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mardi 10 mars 2015

Simuler un intérêt :


Joan Miro - Portrait

Car, à a vérité, dit le Mathématicien, avec un sourire bienveillant qui entend établir sa totale indifférence à un quelconque jugement moral en cette affaire, c'est une erreur grossière de prétendre que Rita, quand elle est ivre, veut montrer ses seins à tout le monde, parce que, de toute façon, elle est toujours ivre et que la plupart du temps elle est habillée jusqu'au cou. Non, d'après le Mathématicien, si elle fait ça de temps en temps, ce n'est pas tant par alcoolisme ou exhibitionnisme que par timidité : que faire, de quoi parler, comment se comporter en société ? Simuler un intérêt pour des conversations stupides ou prendre des poses prétentieuses, essayer de réfuter des arguments inattaquables mais complètement faux, justifier pourquoi nous préférons la pâte de coings à celle de pommes ou Miro à Dali ? Ah non ! mieux vaut rester dans un coing à se taire, en buvant gin sur gin, en fumant du tabac noir, jusqu'à ce que à un moment donné de la nuit, de façon brusque et pour passer à l'action après un marasme insupportable, sans savoir quel comportement adopter ni quel mot vrai proférer, pour libérer l'angoisse, paf, les seins à l'air. Et ça bien sûr, sans aucune préméditation, de façon compulsive plutôt, au moment ou non seulement les autres mais elle même l'attendent le moins.
 Juan José Saer, Glose, 1988



Salvador Dali - Portrait
 

vendredi 23 janvier 2015

En nous aidant de toutes sortes de trucs :

 
Guang Lu



Nous n'avons pas de quoi payer, répondit le granger, et tout ce que nous possédons, c'est ce que nous avons réussi à voler. Et notre vie, qui est constamment suspendue à un fil d'araignée. La forêt est pleine de démons et de loups. Des maladies nous guettent dans les buissons. La peste peut à tout instant frapper à notre porte, le manoir ne cesse de nous donner des ordres. Notre vie aussi est volée, et nous devons chaque jour la voler à nouveau en nous aidant de toutes sortes de trucs et d'astuces, afin de rester vivant jusqu'au lendemain. Si nous commencions à payer honnêtement pour tout, que deviendrions-nous ? Nous n'existerions plus. Et toi non plus, Joosep, tu n'existerait pas, car personne d'autre ne se fatiguerait à négocier avec le Vieux-Paîen pour qu'il donne une âme à de vieux balais ou à des bouquets de branches. Au lieu de cela, les gens se promèneraient en barque sur des rivières illuminées par des flambeaux, joueraient de la musique et chanteraient pour leur dulcinées, livreraient de temps en temps des batailles, chevaucheraient de fringants destriers et périraient en héros. On chanterait leurs exploits et on graverait leur visage dans la pierre.
Andrus Kivirähk, Les groseilles de novembre (Chronique de quelques détraquement dans la contrée des kratts)




jeudi 22 janvier 2015

La raison victorieuse de la folie :


Antoine d'Agata - Vilnius - Lituanie - 2004                                                                                                    : + : : + :


Que ces notes servent à je ne sais qui, pour ne plus confondre Armand et Bruno, deux sortes d'amour séparées par le trait irrévocable du fini et de l'infini. L'amour, le vrai, échappe aux géométries dont on dit qu'elle délivrent du sens. pas de jardin sans allées bien tracées, pas de vie d'homme sans ôter les herbes sauvages, ces pousses dont on refuse les traits indistincts.
Le bon sens unit nos actes à la mesure de leur caractère solidaire, grégaire, une homogénéité à laquelle, suppose-t-on, nous devons la survie des sociétés et la raison victorieuse de la folie. Ne parle-t-on pas des herbes sauvages comme des "herbes folles" ? Ainsi de chacune de nos vies où l'on sarcle, après qu'on nous l'a appris, les herbes folles du sentiment, l'ubac de l'être, ce versant où l'ombre domine malgré tous nos efforts à identifier, à éliminer ce qui présente un danger.
Il était normal que j'aimasse Armand. Rien en lui n'échappait à la lumière du couple que nous pouvions former. je l'ai aimé tel qu'il était, et il était si aimable ! Mais je l'ai aimé avec cette retenue qu'on a pour les sites trop visités. Tout se donne au regard et le regard cherche, dans le clair désespoir du bonheur, ce que l'âme réclame au-delà des bonnes raisons de vivre et d'espérer.
Je ne faisais qu'aimer Armand. J'aimais Bruno à la folie.

