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mercredi 7 janvier 2015

Séparer les choses :


Willy Pogany - The song of Bilitis -  Waiting, Solitude - 1926 : + :



Le fait que je t’aime et que je veuille coucher avec toi est lié à ma passion pour ton travail. Il est vraiment difficile de faire la part entre l’excitation due à ton corps que je connais si intimement, et celle qui vient de n’importe laquelle de nos discussions. C’est vraiment difficile : quand je suis au lit avec toi, je peux parler philosophie, et quand on en parle à table, ma chatte peut se tenir au garde-à-vous, car on ne ne peut pas séparer les choses et les abstraire l’une de l’autre.
Lettre de Jana Černá à Egon Bondy, Pas dans le cul aujourd'hui, 1948









dimanche 9 février 2014

Faux monnayage :


Mark A Reynolds - Ode to john Cage                                                                                                         : + :


Lorsque les opprimés, les écrasés, les asservis, sous l’empire de la ruse vindicative de l’impuissance, se mettent à dire : « Soyons le contraire des méchants, c’est-à-dire bons ! Est bon quiconque ne fait violence à personne, quiconque n’offense, ni n’attaque, n’use pas de représailles et laisse à Dieu le soin de la vengeance, quiconque se tient caché comme nous, évite la rencontre du mal et du reste attend peu de chose de la vie, comme nous, les patients, les humbles et les justes. » — Tout cela veut dire en somme, à l’écouter froidement et sans parti pris : « Nous, les faibles, nous sommes décidément faibles ; nous ferons donc bien de ne rien faire de tout ce pour quoi nous ne sommes pas assez forts. » — Mais cette constatation amère, cette prudence de qualité très inférieure que possède même l’insecte (qui, en cas de grand danger, fait le mort, pour ne rien faire de trop), grâce à ce faux monnayage, à cette impuissante duperie de soi, a pris les dehors pompeux de la vertu qui sait attendre, qui renonce et qui se tait, comme si la faiblesse même du faible — c’est-à-dire son essence, son activité, toute sa réalité unique, inévitable et indélébile — était un accomplissement libre, quelque chose de volontairement choisi, un acte de mérite. Cette espèce d’homme a un besoin de foi au « sujet » neutre, doué du libre arbitre, et cela par un instinct de conservation personnelle, d’affirmation de soi, par quoi tout mensonge cherche d’ordinaire à se justifier. Le sujet (ou, pour parler le langage populaire, l’âme) est peut-être resté jusqu’ici l’article de foi le plus inébranlable, par cette raison qu’il permet à la grande majorité des mortels, aux faibles et aux opprimés de toute espèce, cette sublime duperie de soi qui consiste à tenir la faiblesse elle-même pour une liberté, tel ou tel état nécessaire pour un mérite.
 Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale I. 13, 1887,
traduit de l'allemand par Henri Albert
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samedi 7 septembre 2013

Celui qui avance dans le brouillard :



Fred Deux (dessin) et Cecile Reims (gravure) - Que portons nous que portez vous ? - 1986/1987        : + :

L'homme est celui qui avance dans le brouillard. Mais quand il regarde en arrière pour juger les gens du passé il ne voit aucun brouillard sur leur chemin. De son présent, qui fut leur avenir lointain, leur chemin lui paraît entièrement clair, visible dans toute son étendue. Regardant en arrière, l'homme voit le chemin, il voit les gens qui s'avancent, il voit leurs erreurs, mais le brouillard n'est plus là. Et pourtant, tous, Heidegger, Maïakovski, Aragon, Ezra Pound, Gorki, Gottfried Benn, Saint-John Perse, Giono, tous ils marchaient dans le brouillard, et on peut se demander : qui est le plus aveugle ? Maïakovski qui en écrivant son poème sur Lénine ne savait pas où mènerait le léninisme ? Ou nous qui jugeons avec le recul des décennies et ne voyons pas le brouillard qui l'enveloppait ?
Milan Kundera, Les testaments trahis, 1993


Le miroir - 1993


Sans titre - 1993



Le reliquaire lituanien - 1993

lundi 24 décembre 2012

Fondamentale par elle-même :



Emma Kunz (1892-1963) - champs énergétiques -  : + :




