vendredi 17 février 2012

Des oiseaux étonnants :

" Je ne peux pas expliquer comment il se fait que leurs nerfs oscillent de telle sorte que le son, ou à proprement parler le caquètement qu’ils émettent, puisse exactement correspondre aux oscillations des sons des mots humains, dont les phrases apprises de mémoire se composent : si je ne peux donc me déclarer plus en détail sur la technique de la chose, selon moi absolument insaisissable pour tout entendement humain, je suppose néanmoins qu’il s’agit-là d’effets hautement sensuels et supranaturels. Toutefois, je sais précisément, par une expérience de plusieurs années, que tant que ces oiseaux étonnants sont occupés à travailler au caquetage des phrases inculquées (apprises de mémoire), leurs nerfs, probablement par un effet induit, sont rendus insensibles aux voluptés d’âme ainsi qu’aux impressions oculaires, tout comme d’ailleurs à tout sentiment qu’ils devraient éprouver en entrant dans mon corps, et ce, comme si en quelque sorte ils venaient à moi les yeux bandés et ponctuellement privés de toute capacité perceptive. C’est là le fin mot de l’histoire et voilà également pourquoi, au cours des années - et conformément au principe de croissance de la volupté d’âme - la vitesse de débit des phrases apprises de mémoire s’est de plus en plus ralentie : l’action destructrice du poison de cadavre porté par les voix qui me pénètrent devait être maintenue aussi longtemps que possible. Toutefois, un autre phénomène très particulier - et dont la conséquence en termes de dommages provoqués par les susdites voix ou rayons en question sur mon corps est de prime importance - devait désormais voir le jour.


Jean Jacques Audubon - blue Jay

Comme je l’ai déjà dit, les oiseaux étonnants ne comprennent pas le sens des mots qu’ils disent ; toutefois, il semble qu’ils soient naturellement ultra réceptifs aux sons en tant que sons. Car tandis qu’ils sont encore occupés à travailler au caquetage des phrases apprises de mémoire, aussitôt que ces oiseaux étonnants entendent des sons qui ressemblent de près ou de loin à ceux des mots qu’ils sont en train de prononcer (décharger), soit exactement le même son ou des sons qui sont approximativement les mêmes, et peu importe si ces oscillations proviennent soit de mes propres nerfs (mes pensées) soit du bavardage qui se tient dans mes environs, hé bien cela produit apparemment chez eux une conséquence pour le moins surprenante laquelle est d’être littéralement aspiré par cette similitude de son et de tomber ainsi dans un état de surprise tel qu’ils en oublient le reste des phrases qu’ils doivent encore caqueter et acceptent subitement d’éprouver un sentiment véritable.

Encore une fois, la similitude sonore n’a pas nécessairement besoin d’être totale ; il suffit - puisque justement les oiseaux ne comprennent pas le sens des mots - qu’ils entendent retentir des sons semblables à ceux qu’ils parlent ; leur importe donc peu, si par exemple - voyons quelques exemples - on énonce :
- “Santiague” ou “Carthage”
- “Chinoiserie” ou “Jésus-Christ”
- “Abendroth” ou “Athemnoth”
- “Ariman” ou “Ackerman”
- “Presse-papiers” ou “Monsieur, vos-papiers !” 
- etc., etc..."
D. P. Schreber





jeudi 16 février 2012

Words were made to lie with :

"La vérité est là quand tous les mots sont effacés. Les mots ont été faits pour mentir." 
W. burroughs, Ultimes paroles.

Claude Pélieu - collage noir et blanc



"L'hypothèse selon laquelle le fonctionnement d'un système peut être amélioré par une intervention brutale sur ses éléments conscients traduit une dangereuse ignorance."
Franck Herbert, Dune


Claude Pélieu

mercredi 15 février 2012

Les mères de l'invention :

« Les mots sont encore les principaux instruments du contrôle.
Les suggestions sont des mots.
Les persuasions sont des mots.
Les ordres sont des mots.
Jusqu’à présent aucune machine de contrôle ne peut fonctionner sans les mots, et toute machine de contrôle qui tente de s’en passer en s'appuyant entièrement sur une force extérieure ou sur un contrôle physique de l’esprit rencontrera très vite les limites du contrôle.
(…)
J’ai suggéré qu'un système de contrôle pouvait être complètement déréglé et brisé par une seule personne qui fausserait le calendrier sur lequel reposait le système de contrôle de plus en plus pesamment du fait que ses moyens de pression réels s’épuiseraient. »

Franck Zappa : Freak Out !

