jeudi 11 octobre 2012

Le regard que nous portons sur le monde :


written by Gardner Fox - drawn by Murphy Anderson -
1961 - +

Le processus de valorisation de la marchandise, qui repose sur la production de la plus-value, ne peut être maintenu et accentué que par la mise au labeur d’une partie croissante de la force de travail disponible ou par la multiplication des objets produits. La plus-value demande à être indéfiniment accrue, pour que l’accumulation, simplement, ne s’interrompe pas et que le capitalisme ne s’effondre pas. Nous percevons là, au moins intuitivement, en quoi sont résolument vains les discours sur la croissance et la décroissance et, encore plus, ceux sur la régulation de l’économie capitaliste. Le Capital ne peut que croître et vouloir croître. Il doit croître ou mourir.
La valeur des marchandises ainsi produites contient donc une part déterminée, qui représente l’investissement matériel (les matières premières, les moyens de production, etc.) et une part mouvante, qui valorise la valeur, l’accroît, c’est la dépense sociale de force de travail. Cependant, cette dépense de force de travail a des limites, essentiellement biologiques. Une fois que tous les hommes ont été mis au service de la production capitaliste, femmes et enfants compris, une fois que la journée de travail a atteint ses limites raisonnables, une fois que l’intensité du travail a elle aussi atteint ses limites, et que la partie productive du Capital menace de sombrer sous l’épuisement, seule la machine peut contribuer à un accroissement de la productivité et tendre vers une production illimitée de marchandises qui, quant à elles, contiennent individuellement de moins en moins de plus-value, ont de moins en moins de valeur. C’est ce que Marx a appelé la « tendance à la baisse du taux de profit », signifiant par là que le phénomène corrélatif à la démultiplication quantitative des objets marchands est la baisse constante de la plus-value qu’ils contiennent jusqu’à ne plus en représenter qu’une part infinitésimale. Ce phénomène par lequel plus il est produit de marchandises et moins chacune d’elle contient de valeur implique à son tour que le Capital en produise toujours de plus en plus. C’est la seule explication qui permette de comprendre pourquoi la technologie n’avait connu, avant, aucune expansion et aucun perfectionnement équivalents à ce que nous connaissons depuis environ deux cents ans. Le capitalisme est le règne absolu d’une productivité qui demande, qui réclame et nécessite, un constant accroissement, une constante intensification, c’est-à-dire des machines de plus en plus performantes et une consommation d’énergie toujours élargie à de nouvelles sources.
Les machines, jusqu’alors subordonnées en tant que simples objets technologiques à une technique elle-même assujettie aux impératifs des formes d’organisation qui en conditionnaient l’évolution, occupent ainsi, aujourd’hui, une tout autre position.




Il faudrait plutôt partir d’une évaluation de la puissance de calcul totale désormais en usage sur la planète et traduire cela en termes démographiques. Un tel compte ferait apparaître que la planète Terre est désormais peuplée par une puissance de calcul de centaines de milliards d’équivalent-hommes. Cette puissance de travail a largement affecté le regard que nous portons sur le monde et la façon dont nous nous le représentons. Il a modifié la vie politique, économique et culturelle des sociétés que nous qualifions encore d’“humaines“ alors même que le fonctionnement des sociétés est désormais composé majoritairement de ces équivalent-hommes dont la démographie, la sociologie et l’économie politique entrent en compétition avec l’humanité quant aux finalités que cette dernière peut se donner à elle même.
Bureau d’études, La planète laboratoire 4 octobre 2011, +




Oui, l’élimination de la magie a ici le caractère de la  magie elle-même
Wittgenstein, Remarques sur le Rameau d’or de Frazer

mardi 9 octobre 2012

Des choses qui comptent :


John Kerstholt - Rolling thunder cloud photographed in Enschede, The Netherlands- 2008


Luciano Berio, Sinfonia, Side A [11:35] [FLAC]

Luciano Berio, Sinfonia, Side B [15:24] [FLAC] 


Je ne suis pas sage du tout. Je te l’ai dit, je ne sais rien. Je connais les livres, et je peux assembler des mots - ça ne veut pas dire que je sais parler des choses qui comptent le plus pour moi.
- Mais tu le fais maintenant - d’une certaine façon.
- Oui, d’une certaine façon… c’est toujours comme ça que je dis les choses : d’une certaine façon.

André Aciman, Plus tard ou jamais, Call me by your name,
traduction de l’américain : Jean-Pierre Aoustin

pour les gournands ... +

lundi 1 octobre 2012

Comment dire autrement ?

