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dimanche 21 avril 2013

Une illusion fondamentale :


Spencer Tunick                                                                                                                                                 : + :

C'est seulement tous ensemble qu'ils peuvent se libérer de leurs charges de distance. C'est exactement ce qui se produit dans la masse. Dans la décharge, ils rejettent ce qui les séparent et se sentent tous égaux. Dans cette compacité où il ne reste guère de place entre eux, où un corps presse l'autre, chacun est aussi proche de l'autre que de soi-même. Soulagement immense. C'est pour jouir de cette instant heureux où nul n'est plus, n'est meilleur que l'autre, que les hommes deviennent masse.
Mais le moment de la décharge, si désiré et si heureux, recèle son propre danger. Il souffre d'une illusion fondamentale : ces hommes qui se sentent soudain égaux ne sont devenus égaux ni réellement ni pour toujours. Il retournent dans leur maison séparées, se couchent dans leurs lits. Ils conservent leur biens, ne renoncent pas à leur nom. Il ne rejettent pas les leurs. Ils n'échappent pas à leur famille. Il faut des conversions d'un autre genre plus sérieux pour que les hommes sortent de leurs liens anciens et entrent dans de nouvelles relations.
Elias Canetti, Masse et puissance, 1960, traduit de l'allemand par Robert Rovini



jeudi 31 mai 2012

Quand on veut paraître ce qu’on n’est pas :


Spencer Tunick - Mexico


L’homme prudent connaît le temps; selon quoi il change ses batteries. Il assemble délicatement et avec diligence les peaux du renard et celles du lion. Avec des artifices de ce genre, il améliore ses affaires.
Ce qui est contrefait ne se peut maintenir durablement. À la première suée, l’emplâtre se détache du visage qu’il recouvrait.
L’art doit rester caché; et il ne se peut dissimuler s’il est fréquemment employé. Quand on veut paraître ce qu’on n’est pas, si l’on veut y réussir pleinement, il faut le faire comme en passant.
…
Les artifices licites sont des actes de prudence, que l’on emploie pour les autres avec des façons et dispositions si habiles qu’elles permettent de mener à bonne fin ses propres desseins. On les appelle actes de prudence pour les distinguer des mauvais artifices qui sont des actes d’astuce malicieuse.
Les artifices acquièrent alors excellence et perfection quand celui qui les emploie laisse croire qu’il est loin de tout artifice.
Pio Rossi, Dictionnaire du mensonge, Éditions Arléa