' Écrire sur la musique, c'est comme danser sur l'architecture. C'est quelque chose de très stupide. '

' Il n'y a pas d'enfer, il n'y a que la France. Il n'y a pas de progrès sans déviance. '


mardi 14 février 2012

Pour faire un poème dadaïste :

« Prenez un journal. Prenez des ciseaux. Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème. Découpez l’article. Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac. Agitez doucement. Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre dans l’ordre où elles ont quitté le sac. Copiez consciencieusement. Le poème vous ressemblera. Et vous voilà un écrivain infiniment original et d’une sensibilité charmante encore qu’incomprise du vulgaire. »
Tristan Tzara, Pour faire un poème dadaïste, lu dans la Galerie Povolozky le 12 décembre 1920

David Bowie et William Burroughs

lundi 13 février 2012

Antony Gormley :



Ou alors III
 
Je marchais
le long d'un mur
ou alors
c'était mon ombre
ou alors le mur
était l'ombre ou alors
la nuit était un mur
qui avançait avec moi
ou alors
un pas de rêve que
nous rêvions ensemble
à hauteur d'ombre
nous tombions
tombions
ensemble

Rose Ausländer







Avec silence

Avec mon silence
je peux t'amener
à la parole

Puis nous entendons
ensemble
souterrain
et surnaturel
le chant

Rose Ausländer





dimanche 12 février 2012

Je réveillle en moi :

Rien qu'un cri différé qui perce sous le cœur
Et je réveille en moi des êtres endormis.
Un à un, comme dans un dortoir sans limites,
Tous, dans leurs sentiments d'âges antérieurs,
Frêles, mais décidés à me prêter main forte.
Je vais, je viens, je les appelle et les exhorte,
Les hommes, les enfants, les vieillards et les femmes,
La foule entière et sans bigarrures de l'âme
Qui tire sa couleur de l'iris de nos yeux
Et n'a droit de regard qu'à travers nos pupilles.
[...]



voilà que lentement nous nous mettons en marche,
Une arche d'hommes remontant aux patriarches
Et lorsque l'on nous voit on distingue un seul homme
Qui s'avance et fait face et répond pour les autres.
Se peut-il qu'il périsse alors que l'équipage
A survécu à tant de vents et de mirages. 

Jules Supervielle, La Fable du monde, suivi de Oublieuse Mémoire, Poésie/Gallimard n° 219 (1987), p. 83.

samedi 11 février 2012

Trois photos :

Chaine d'assemblage des F4D

Kawasaki industrial

école cantonale de Schaffhausen, suisse

vendredi 10 février 2012

Tempête dans la nuit :


La Caverne ouvrira à nouveau ses portes le soir du second tour des élections
si le candidat qui s'est clairement prononcé pour l'arrêt de l'Hadopi et la mise en place d'une licence globale est élu.


Chers ami(e)s,

Pour des raisons trop longues à expliquer ici, la Caverne a fermé ses portes.

Ca a été un grand bonheur de passer tout ce temps en votre compagnie depuis 2009, à tenter de faire revivre chaque jour un patrimoine aimé et inaccessible.

Tout d'abord merci aux réalisateurs qui nous ont confié une de leurs oeuvres, ou qui ont publiquement approuvé leur présence dans la caverne. Vous pensez comme nous tous qu'un film n'existe que si on peut le regarder et votre soutien fait chaud au coeur.

