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samedi 20 juin 2015

Plus fort que tout besoin :





Il restait pendant des heures comme paralysé, secouant la tête comme une bouteille peut-être vide, scandant avec les baguettes une mélopée amer et basse, et plus fort que tout besoin de femme ou même de maîtresse, dut-elle être Yang Kuei-Fu elle-même, était le besoin d'un esprit à coté duquel coucher le sien, sur le dur oreiller du mystère. Le milieu oriental était sans doute pour quelque chose dans cette aberration. Le sirop ly-chee, dont il avait pris trois portions, élaborait toujours son arôme sans nom, musique de luth au crépuscule derrière son chagrin.

Dans une chambre d'hôtel (qui doit rester anonyme) à Dublin, Mademoiselle Counihan, assise sur les genoux de Wylie, lui donnait des baisers belon, ou plutôt les lui rendait au mieux de son inexpérience. Wylie n'embrassait pas souvent (sur les lèvres), mais quand il le faisait il le faisait à fond. Ce n'était pas une de ces lugubres personnes qui insistent pour que le battant soit enlevé de la cloche de la passion. Non. Un baiser administré par Wylie ressemblait à une ronde sonore tenue, dans une longue phrase amoureuse, pendant une demi-page de trémolos pianotés en sourdine. Mademoiselle Counihan n'avait jamais rien senti d'aussi délicieux que cette osmose au ralenti de la salive d'amour.
Les termes du passage ci-dessus furent choisis avec soin, lors de la rédaction en anglo-irlandais, afin de corrompre le lecteur cultivé.
Samuel Beckett, Murphy, 1965



jeudi 5 septembre 2013

Il renfermait des formes :


Sténographie Pitman                                                                                                                                         : + :

Hélas le moment est venu où il faut essayer de justifier l’expression «esprit de Murphy». Nous n’avons heureusement pas à nous occuper de cet appareil tel qu’il était en réalité – cela serait trop demander -, mais simplement tel qu’il se sentait et s’imaginait. L’esprit de Murphy est après tout le fond de ces informations. En lui consacrant à ce point une section à lui seul, nous n’aurons plus à en faire l’apologie.

L’esprit de Murphy s’imaginait comme une grand sphère creuse, fermée hermétiquement à l’air extérieur. Cela ne constituait pas un appauvrissement, car il n’excluait rien qu’il ne renfermât en lui-même. Rien n’avait été, ni n’était, ni ne serait, dans l’univers extérieur à lui, qui ne fut déjà présent, soit en puissance, soit en acte, soit en puissance montant vers l’acte soit en acte déclinant vers la puissance, dans l’univers intérieur à lui.

Cela n’entraînait pas Murphy dans le goudron idéaliste. Il y avait le fait mental et il y avait le fait physique, également réels, sinon agréables.

La distinction qu’il faisait entre les présences en acte et les présences en puissance de son esprit, il la faisait non pas entre ce qui avait de la forme et ce qui informément y tendait, mais entre ce dont il avait une expérience et mentale et physique et ce dont il avait une expérience mentale seulement. Ainsi la forme de coup de pied était présente en acte, celle de caresse en puissance.

La partie en acte l’esprit se la sentait en dessus et claire, la partie en puissance en dessous et obscure, sans toutefois rattacher ce sentiment au diabolo éthique. L’expérience mentale était distincte de l’expérience physique, ses critériums n’étaient pas ceux de l’expérience physique, la conformité d’une partie de son contenu avec la réalité physique n’ajoutait pas de valeur à cette partie. L’esprit ne fonctionnait pas et ne pouvait pas être réparti selon un jugement de valeur. Il était fait de clarté, de pénombre et de noir, d’un dessus et d’un dessous, non pas de bien et de mal. Il renfermait des formes qui avaient leurs parallèles dans un autre mode et des formes qui n’en avaient pas, non pas des formes bonnes et des formes mauvaises. Il ne ressentait aucun conflit entre sa clarté et son noir, aucun besoin pour que sa clarté dévorât son noir. Le besoin était d’être tantôt dans la clarté, tantôt dans la pénombre, tantôt dans le noir. C’était tout.

Samuel Beckett, Murphy, 1938, traduit par Beckett en 1947

Carte des règles de vol

samedi 20 avril 2013

Comment dire :

 
David Ryle - Ice walkers                                                                                                                                                : + :

Comment dire

Folie —
folie que de —
que de —
comment dire —
folie que de ce —
depuis —
folie depuis ce —
donné —
folie donné ce que de —
vu —
folie vu ce —
ce —
comment dire —
ceci —
ce ceci —
ceci-ci —
tout ce ceci-ci —
folie donné tout ce —
vu —
folie vu tout ce ceci-ci que de —
que de —
comment dire —
voir —
entrevoir —
croire entrevoir —
vouloir croire entrevoir —
folie que de vouloir croire entrevoir quoi —
quoi —
comment dire —
et où —
que de vouloir croire entrevoir quoi où —
où —
comment dire —
là —
là-bas —
loin —
loin là là-bas —
à peine —
loin là là-bas à peine quoi —
quoi —
comment dire —
vu tout ceci —
tout ce ceci-ci —
folie que de voir quoi —
entrevoir —
croire entrevoir —
vouloir croire entrevoir —
loin là là-bas à peine quoi —
folie que d’y vouloir croire entrevoir quoi —
quoi —
comment dire —
comment dire

Samuel Beckett, Comment dire, What Is the Word, 1988

David Ryle - Observations