enfant aveugle dans une gare-frontière
Je me souviens



Je parle donc au passé Que l’on rie
Si le cœur vous en dit du son de mes paroles
Aima Fut Vint Caressa
Attendit Épia les escaliers qui craquèrent
0 violences violences je suis un homme hanté
Attendit attendit puits profonds
J’ai cru mourir d’attendre
Le silence taillait des crayons dans la rue
Ce taxi qui toussait s’en va crever ailleurs
Attendit attendit les voix étouffées
Devant la porte le langage des portes
Hoquet des maisons attendit
Les objets familiers prenaient à tour de rôle
Attendit l’aspect fantomatique Attendit
Des forçats évadés Attendit
Attendit Nom de Dieu
D’un bagne de lueurs et soudain
Non Stupide Non
Idiot
La chaussure a foulé la laine du tapis
Je rentre à peine
Aima aima aima mais tu ne peux pas savoir combien
Aima c’est au passé
Aima aima aima aima aima
0 violences



Ils en ont de bonnes ceux
Qui parlent de l’amour comme d’une histoire de cousine
Ah merde pour tout ce faux-semblant
Sais-tu quand cela devient vraiment une histoire
L’amour
Sais-tu
Quand toute respiration tourne à la tragédie
Quand les couleurs du jour sont ce que les fait un rire
Un air une ombre d’ombre un nom jeté
Que tout brûle et qu’on sait au fond
Que tout brûle
Et qu’on dit Que tout brûle
Et le ciel a le goût du sable dispersé
L’amour salauds l’amour pour vous
C’est d’arriver à coucher ensemble
D’arriver
Et après Ha ha tout l’amour est dans ce
Et après
Nous arrivons à parler de ce que c’est que de
Coucher ensemble pendant des années
Entendez-vous
Pendant des années
Pareilles à des voiles marines qui tombent
Sur le pont d’un navire chargé de pestiférés
Dans un film que j’ai vu récemment
Une à une
La rose blanche meurt comme la rose rouge
Qu’est-ce donc qui m’émeut à un pareil point
Dans ces derniers mots
Le mot dernier peut-être mot en qui
Tout est atroce atrocement irréparable
Et déchirant Mot panthère Mot électrique
Chaise
Le dernier mot d’amour imaginez-vous ça
Et le dernier baiser et la dernière
Nonchalance
Et le dernier sommeil Tiens c’est drôle
Je pensais simplement à la dernière nuit
Ah tout prend ce sens abominable
Je voulais dire les derniers instants
Les derniers adieux le dernier soupir
Le dernier regard
L’horreur l’horreur l’horreur
Pendant des années l’horreur
Crachons veux-tu bien
Sur ce que nous avons aimé ensemble
Crachons sur l’amour
Sur nos lits défaits
Sur notre silence et sur les mots balbutiés
Sur les étoiles fussent-elles
Tes yeux
Sur le soleil fût-il
Tes dents
Sur l’éternité fût-elle
Ta bouche
Et sur notre amour
Fût-il
Ton amour
Crachons veux-tu bien


Louis Aragon, La grande gaieté, 1929



vendredi 31 mai 2013

Mensonge qui connaît le nœud :

 
Camille Cier - mère à l'enfant                                                                                                                                    : + :


En ce monde où nous oublions,
Nous sommes ombres de qui nous sommes;
Les gestes réels qui sont les nôtres
En l’autre où, âmes, nous vivons,
Sont ici-bas grimaces et simulacres.
Tout est nocturne et confus
Dans ce qui existe ici parmi nous.
Projections, fumée diffuse
Du brasier qui brille mais se dérobe
Au regard dont la vie nous dote.
Mais quelques-uns, pour un moment,
S’ils regardent bien, réussissent
A voir au creux de l’ombre et de son mouvement
Quelle est en l’autre monde l’intention
De ce geste qui les fait vivre.
Alors ils rencontrent le sens
De ce qui s’étourdit ici-bas de grimaces,
Et tournent vers leur corps en allé,
Imaginé mais bien compris,
L’intuition d’un simple regard.
Ombre du corps, qui languit,
Mensonge qui connaît le nœud
L’attachant à la merveilleuse
Vérité qui le lance, éperdu de désir,
Contre le sol du temps et de l’espace.