Merci aux posteurs, repackers, sous-titreurs, collectionneurs d'archives, enregistreurs fous, qui ont inlassablement partagé leurs pépites, chacun avec leurs goûts et préférences, pour que le plus grand nombre ait provisoirement accès à un ciné-club éphémère d'oeuvres délaissées par les professionnels et les chaînes de télévision, noyautées par les spéculateurs du film d'occasion, et qui tombent un peu plus dans l'oubli à chaque nouveau standard technologique. Grâce à vous nous avons pu (re)découvrir des centaines de films qui croupissent dans des armoires, attendant qu'un éditeur français veuille bien les trouver suffisamment rentables pour s'y intéresser.

Merci aux professionnels à l'esprit moderne, éditeurs, ayant-droits, producteurs, associations, magasins spécialisés, radios, magazines, blogs, podcasts - qui ont compris notre démarche et qui ont soutenu notre action, bien conscients qu'elle aborde de front des questions sensibles que les plus anciens préfèrent occulter
à coup de législations coûteuses, inefficaces et techniquement absurdes.

Merci à tous ceux qui, sans participer aux échanges, ont laissé jour après jour des commentaires parfois éblouissants d'érudition ou d'humour au lieu d'aligner les téléchargements aveugles sans considération pour celui qui partage des heures de travail anonyme. Bravo, c'est grâce à vous que l'internet vibre encore un peu.

Merci à Ken Russell, Karel Zeman, Oliver Reed, Klaus Kinski, Alejandro Jodorowsky, L'Oeil du Cyclone, Oldrich Lipský, Luc Merenda, Henri André Augustin Chapais dit André Deed, Paul Kener, les tueurs avec des gants noirs et un couteau, Mimsy Farmer, Soyouzmoultfilm, Mario Mercier, Wiseman, Franco Nero, Jean Yanne, Charles Lane, Paul Naschy, Shirley Clarke, Jean-Jacques Rousseau, Sindbad, Abel Gance, la famille Van Peebles, Erich von Stroheim, Philippe Setbon, Jess Franco, Amando de Ossorio, les monstres japonais, Jan Svankmajer, Stelvio Cipriani, Mehdi Charef, Orson Welles, Gerry et Sylvia Anderson, Henri Sala, Pinocchio, Takashi Miike, Philip Ridley, Thierry Langlois, Bernard Rose, Fernando Arrabal, Jean-Claude Tchuilen, Tanya Roberts, Tod Browning, Vincent Ward, Hal Hartley, les hommes en costume de singe, le Docteur Cornélius, Guillaume Beylard,  Lindsay Anderson, le Triangle du Diable, Tomas Milian, GG Allin, Holmes et Watson, Maurizio Merli, John Carpenter, Vincent Price, Hervé Villechaize, Jim Brown, Pim de la Parra, Peter Greenaway, Bruce Bickford, Edwige Fenech, la Hammer, Woody Strode, Fabio Testi, Roy Andersson, Mick Jackson, le garçon qui voulait qu'on l'embrasse, Michel Polac, William Shatner, Pierre Rissient
et à tous les maltraités de l'édition française dont nous avons invoqué l'esprit.
Nous, on vous aime vraiment.

Enfin merci à Hykadjel, Misteur Fantastic et CrypteKeeper qui sont responsables à différents niveaux de cette idée bizarre qui consistait à centraliser entre nous sur le web les films qu'on cherche et qu'on ne trouve pas...

Les meilleures choses ont une fin, et c'est très bien comme ça.
A bientôt, mon mail fonctionne toujours.
+++
acro

jeudi 9 février 2012

La boîte de magie mystérieuse :

