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mardi 10 mars 2015

Simuler un intérêt :


Joan Miro - Portrait

Car, à a vérité, dit le Mathématicien, avec un sourire bienveillant qui entend établir sa totale indifférence à un quelconque jugement moral en cette affaire, c'est une erreur grossière de prétendre que Rita, quand elle est ivre, veut montrer ses seins à tout le monde, parce que, de toute façon, elle est toujours ivre et que la plupart du temps elle est habillée jusqu'au cou. Non, d'après le Mathématicien, si elle fait ça de temps en temps, ce n'est pas tant par alcoolisme ou exhibitionnisme que par timidité : que faire, de quoi parler, comment se comporter en société ? Simuler un intérêt pour des conversations stupides ou prendre des poses prétentieuses, essayer de réfuter des arguments inattaquables mais complètement faux, justifier pourquoi nous préférons la pâte de coings à celle de pommes ou Miro à Dali ? Ah non ! mieux vaut rester dans un coing à se taire, en buvant gin sur gin, en fumant du tabac noir, jusqu'à ce que à un moment donné de la nuit, de façon brusque et pour passer à l'action après un marasme insupportable, sans savoir quel comportement adopter ni quel mot vrai proférer, pour libérer l'angoisse, paf, les seins à l'air. Et ça bien sûr, sans aucune préméditation, de façon compulsive plutôt, au moment ou non seulement les autres mais elle même l'attendent le moins.
 Juan José Saer, Glose, 1988



Salvador Dali - Portrait
 

samedi 29 novembre 2014

Le bouquet des mondes possibles :


Seung-Hwan OH - Impermanence                                                                                                                                          : + :



Toute vie est un puits de solitude qui va se creusant avec les années. Et moi plus que les autres, qui vient du néant à cause de ma condition orpheline, j'étais déjà prémunis depuis le début contre cette apparence de compagnie qu'est une famille; mais cette nuit là, ma solitude déjà grande devint d'un coup, démesurée, comme si dans ce puits qui peu à peu se creuse le fond avait cédé, brusque, me laissant tombé dans le noir. Désespéré, je me couchais par terre et me mis à pleurer. A présent que je suis en train d'écrire, que les grattements de ma plume et les grincements de ma chaise sont les seuls bruits qui résonnent, nets, dans la nuit, que ma respiration inaudible et tranquille soutient ma vie, que je peux voir ma main, la main fripée d'un vieillard, glisser de gauche à droite et laisser une trainée noire à la lumière de la lampe, je m'aperçois que, souvenir d'un évènement véritable ou image instantanée, sans passé ni avenir, fraîchement forgée par un délire paisible, cet enfant qui pleure en ce monde inconnu assiste, sans le savoir, à sa naissance. On ne sait jamais quand on naît : l'accouchement est une simple convention. beaucoup de gens meurent sans être jamais nés ; d'autres naissent à peine, d'autres mal, comme avortés. Certains, par naissances successives, passent de vie en vie, et si la mort ne venait pas les interrompre, ils seraient capable d'épuiser le bouquet des mondes possibles à force de naître sans relâche, comme s'il possédaient une réserve inépuisable d'innocence et d'abandon. Tout bâtard que j'étais, je naissais sans le savoir et, comme l'enfant qui sort, ensanglanté et étourdi, de cette nuit obscure qu'est le ventre de sa mère, je ne pouvais faire autre chose que me mettre à pleurer. D'au-delà des arbres me parvenaient, constantes, la rumeur des voix rapides et criardes, l'odeur matricielle de fleuve démesuré, et je finis par m'endormir.
L'ancêtre, Juan José Saer, 1983, traduit de l'espagnol (Argentine) par Laure Bataillon



Les ruines du plaisir