Fernando Pessoa, Poemas Ocultistas, 09/05/1934


Gali Tibbon - Lalibela, Jerusalem of Africa                                                                                                                          : + :


jeudi 23 mai 2013

Les lèvres et la bouche :

 
Photographe anonyme - Tirage argentique d’époque 9 septembre 1928

Je tape un clou.
Je, pronom pers., tape, un
verbe, un clou, un symbole
de dureté et de force. Je
tape un clou – un
processus de travail.
 Ernst Herbeck, 100 poèmes


Ich schlage einen Nagel ein.
Ich, pers. Fürtwort, schlage, ein Zeitwort, einen Nagel ein, ein Symbol des Härte und der Kraft. Ich schlage einen Nagel ein – ein Arbeitsvorgang.


Photographe anonyme - Tirage argentique d’époque - Vers 1950

Rouge

Rouge est le vin, rouge sont les œillets
Rouge est beau. rouge les fleurs et rouge.
Coloris lui même est beau.
la couleur rouge est rouge.
Rouge le drapeau, rouge le pavot.
Rouge les lèvres et la bouche.
Rouge la réalité et la
Chute. Beaucoup de feuilles bleues sont rouges.
 Ernst Herbeck, Tout le monde a une bouche,






mardi 21 mai 2013

Si l’émotion voulait s’y prêter :


Hans Bellmer - La poupée                                                                                                                                                : + :



Un ange passe

Tard dans la nuit, seul face à moi, je & moi-même
Peu convaincu par cette pénible scène
Juste la lune, & les longs couloirs de l’angoisse
Tourner en rond, voir le temps qui s’efface
Penser à l’une, à l’autre, aux autres & à l’effort
De concevoir un esprit assez fort
Une idée pure, un peu plus belle de la chair
Camouflée derrière ce masque de fer
À l’abondance, la danse des souvenirs froids
De ces nuits chaudes s’insinue en moi
Dans le miroir, deux yeux verts brillent & me rappellent
Les deux visages arborés par ma belle

Relever un autre défi
Condamner un autre pari
Sans cesse un ange passe & me rend silencieux
Déception séduisante qui me rend furieux
Lassante ambition mensongère
Que cette fuite de la mer
Peut-être devrais-je renoncer
Si le printemps voulait s’y prêter

Soirées d’été, soirées d’intense & de désirs
Tâchant ici de fonder un empire
Tant de visages, vite embrassés, vite oubliés
& ces corps blancs, décevants, accueillants
Sans une quête, à quoi se mesure la vie ?
L'enquête dira quelle est mon envie
Penser à l’une, être déjà dans la suivante
Le temps d’une aversion trop captivante
À les entendre, il s’agirait du septième ciel
Alors qu’il s’agit juste d’un bon miel
Mieux vaut mentir, & être un menteur sublimé
Qu’avouer si cruelle vérité

S’embourber dans un jeu d'ego
& ne plus jouer aux legos
Sans cesse un ange passe & me rend ambitieux
Vision hallucinante & instant litigieux
Lassante pulsion d'espérance
D’un autre voyage à Florence
Peut-être voudrais-je renoncer
Si l’émotion voulait s’y prêter

Tout ça pour ça, voudrait me dicter la raison
« VIENS avec moi » me dictent leurs saisons
J’entends la voix, & je m’incline pour connaître
Cet amour qui, peut-être, m’a fait naître
« Aime-moi vite, montre-moi tes secrets d’état »
Les secrets d’état d’âme ne comptent pas
Dans ce flot-là, qu’importe de vouloir mourir
Mieux vaut rester une statue de cire
Juste rentrer, se persuader de l’aimer
Faire le boulot, surtout ne pas crier
Peut-être un jour, je verrai la fin des tunnels
Il faudra bien que je me lasse d’elles

S’amouracher d’une hirondelle
& souvent se brûler les ailes
Sans cesse un ange passe & me ment par ses formes
Des fois qu’elle serait elle, je me déguise en homme
Bandante est la métamorphose
Trop souvent lassante est la chose
Peut-être oserais-je renoncer
Si l’âme sœur voulait s’y prêter

Oh ! mon ange, délivre-moi de ces folles…
 Shaomi, fragments nocturnes, : + :


Hans Bellmer - 12 doublée de satin blanc ... -  1938-1949