Image de la série Lost
 
« Mon grand-père, Harry Kelvin, possédait une société en électronique. Enfant, il venait me voir avec des radios et des téléphones, et toutes sortes de choses qu’il ouvrait, qu’il fouillait, et dont il me révélait la mécanique interne. Et mon grand-père ne se contentait pas de déconstruire les mécanismes, il m’a intéressé à beaucoup d’autres choses comme par exemple aux techniques d’impression, à la sérigraphie, à la reliure, et la fabrication des boîtes. L’ingénierie du papier m’obsède : et comme j’adore le découpage, le pliage, l’impression et la colle, j’adore les boîtes. Mon grand-père s’amusait également de mon obsession pour la magie. Nous allions régulièrement dans un magasin à New York appelé Lou Tannen’s Magic. C’était dans un vilain petit immeuble en centre-ville, mais, une fois qu’on avait pris l’ascenseur, et une fois que l’ascenseur s’était arrêté à l’étage, il y avait ce petit magasin de magie… Et ce lieu était vraiment magique ! Une des choses que j’ai acheté dans ce magasin, c’est cette boîte : Tannen’s Mystery Magic Box. Je l’ai acheté il y a plusieurs décennies, et je ne l’ai jamais ouverte. Je l’ai depuis toujours, dans mon bureau, sur les rayonnages de la bibliothèque, avec ce grand point d’interrogation dessiné dessus. Je ne l’ai pas ouverte parce qu’elle représente quelque chose d’important pour moi : elle représente l’infini des possibilités. Elle représente l’espoir. Elle représente les potentialités. Quoique je fasse dans ce que je fais, je suis toujours attiré par les possibilités infinies. Je suis toujours attiré par les potentialités.»

J.J. Abrams

mercredi 8 février 2012

Simuler le port de Rome :



 
Regarde la Drasena, c'est le long bassin rectangulaire.

Le port de Trajan aujourd'hui

 



La Drasena aujourd'hui.

"In fine orationis praesides custodesque imperii deos, ego consul pro rebus humanis, ac te praecipue, Capitolone Iupiter, precor, ut beneficiis tuis faueas, tantisque addas muneribus perpetuitatem."

"Je finis mon discours en invoquant, à titre de consul et au nom du genre humain, les dieux protecteurs et gardiens de cet empire. C'est toi surtout que j'implore, Jupiter Capitolin: daigne regarder avec faveur tes propres dons, et ajoute à de si grands présents le bienfait de la durée !"

mardi 7 février 2012

Complexification autogenerative art :

Every man gets a narrower and narrower field of knowledge in which he must be an expert in order to compete with other people. The specialist knows more and more about less and less and finally knows everything about nothing.
Konrad Lorenz

Complexification
 











dimanche 5 février 2012

Une pluralité d’espaces :

 

Voyages à travers une pluralité d’espaces, voyages par une multiplicité exfoliée de cartes. Il faut se perdre d’espace en espace, de cercle en cercle, de carte en carte.
Michel Serres, Jouvences sur Jules Verne, Paris, Minuit, 1974, p. 150.



Si la carte s’oppose au calque, c’est qu’elle est tout entière tournée vers une expérimentation en prise sur le réel. (…) Elle peut être déchirée, renversée, s’adapter à des montages de toute nature, être mise en chantier par un individu, un groupe, une formation sociale. On peut la dessiner sur un mur, la concevoir comme une œuvre d’art, la construire comme une action politique ou comme une méditation.
Gilles Deleuze - Félix Guattari, Rhizome



L’ordre inférieur est un miroir de l’ordre supérieur ; les formes de la terre correspondent aux forment du ciel ; les taches de la peau sont une carte des constellations incorruptibles.
Jorge  Luis Borges




 

samedi 4 février 2012

Une attraction indescriptible :


Après comme avant ils exerçaient l’un sur l’autre une attraction indescriptible, presque magique. Ils habitaient sous le même toit ; et, sans même penser précisément l’un à l’autre, occupés d’autres choses, tirés en sens divers par la société, ils se rapprochaient pourtant. S’ils se trouvaient dans la même salle, peu de temps se passait avant qu’ils fussent assis ou debout l’un à côté de l’autre. Seul, le voisinage immédiat pouvait les apaiser, mais il les apaisait complètement, et ce voisinage suffisait ; il n’était pas besoin d’un regard, d’une parole, d’un geste, d’un contact : il leur suffisait d’être réunis. Alors, il n’y avait plus deux êtres humains, mais un seul être au contentement absolu et inconscient, satisfait de lui-même et du monde
Goethe - Les affinités électives - 1809


