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mercredi 11 septembre 2013

Si toutes choses pouvaient être dénombrées :





Il ferma les yeux.
Trouva la surface striée du bouton de marche.
Et dans l'obscurité rouge sang derrière ses paupières, des phosphènes d'argent jaillies en bouillonnant de la lisière de l'espace, images hypnagogiques qui passent en tressautant tel un film compilé à partir de photos prises au hasard. Symboles, chiffres, visages : mandala brouillé, fragmenté d'information visuelles.
(...)
Progression exponentielle...
Les ténèbres tombèrent de toutes parts, une sphère de ténèbres brasillantes, pression sur le cristal distendu des nerfs de cet univers de données qu'il était pratiquement devenu...
Et lorsqu'il ne fut plus rien, compressé au cœur même de toute cette obscurité, vint un point où l'obscurité ne pouvant plus s'accroître, quelque chose se déchira.
Le programme Kuang jaillit du nuage sombre, la conscience de Case se divisa comme autant de gouttelettes de mercure, décrivant un arc au-dessus d'une plage infinie  de la couleur des nuages d'argent terni. Sa vision était spérique, comme si une rétine unique recouvrait la surface intérieure d'un globe qui contenait toutes choses, si toutes choses pouvaient être dénombrées.
William Gibson, Neuromancien, 1984



lundi 29 avril 2013

Des jeunes maniaques du superficiel :






Ramon Zarate, sous la surveillance du docteur Karoff, Service de contre-information sur la délinquance moderne, Le Guet-apens des voyous dans la guerre sociale et les conséquences du désordre rock&roll, LBF, 1977, suite et reste : + :
labibliothequefantastique.net : + :

dimanche 30 décembre 2012

Nous fuyons ensemble :


Eugene Von Bruenchenhein (1910–1983) - Creation in a Vast Expanse (détail) - 1957 : + :


La partie est finie

Mon cher frère, quand construirons un radeau
et descendrons-nous le ciel ?
Mon cher frère, bientôt notre charge sera si grande
que nous chavirerons.

Mon cher frère, nous dessinons sur le papier
de nombreux pays et des rails.
Méfie toi des lignes noires,
tu sauteras sur les mines.

Mon cher frère, c'est au poteau que je veux
être attacher et crier.
Mais déjà tu t'échappes de la vallée de la mort
et nous fuyons ensemble.

Alerte dans le camp tzigane, alerte dans la tente du désert
Le sable nous coule des cheveux,
Ton âge, le mien et l'âge du monde
Ne se mesurent pas en années.

Ni par les corbeaux plein d'astuce, ni par la patte collante de l'araignée,
Ni par la plume de la brousse ne te laisse abuser,
ne bois ni ne mange en pays de Cocagne,
une écume brille dans les moules et les cruches.

Seul celui qui sur le pont d'or
se souvient du mot pour la fée Escarboucle a gagné.
Je dois te le dire, çà a fondu dans le jardin
avec la dernière neige.

Beaucoup, beaucoup de pierres ont meurtries nos pieds,
L'un guérit. Avec lequel nous voulons sauter,
jusqu'à ce que l'enfant roi, avec la clef de son royaume dans sa bouche,
nous arrive, et nous chanterons :

Qu'il est beau le temps, où germe le noyau des dattes !
Qui tombe, a des ailes.
Rouge le dé à coudre du linceul des pauvres,
La feuille de ton cœur choit sur mon sceau.

Il faut aller dormir, très cher, la partie est finie.
Sur la pointe des pieds. Les chemises blanches gonflées.
Père et mère disent la maison hantée,
lorsque nous échangeons nos souffles.

Ingeborg Bachmann, L'appel de la Grande Ourse, 1956, traduit de l'allemand par Julien Belon.
: + :

Creation in a Vast Expanse - 1957



Das Spiel ist aus

Mein lieber Bruder, wann bauen wir uns ein Floß
und fahren den Himmel hinunter?
Mein lieber Bruder, bald ist die Fracht zu groß
und wir gehen unter.

