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| Mark A Reynolds - Ode to john Cage : + : |
Lorsque les opprimés, les écrasés, les asservis, sous l’empire de la
ruse vindicative de l’impuissance, se mettent à dire : « Soyons le
contraire des méchants, c’est-à-dire bons ! Est bon quiconque ne fait
violence à personne, quiconque n’offense, ni n’attaque, n’use pas de
représailles et laisse à Dieu le soin de la vengeance, quiconque se
tient caché comme nous, évite la rencontre du mal et du reste attend peu
de chose de la vie, comme nous, les patients, les humbles et les
justes. » — Tout cela veut dire en somme, à l’écouter froidement et sans
parti pris : « Nous, les faibles, nous sommes décidément faibles ; nous ferons donc bien de ne rien faire de tout ce pour quoi nous ne sommes pas assez forts. »
— Mais cette constatation amère, cette prudence de qualité très
inférieure que possède même l’insecte (qui, en cas de grand danger, fait
le mort, pour ne rien faire de trop), grâce à ce faux monnayage, à
cette impuissante duperie de soi, a pris les dehors pompeux de la vertu
qui sait attendre, qui renonce et qui se tait, comme si la faiblesse même du faible — c’est-à-dire son essence,
son activité, toute sa réalité unique, inévitable et indélébile — était
un accomplissement libre, quelque chose de volontairement choisi, un
acte de mérite. Cette espèce d’homme a un besoin de foi au
« sujet » neutre, doué du libre arbitre, et cela par un instinct de
conservation personnelle, d’affirmation de soi, par quoi tout mensonge
cherche d’ordinaire à se justifier. Le sujet (ou, pour parler le langage
populaire, l’âme) est peut-être resté jusqu’ici l’article de foi
le plus inébranlable, par cette raison qu’il permet à la grande
majorité des mortels, aux faibles et aux opprimés de toute espèce, cette
sublime duperie de soi qui consiste à tenir la faiblesse elle-même pour
une liberté, tel ou tel état nécessaire pour un mérite.
Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale I. 13, 1887,
traduit de l'allemand par Henri Albert