Soit A une substance que d’autres substances hétérogènes a, b, c, etc. attirent : supposons d’ailleurs que A combiné avec c jusqu’au point de saturation, ce que nous désignerons toujours par la réunion de A et de cAc, tende à s’unir à b qu’on lui ajoute, en se séparant de c ; on dit alors que A attire plus fortement b que c, ou que b a une attraction élective plus forte que c. Supposons enfin que Ab soit décomposé par l’addition de a, que b soit rejeté, et que a prenne sa place, il s’ensuivra que la force attractive de a l’emporte sur celle de b, et que la série a, b, c etc. sera exactement dans l’ordre de l’efficacité des forces attractives de ces trois substances
Traité des affinités chymiques ou attractions électives, traduit du latin sur la dernière édition de Bergmann, Paris, 1788, pp. 5-6


Affinités électives - René Magritte - 1933

vendredi 3 février 2012

Vérité I 1657 / Vérité II 1957

Velasquez
"S'il y avait une seule vérité, on ne pourrait pas faire cents toiles sur le même thème."
Pablo Picasso

Picasso

jeudi 2 février 2012

Lettre de Lewis Carroll à Alice Liddell :

Ma chère Mrs. Hargreaves,

J’imagine que la présente lettre, après tant d’années de silence, va vous parvenir presque comme une voix d’entre les morts ; Pourtant ces années là n’ont pas réussi à affaiblir en quoi que ce fut la clarté de mon souvenir des jours où nous correspondions. Je commence à éprouver combien la mémoire défaillante d’un vieil homme est infidèle en ce qui concerne les récents événements et les nouveaux amis (par exemple, je me suis lié d’amitié, voici quelques semaines, avec une très charmante petite fille d’environ douze ans, avec qui je fis une promenade ; et maintenant, je ne parviens plus à me rappeler aucun de ses nom et prénoms !), mais l’image en mon esprit est plus vivace que jamais de celle qui fut, à travers tant d’années, mon idéale amie-enfant. Depuis votre temps, j’ai eu des vingtaines d’amies-enfants, mais avec vous, ce fut tout différent. Cependant, ce n’est pas pour dire tout cela que je vous écris cette lettre. Voilà ce que je veux vous demander : Verriez-vous un inconvénient à ce que l’on publiât en fac-similé le cahier manuscrit original (que vous possédez toujours, je le suppose) des Aventures d’Alice ? L’idée de cette publication ne m’est venue que l’autre jour. Si, toute réflexion faite, vous en veniez à conclure que vous préféreriez que l’on s’en abstînt, cela mettrait fin au projet. Si, au contraire, vous me donniez une réponse favorable, je vous serais grandement obligé de bien vouloir me prêter le cahier (je pense qu’un envoi par lettre recommandée donnerait toute sécurité) afin que je puisse envisager toutes les possibilités de réalisation. Cela fait vingt ans que je n’ai vu ce manuscrit, de sorte que je ne suis nullement certain que les illustrations ne vont pas se révéler si horriblement mauvaises qu’il serait absurde de les reproduire. Il n’est pas douteux que j’encoure l’accusation de vulgaire narcissisme en publiant un tel ouvrage. Mais je ne m’en soucie pas le moins du monde, sachant qu’il n’existe pas chez moi pareille faiblesse ; simplement, considérant l’extraordinaire popularité qu’ont eue les volumes (nous avons vendu plus de 120 000 exemplaires des deux livres), je pense qu’il doit y avoir un grand nombre de personnes qui aimeraient voir Alice sous sa forme originale. Je reste votre ami fidèle.

C. L. Dogdson


mercredi 1 février 2012

Fernando Pessoa : la vie est une pâle copie du rêve

Il y a du sublime à gaspiller une vie qui pourrait être utile, à ne jamais réaliser une oeuvre qui serait forcément belle, à abandonner à mi-chemin la route assurée du succès! ... Pourquoi l'art est-il beau , parce qu'il est inutile. Pourquoi la vie est-elle si laide ? Parce qu'elle est un tissu de buts, de desseins et d'intentions? Tous ses chemins sont tracés pour aller d'un point à un autre. Je donnerais beaucoup pour un chemin conduisant d'un lieu d'où personne ne vient, vers un lieu où personne ne va... La beauté des ruines ? Celle de ne plus servir à rien.