L'important, en effet, semble de bien distinguer la communication et l'information elle-même, ce qui relève d'un flux continu analogique (Wiener) et ce qui relève de l'information discontinue numérique (Shannon). Les deux notions ne sont pas sans rapports, bien évidemment, et partagent notamment les problèmes de l'entropie et du bruit. On peut déjà remarquer cependant que du côté des processus continus on a affaire à une perte, une diminution du signal, son brouillage, alors que du côté de la transmission numérique ce qu'il faut traiter c'est l'erreur, avec beaucoup moins d'entropie grâce aux corrections d'erreur par redondances cycliques (CRC). La véritable révolution est numérique, comme chacun le sait aujourd'hui. Le caractère discontinu de l'information est ce qui lui donne son caractère signifiant, décisionnel, par sa capacité à déclencher une réaction conditionnelle, mais aussi sa capacité à se reproduire à l'identique. Pour transmettre une information numérique on a besoin pourtant d'une porteuse continue (ou quasi-continue) sur laquelle se découpent les éléments significatifs selon un codage de l'information en unités discrètes (phonèmes ou bits). Il y a donc bien une théorie de la transmission du signal qui est l'application de l'entropie à la communication. Cette théorie du signal est fondamentale par elle-même puisqu'elle concerne aussi la portée des forces physiques qui ne sont pas infinies et ne se propagent pas dans le vide mais traversent un univers bruyant, agité et perturbant, le rapport signal/bruit diminuant toujours avec la distance (on peut même interpréter la matière comme défaut de transmission de l'énergie, défaut de communication des forces de symétrie, brisure de symétrie qui semble se répéter fractalement à tous les niveaux de stabilité. Le bruit serait ainsi la cause de la matière, de l'improbabilité et de la forme). Un bruit de fond peut aussi par sa permanence structurer des phénomènes dynamiques instables.

Jean Zin, Groupe de Recherche Inter et Transdisciplinaire, Théorie de l'information, physique et biologie, 17/11/02, : + :  dans  : + :





dimanche 9 septembre 2012

Une volonté de bâtir :

 
Maurits Cornelis Escher  (1898-1972)  - air et eau
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...et quand on lui dit d'une chose qu'elle est comme elle est, il pense qu'elle pourrait aussi bien être autre. Ainsi pourrait-on définir simplement le sens du possible comme la faculté de penser tout ce qui pourrait être « aussi bien », et de ne pas accorder plus d'importance à ce qui est qu'à ce qui n'est pas. On voit que les conséquences de cette disposition créatrice peuvent être remarquables ; malheureusement, il n'est pas rare qu'elles fassent apparaître faux ce que les hommes admirent et licite ce qu'ils interdisent, ou indifférents l'un et l'autre...Ces hommes du possible vivent, comme on dit ici, dans une trame plus fine, trame de fumée, d’imaginations, de rêveries et de subjonctifs ; quand on découvre des tendances de ce genre chez un enfant, on s'empresse de les lui faire passer, on lui dit que ces gens sont des rêveurs, des extravagants, des faibles, d'éternels mécontents qui savent tout mieux que les autres.
Quand on veut les louer au contraire, on dit de ces fous qu’ils sont des idéalistes, mais il est clair que l’on ne définit jamais ainsi que leur variété inférieure, ceux qui ne peuvent saisir le réel ou l’évitent piteusement, ceux chez qui, par conséquent, le manque de sens du réel est une véritable déficience. Néanmoins le possible ne comprend pas seulement les rêves des neurasthéniques, mais aussi les desseins encore en sommeil de Dieu. Un événement et une vérité possibles ne sont pas égaux à un événement et à une vérité réels moins la valeur « réalité », mais contiennent, selon leurs partisans du moins, quelque chose de très divin, un feu, une volonté de bâtir, une utopie consciente qui, loin de redouter la réalité, la traite simplement comme une tâche et une invention perpétuelles. La terre n’est pas si vieille après tout, et jamais, semble-t-il, ne fut dans un état aussi intéressant.
Robert Musil, L'homme sans qualité, vers 1930.



Mosaïque

dimanche 24 juin 2012

Un nouveau relief se crée :

Dessins de Claude Parent, par exemple ici.













Croyez-vous, comme certains, que le capitalisme touche à sa fin ?
Je pense plutôt que c'est la fin qui touche le capitalisme. Je suis urbaniste. Le krach montre que la terre est trop petite pour le progrès, pour la vitesse de l'Histoire. D'où les accidents à répétition. Nous vivions dans la conviction que nous avions un passé et un futur. Or le passé ne passe pas, il est devenu monstrueux, au point que nous n'y faisons plus référence. Quant au futur, il est limité par la question écologique, la fin programmée des ressources naturelles, comme le pétrole. Il reste donc le présent à habiter. Mais l'écrivain Octavio Paz disait : "L'instant est inhabitable, comme le futur." Nous sommes en train de vivre cela, y compris les banquiers.
C'est ici et maintenant que cela se joue. Un nouveau relief se crée. Ce n'est pas triste la finitude, c'est la réalité. Il faut l'accepter. Ce krach nous apprend qu'il faut vivre dans sa grandeur propre, dans un monde achevé. Nous avons une obligation d'intelligence.
 Interview de Paul Virilio dans le monde 27-02-2009, ici.