Mein lieber Bruder, wir zeichnen aufs Papier
viele Länder und Schienen.
Gib acht, vor den schwarzen Linien hier
fliegst du hoch mit den Minen.

Mein lieber Bruder, dann will ich an den Pfahl
gebunden sein und schreien.
Doch du reitest schon aus dem Totental
und wir fliehen zu zweien.

Wach im Zigeunerlager und wach im Wüstenzelt,
es rinnt uns der Sand aus den Haaren,
dein und mein Alter und das Alter der Welt
mißt man nicht mit den Jahren.

Laß dich von listigen Raben, von klebriger Spinnenhand
und der Feder im Strauch nicht betrügen,
iß und trink auch nicht im Schlaraffenland,
es schäumt Schein in den Pfannen und Krügen.

Nur wer an der goldenen Brücke für die Karfunkelfee
das Wort noch weiß, hat gewonnen.
Ich muß dir sagen, es ist mit dem letzten Schnee
im Garten zerronnen.

Von vielen, vielen Steinen sind unsre Füße so wund.
Einer heilt. Mit dem wollen wir springen,
bis der Kinderkönig, mit dem Schlüssel zu seinem Reich im Mund
uns holt, und wir werden singen:

Es ist eine schöne Zeit, wenn der Dattelkern keimt!
Jeder, der fällt, hat Flügel.
Roter Fingerhut ist’s, der den Armen das Leichentuch säumt,
und dein Herzblatt sinkt auf mein Siegel.

Wir müssen schlafen gehn, Liebster, das Spiel ist aus.
Auf Zehenspitzen. Die weißen Hemden bauschen.
Vater und Mutter sagen, es geistert im Haus,
wenn wir den Atem tauschen.

Ingeborg Bachmann, Anrufung des Großen Bären, 1956.



Sans titre - 1957



vendredi 28 décembre 2012

La liquidation de l'importance :



Panavisio 128²                                               -    2/8


La technique de reproduction - ainsi la désigne-t-on généralement - détache l'objet reproduit du cadre de la tradition. En multipliant les reproductions, elle remplace l'autorité de sa présence unique par une existence en masse. Et en autorisant la reproduction future à entrer en contact avec le récepteur à l'endroit où il se trouve, elle actualise l'objet reproduit. Ces deux processus conduisent à un bouleversement violent de ce qui est transmis, à un ébranlement de la tradition, revers de la crise et du renouvellement de l'humanité qui se joue en ce moment. Ils vont de paire avec les mouvements de masse de notre époque. Leur agent le plus puissant est le cinéma. Sa portée sociale même dans sa forme la plus positive, voire précisément dans celle-ci, est impensable sans prendre en compte sa dimension destructrice et cathartique : la liquidation de l'importance de la tradition dans l'héritage culturel.
 (...)
Sur de longues périodes historiques, le mode de la perception sensible des collectivités humaines change en même temps que leur condition d'existence. La manière dont s'organise la perception sensible - le médium par lequel elle se produit - n'est pas seulement conditionnée par la nature, mais également par l'histoire.
 Walter Benjamin, L’œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, 1936, traduit de l'allemand par Lionel Duvoy

jeudi 20 décembre 2012

Une fonction libératrice :


Images et sons : Julien Belon, 2012 : + :
Ouverture, information, communication
On peut dès lors se demander si l'art contemporain en nous habituant à une continuelle rupture des modèles et des schémas, en prenant pour modèle et pour schème le caractère périssable de tout modèle et de tout schème, et la nécessité de leur alternance non seulement d'une oeuvre à l'autre, mais à l'intérieur de chaque œuvre même - ne remplirait pas une fonction pédagogique précise, s'il n'aurait pas une fonction libératrice. S'il en était ainsi, l'art contemporain viserait au-delà du goût et des structures esthétiques, et s'insérerait dans un discours plus vaste : il représenterait pour l'homme moderne une possibilité de salut, la voie vers une reconquête de l'autonomie, au double niveau de la perception et de l'intelligence.
Umberto Ecco, L'oeuvre ouverte, 1962

vendredi 27 juillet 2012

Un gouffre s’ouvrait :