« D’aussi loin que j’ai connaissance d’être ce que j’appelle moi, je me souviens d’avoir construit mentalement - apparence extérieure, comportement, caractère et histoire - plusieurs personnages imaginaires qui étaient pour moi aussi visibles et qui m’appartenaient autant que les choses nées de ce que nous appelons, parfois abusivement la vie réelle. Cette tendance, qui me vient depuis que j’ai le souvenir d’être un « moi », m’a toujours accompagné (...). Je me rappelle ainsi ce qui me paraît être mon premier hétéronyme, ou plutôt mon premier proche dénué d’existence - un certain Chevalier de Pas de mes six ans pour qui j’écrivais les lettres qu’il m’adressait, et dont l’apparence, pas tout à fait floue, continue de faire la conquête de cette part de ma tendresse qui confine à la nostalgie »
Lettre à Adolfo Casais Monteiro, in Sur les hétéronymes, op. cit., p. 23.

« Je ne me souviens pas de ma mère. J’avais un an lorsqu’elle est morte. Tout ce qu’il y a de dur et d’éparpillé dans ma sensibilité vient de cette absence de chaleur, et du regret inutile des baisers dont je n’ai pas le souvenir. Je suis quelqu’un de postiche. Je me suis toujours éveillé contre des poitrines étrangères, bercé là comme par erreur »
Fragment n° 30, Le livre de l’intranquillité, op. cit., p. 60. 
 
« Le rêve est la pire des cocaïnes, parce que c’est la plus naturelle de toutes. Elle se glisse dans nos habitudes avec plus de facilité qu’aucune autre, on l’essaye sans le vouloir, comme un poison pris sans méfiance. Elle n’est pas douloureuse, elle ne cause ni pâleur ni abattement – mais l’âme qui fait usage du rêve devient incurable, car elle ne peut plus se passer de son poison, qui n’est rien d’autre qu’elle-même »
Fragment n° 173, Le Livre de l’intranquillité, Autobiographie sans événements, op. cit., p. 194.

« Je me trouve dans un tram, et j’examine lentement, à mon habitude, tous les détails concrets des personnes qui se trouvent devant moi. Pour moi les détails sont des choses, des mots, des lettres. Cette robe que porte la jeune fille assise en face de moi, je la décompose en ses divers éléments : l’étoffe dont elle est faite et le travail qu’elle a demandé – puisque je la vois en tant que robe, et non pas comme simple étoffe ; la fine broderie qui borde le ras du cou se décompose à son tour : le galon de soie dont on l’a brodée, et le travail qu’a demandé cette broderie. Et immédiatement, comme dans un ouvrage primaire d’économie politique, se déploient sous mes yeux les usines et les activités diverses – l’usine où l’on a fabriqué le tissu ; l’usine où l’on a fabriqué le galon, d’un ton plus foncé, qui a servi à orner, de petites choses entortillées, l’endroit qui fait le tour du cou ; et je vois les ateliers dans les usines – machines, ouvriers, cousettes – , mes yeux tournés vers le dedans pénètrent dans les bureaux, je vois les directeurs chercher un peu de calme, et je surveille, dans les registres, la comptabilisation de chaque chose ; mais je ne m’arrête pas là : je vois, au-delà, la vie familiale de ceux dont la vie quotidienne s’écoule dans ces usines et dans ces bureaux… Le monde entier se déroule sous mes yeux, du seul fait que j’ai devant moi, au-dessous d’un cou brun, qui de l’autre côté supporte je ne sais quelle tête, une bordure, irrégulièrement régulière, d’un vert sombre sur le vert plus clair de la robe.
La vie sociale tout entière gît sous mon regard.
En outre, je devine les amours, les cachotteries et l’âme de tous ceux qui ont œuvré pour que la femme qui se trouve là, devant moi, dans un tram, porte, autour de son cou de mortelle, la sinueuse banalité d’un galon de soie vert sombre se détachant sur un tissu d’un vert plus clair.
J’ai le vertige. Les banquettes du tram, garnies de paille aux brins alternativement plus fins et plus robustes, m’emportent vers des régions lointaines, se multiplient en industries, ouvriers et maisons d’ouvriers, existences, réalité – tout.
Je descends du tram, épuisé, somnambulique. J’ai vécu la vie tout entière »
SOARES Bernardo, Fragment n° 298, Le livre de l’intranquillité, op. cit., pp. 300-301.

