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mercredi 13 juin 2012

Une pensée tout à fait extravagante :



Le ciel bleu se déployait au-dessus des toits des maisons et des nuages passaient très haut comme une armada de voiliers. Au cours de l'enterrement, tandis que le prêtre dans sa lourde chasuble brodée d'argent marmottait des formules incantatoires au-dessus du mort couché dans la fosse, il se pourrait que Konrad ait levé un moment les yeux, que le spectacle des nuages lui ait fait l'effet, comme jamais auparavant, d'une flottille aux voiles gonflées par le vent et qu'il lui soit venu alors à l'esprit une pensée tout à fait extravagante pour un fils de hobereau polonais, à savoir de devenir un jour capitaine au long cours ;
(...)
Ils sont à présent libres, libres comme l'air qui les environne et dans lequel ils vont se dissiper. Peu à peu, raconte Marlow, des yeux brillants s'allument dans la pénombre et se fixent sur moi, comme surgis de l'au-delà. Je me penche et je distingue un visage à coté de ma main. Lentement, les paupières se soulèvent. Quelque part, loin derrière le regard vide, une lueur flamboie et s'éteint aussitôt après. Et tandis qu'un homme à peine sorti de l'enfance exhale son dernier souffle, ceux qui ne sont pas encore au bout du rouleau, franchissent marécages, forêts, plateaux brûlés par le soleil, portant de lourds sacs de provisions, des caisses d'outils, d'explosifs, de biens d'équipement de toutes sortes et de pièces détachées de bateaux démontés, ou alors ils travaillent près du mont Palaballa et du fleuve M'pozo, à la construction de la voie ferrée qui reliera Matadi au cours supérieur du Congo.
W.G. Sebald, Les anneaux de Saturne

mercredi 30 mai 2012

De telles découvertes sont presque inévitables :



JF Cholley - Poisson


Le narrateur raconte comment, dînant un soir de l’année 1915 en compagnie d’un certain Bioy Casarès dans une maison de campagne de la Calle Garcia à Ramos Mejia, on s’était lancé dans une interminable conversation sur la composition d’un roman qui devait démentir un certain nombre de faits avérés et s’enferrer dans différentes contradictions de manière telle que peu de lecteurs – très peu de lecteurs – fussent en mesure de reconnaître la réalité en partie horrible, en partie totalement insignifiante qui était cachée dans le récit. Au fond du vestibule menant à la pièce dans laquelle nous étions assis – ainsi poursuit l’auteur – était accroché un miroir ovale à demi aveugle qui nous causait une sorte de malaise. Nous nous sentions épiés par ce témoin muet et c’est ainsi que nous découvrîmes – au coeur de la nuit de telles découvertes sont presque inévitables – que les miroirs ont quelque chose d’effroyable. Bioy Casarès rappela à cet égard que l’un des hérésiarques d’Uqbar avait expliqué que le caractère terrifiant des miroirs mais aussi de l’acte de copulation tenaient au fait qu’ils multiplient le nombre des humains. Je demandais à Bioy Casarès – ainsi poursuit l’auteur – où il avait lu cette sentence pour le moins mémorable et il m’apprit qu’elle était citée dans un article de l’Anglo-American Cyclopoedia consacré à Uqbar. Mais cet article, ainsi qu’on l’apprend dans la suite du récit, ne figure pas dans l’encyclopédie susnommée ; ou plutôt, il ne se trouve que dans l’exemplaire acquis par Bioy Casarès des années auparavant, un exemplaire dont le vingt-sixième volume compte quatre pages de plus que tous les autres exemplaires douteux de cet ouvrage édité en 1917. 


Heather Oelklaus - "cut out" a boy's life seen by a girls



Ted Preuss - Dollhead



Gerda Lelieveld - Sharing


Sans doute sont-ce des souvenirs enfouis qui confèrent un caractère singulièrement hyperréaliste à ce que nous voyons en rêve. Mais peut-être aussi que c'est autre chose, une sorte de brume, de voile à travers lequel, paradoxalement, tout nous apparaît plus nettement en rêve. Une petite nappe d'eau devient un lac, un souffle de vent se transforme en tempête, une poignée de poussière en désert, un grain de soufre dans le sang en une éruption volcanique. Qu'est-ce donc que ce théâtre dans lequel nous sommes tout à la fois dramaturge, acteur, machiniste, décorateur et public ? Faut-il, pour franchir les parvis du rêve, une somme plus ou moins grande d'entendement que celle dont on disposait au moment de se mettre au lit ?  

W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, Gallimard



Kenneth Hakansson -  Hoje creek at Esarp


Filipe da Veiga Ventura - stella II
World Wet Plate Day 2012 : ici.