*


Bangkok - 2008



"Sil vous plaît" ...
Oui, il me plaît mon amour, il me plaît de t'aimer pour l'éternité.
Mais j'entends mes petits-enfants qui m'appellent. je dois finir ce cahier sans faire de conclusion. que mon Armand n'en soit pas meurtri surtout ! Il fut si bon, il fut ce que je pouvais souhaiter de mieux.
Que sa mémoire n'en souffre pas, lui et moi ne pouvions rien contre ce qui n'a pas de nom.
Robert Alexis, L'homme qui s'aime, 2014



Real de Catorce - Mexique - 1993

samedi 29 novembre 2014

Le bouquet des mondes possibles :


Seung-Hwan OH - Impermanence                                                                                                                                          : + :



Toute vie est un puits de solitude qui va se creusant avec les années. Et moi plus que les autres, qui vient du néant à cause de ma condition orpheline, j'étais déjà prémunis depuis le début contre cette apparence de compagnie qu'est une famille; mais cette nuit là, ma solitude déjà grande devint d'un coup, démesurée, comme si dans ce puits qui peu à peu se creuse le fond avait cédé, brusque, me laissant tombé dans le noir. Désespéré, je me couchais par terre et me mis à pleurer. A présent que je suis en train d'écrire, que les grattements de ma plume et les grincements de ma chaise sont les seuls bruits qui résonnent, nets, dans la nuit, que ma respiration inaudible et tranquille soutient ma vie, que je peux voir ma main, la main fripée d'un vieillard, glisser de gauche à droite et laisser une trainée noire à la lumière de la lampe, je m'aperçois que, souvenir d'un évènement véritable ou image instantanée, sans passé ni avenir, fraîchement forgée par un délire paisible, cet enfant qui pleure en ce monde inconnu assiste, sans le savoir, à sa naissance. On ne sait jamais quand on naît : l'accouchement est une simple convention. beaucoup de gens meurent sans être jamais nés ; d'autres naissent à peine, d'autres mal, comme avortés. Certains, par naissances successives, passent de vie en vie, et si la mort ne venait pas les interrompre, ils seraient capable d'épuiser le bouquet des mondes possibles à force de naître sans relâche, comme s'il possédaient une réserve inépuisable d'innocence et d'abandon. Tout bâtard que j'étais, je naissais sans le savoir et, comme l'enfant qui sort, ensanglanté et étourdi, de cette nuit obscure qu'est le ventre de sa mère, je ne pouvais faire autre chose que me mettre à pleurer. D'au-delà des arbres me parvenaient, constantes, la rumeur des voix rapides et criardes, l'odeur matricielle de fleuve démesuré, et je finis par m'endormir.
L'ancêtre, Juan José Saer, 1983, traduit de l'espagnol (Argentine) par Laure Bataillon



Les ruines du plaisir


mercredi 26 novembre 2014

Nous sommes minuscules :


Yann Arthus Bertrand                                                                                                                                                              : + :



Lorsque à présent je repense à cette nuit, mon seul sentiment est une légère gêne liée au désordre de ma conduite. Que de cris insensés et de vain désespoir ! Après la mort de Hiie, j'aurai dû être habitué à voir disparaître tous mes proches. Celui qui est tombé une fois dans un gouffre et s'est écrasé au fond, cela ne devrait plus lui faire grand-chose qu'on le porte encore et toujours au sommet d'une montagne pour le jeter toujours et encore dans le vide. Les gens et les animaux auxquels je tenais disparaissent comme des poissons égarés à proximité de la surface - un seul coup les assommait et ils n'étaient plus là, ils sombraient l'un après l'autre là où je ne pouvais pas les suivre. Enfin, j'aurai pu les suivre, bien sûr, tout comme on peut toujours se jeter à la mer pour pêcher des poissons mais sans espoir d'en attraper. Un jour j’emboîterai le pas à tous ceux qui m'ont été chers, et nous ne nous rencontrerons jamais plus - tant cette mer est vaste et tant nous sommes minuscules.


 .



Aujourd’hui j'envisage tout cela avec le plus grand calme, et même avec indifférence. cela ne me fait plus rien d'avoir perdu en une seule nuit Magdalena et le petit Thomas, Ints, et les autres serpents et maman. C'est ce qui devait arriver, car un arbre pourri fini toujours d'un coup - un grand craquement et il est à terre. Soudain sa haute cime n'est plus là, elle qui dominait la forêt depuis si longtemps : il y a un trou dans le couvert. Et puis, en quelques années, le trou se rebouche, et c'est comme s'il ne s'était rien passé.
Andrus Kivirähk, L'homme qui savait la langue des serpents,
traduit de l'estonien par J.P. Minaudier, 2007