Pas un bruit - Julien Belon - 2012


Une fois au début de leur amitié, Ann Austen avait été avertie. Enthousiaste comme elle l’était, elle adorait ses amis et elle exprima trop ouvertement son adoration. Immédiatement Cowper lui écrivit, la blâmant avec bonté, mais fermeté, de sa conduite inconsidérée. « Quand nous embellissons un être avec des couleurs empruntées à notre imagination, écrivait-il, nous en faisons une idole… et nous n’en tirerons que la pénible conviction de notre erreur. » Ann lut la lettre, s’emporta et quitta le pays dans un accès de colère. Mais cette querelle fut bientôt apaisée ; elle lui fit des manchettes ; il répondit et lui offrit son livre. Bientôt elle avait embrassé Mary Unwun, revenait et leur intimité se resserrait encore. Au bout d’un mois en effet, tant elle exécutait ses plans avec rapidité, elle avait vendu le bail de sa maison de Londres, pris une partie du presbytère qui touchait la maison de Cowper et elle déclara qu’elle n’aurait maintenant d’autre demeure qu’Olney et d’autres amis que Cowper et Mary Unwun. La porte entre les deux jardins était ouverte ; les deux familles dînaient ensemble, tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre ; William appelait Ann sœur et Ann appelait William frère. Quelle vie aurait pu être plus idyllique ? « Lady Austen et nous, nous passons nos journées ensemble, tantôt dans notre château, tantôt dans le sien. La matin, je me promène avec l’une de ces dames et, l’après-midi, je dévide des écheveaux », écrivait Cowper, se comparant en badinant à Hercule et à Samson. Et puis venaient les soirées, les soirées d’hiver qu’il aimait le mieux, et il rêvait à la clarté du feu, contemplant la danse bizarre des ombres et les nuages de fumée jouant sur les barreaux de la cheminée jusqu’à ce qu’on apportât la lampe et, à cette lumière égale, il prenait ses filets ou dévidait de la soie, et peut-être Ann chantait en s’accompagnant du clavecin, et Mary et William jouaient au volant, confiants, innocents, paisibles ; où était donc ce « chagrin épineux » qui croît inévitablement, disait Cowper, auprès du bonheur humain ? D’où viendrait la discorde, si elle devait venir ? Le danger dépendait peut-être des deux femmes. Peut-être, un soir, Mary remarquerait-elle qu’Ann portait une boucle des cheveux de William enrichie de diamants. Elle pourrait trouver un poème dédié à Ann et où Cowper exprimait un sentiment plus fort qu’une affection fraternelle. Elle deviendrait jalouse. Car ce n’était pas une campagnarde niaise, c’était une femme cultivée, qui avait les manières d’une duchesse ; elle soignait et consolait Cowper depuis des années, lorsque Ann vient troubler la vie tranquille que tous deux préféraient à tout. Ainsi les deux femmes seraient rivales ; la discorde naîtrait à ce moment. Cowper serait forcé de choisir entre elles.
Mais nous oublions une autre présence dans les divertissements innocents de ces soirées. Ann pouvait chanter ; Mary pouvait jouer ; le feu brillant pouvait brûler et au dehors le gel et le vent faire paraître d’autant plus doux le calme foyer. Mais il y avait une ombre parmi eux. Dans cette pièce tranquille, un gouffre s’ouvrait. Cowper marchait sur le bord d’un abîme. Une voix terrible l’entraînait à la perdition. Des chuchotements se mêlaient aux chants ; des voix l’avertissaient qu’il était damné. Et puis Ann Austen attendait de lui des déclarations d’amour ! Cette pensée était odieuse ; elle était indécente ; elle était intolérable. Il lui écrivit une autre lettre, une lettre à laquelle on ne pouvait répondre. Dans son amertume, Ann la brûla. Elle quitta Olney et ils n’échangèrent plus jamais un mot. Leur amitié était finie.
Cowper et lady Austen, Virginia Woolf, ici.



Virginia Woolf © Library of Congress