« Voyager ? Pour voyager il suffit d’exister. Je vais d’un jour à l’autre comme d’une gare à l’autre, dans le train de mon corps ou de ma destinée, penché sur les rues et les places, sur les visages et les gestes, toujours semblables, toujours différents, comme, du reste, le sont les paysages.
Si j’imagine, je vois. Que fais-je de plus en voyageant ? Seule une extrême faiblesse de l’imagination peut justifier que l’on ait à se déplacer pour sentir »
SOARES Bernardo, Voix lactée, Grands textes, in Le Livre de l’intranquillité, op. cit., p. 428.


« Nous avons tous deux vies :
La véritable, qui est celle que nous avons rêvée pendant l’enfance,
Et que nous continuons à rêver, adultes, sur fond de brume ;
La fausse, qui est celle que nous vivons dans la vie partagée avec d’autres,
Qui est la pratique, l’utile,
Celle dans laquelle on finit par nous mettre dans un cercueil.
Dans l’autre il n’y a pas de cercueil, pas de mort.
Il n’y a que les illustrations de l’enfance :
De grands livres colorés, pour voir, pas pour lire ;
De grandes pages de couleurs pour s’en souvenir plus tard.
Dans l’autre nous sommes nous-mêmes,
Dans l’autre nous vivons ;
Dans celle-ci nous mourons, c’est là ce que vivre veut dire.
En ce moment, aux prises avec cette nausée, je ne vis que dans l’autre… »
DE CAMPOS Alvaro, Dactylographie, in Derniers poèmes, OC de Fernando PESSOA, op. cit., p. 445.

lundi 30 janvier 2012

Chaos granitique : mystères de la morphogénèse

« Les granites ne se forment pas dans la terre comme des truffes, et ne croissent pas comme des sapins sur les roches calcaires ! » 
Horace-Bénédict de Saussure (1740-1799)










La porosité est une propriété générale et qui appartient à tous les corps ; mais elle n'appartient pas à tous au même degré.

Traité de physique Brisson t. I, p. 15 

 

Ces chaos granitiques sont constitués de « boules » de granite très peu altéré. Quand il pleut, l'eau ruisselle sur ces boules, sèche dès la fin des précipitations et n'altère que très peu la roche des chaos. Par contre, le sol et le sous sol situés à la base des chaos restent longtemps imbibés de l'eau de ces précipitations. Cette eau du sol et du sous-sol, rendue plus acide par le CO2 issus de la respiration des organismes du sol et par les acides humiques produit par la décomposition incomplète de la matière organique du sol, altère efficacement la roche du sous-sol. Or, les granites sont très souvent parcourus de diaclases. L'altération du granite et sa transformation en « arène granitique » (mélange d'argiles néoformées et de minéraux hérités comme des quartz et des feldspath) se fait donc dans les premiers décimètres ou mètres superficiels du sol, et plus en profondeur le long des diaclases permettant la circulation des eaux souterraines. L'altération le long des diaclases « épargne » les volumes situés entre elles, ce qui produit des « blocs » de granite sain entourés d'arène et de granite altéré, blocs de morphologie anguleuse dans la partie inférieure du profil, de morphologie de plus en plus ovoïde ou sphérique dans la partie supérieure.

Pierre Thomas

ENS Lyon - Laboratoire de Géologie de Lyon