Le travail sur enclume de la pierre au Brésil - +



Il se peut que la plupart des hommes trouvent un agrément et un réconfort à ce qu’on leur présente un monde tout fait, à l’exception de quelques minimes détails personnels ; et l’on ne saurait mettre en doute le fait que tout ce qui dure n’est pas simplement du conservatisme, mais la base même de tous les progrès et de toutes les révolutions ; il faut cependant ajouter que les hommes qui vivent pour ainsi dire de leur propre chef en ressentent un obscur et profond malaise. Tandis qu’Ulrich considérait le bâtiment sacré dans une parfaite intelligence de ses subtilités architecturales, il prit conscience, avec une vivacité surprenante, du fait que l’on pouvait tout aussi aisément dévorer des êtres humains que bâtir ou laisser debout de pareils monuments. Les maisons vides, la voûte du ciel au-dessus, partout un inexprimable accord des lignes et des volumes qui accueillaient et guidaient le regard, l’air et l’expression des gens qui passaient au-dessous, leurs livres et leur morale, les arbres de la rue… ; tout cela est parfois aussi raide qu’un paravent, aussi dur que le poinçon d’un estampeur, et (comment dire autrement ?) si complet, si achevé et si complet que l’on n’est plus à côté qu’un brouillard superflu, un vague souffle réprouvé dont Dieu ne se soucie guère. Alors, Ulrich se souhaita d’être un homme sans qualités. Mais les choses ne sont pas tellement différentes chez les autres hommes. Au fond, il en est peu qui sachent encore, dans le milieu de leur vie, comment ils ont bien pu en arriver à ce qu’ils sont, à leurs distractions, leur conception du monde, leur femme, leur caractère, leur profession et leur succès ; mais ils ont le sentiment de n’y plus pouvoir changer grand-chose. On pourrait même prétendre qu’ils ont été trompés, car on n’arrive jamais à trouver une raison suffisante pour que les choses aient tourné comme elles l’ont fait ; elles auraient aussi bien pu tourner autrement, les événements n’ont été que rarement l’émanation des hommes, la plupart du temps, ils ont dépendu de toutes sortes de circonstances, de l’humeur, de la vie et de la mort d’autres hommes, ils leur sont simplement tombés dessus à un moment donné. Dans leur jeunesse, la vie était encore devant eux comme un matin inépuisable, de toutes parts débordante de possibilités et de vide, et à midi déjà voici quelque chose devant vous qui est en droit d’être désormais votre vie, et c’est aussi surprenant que le jour où un homme est assis là tout d’un coup, avec qui l’on a correspondu pendant vingt ans sans le connaître, et qu’on s’était figuré tout différent. Mais le plus étrange est encore que la plupart des hommes ne s’en aperçoivent pas ; ils adoptent l’homme qui est venu en eux, dont la vie s’est acclimatée en eux, les événements de sa vie leur semblent désormais l’expression de leurs qualités, son destin est leur mérite ou leur malchance. Il leur est arrivé ce qui arrive aux mouches avec le papier tue-mouches : quelque chose s’est accroché à eux, ici agrippant un poil, là entravant leurs mouvements, quelque chose les a lentement emmaillotés jusqu’à ce qu’ils soient ensevelis dans une housse épaisse qui ne correspond plus que de très loin à leur forme primitive. Dès lors, ils ne pensent plus qu’obscurément à cette jeunesse où il y avait eu en eux une force de résistance : cette autre force qui tiraille et siffle, qui ne veut pas rester en place et déclenche une tempête de tentatives d’évasion sans but ; l’esprit moqueur de la jeunesse, son refus de l’ordre établi, sa disponibilité à toute espèce d’héroïsme, au sacrifice comme au crime, son ardente gravité et son inconstance, tout cela n’est que tentatives d’évasion. Celles-ci expriment simplement, en fin de compte, qu’aucune entreprise juvénile ne paraît issue d’une nécessité intérieure incontestable, quand bien même elles l’expriment de manière à laisser entendre que toutes ces entreprises étaient urgentes et indispensables. Quelqu’un, n’importe qui, invente un beau geste nouveau, intérieur ou extérieur… Comment appeler cela ? Une attitude vitale ? Une forme dans laquelle l’être intérieur se répand comme le gaz dans un ballon de verre ? Une ex-pression de l’impression ? Une technique de l’être ? Ce peut être une nouvelle coupe de moustache ou une nouvelle pensée. C’est du théâtre mais tout théâtre à un sens, et dans l’instant, comme les moineaux sur les toits quand on leur lance des miettes, les jeunes âmes se jettent là-dessus. Ce n’est pas difficile à comprendre : quand au-dehors pèsent sur la langue, les mains et les yeux un monde lourd, cette lune refroidie qu’est la terre, des maisons, des mœurs, des tableaux et des livres, et quand il n’y a rien au-dedans qu’un brouillard informe et toujours changeant , n’est-ce pas un immense bonheur que quelqu’un vous propose une expression dans laquelle on croit se reconnaître ? Quoi de plus naturel si l’homme passionné s’empare de cette forme nouvelle avant l’homme ordinaire ? Elle lui offre l’instant de l’être , de l’équilibre des tensions entre le dedans et le dehors, entre l’écrasement et l’éclatement.
Robert Musil, L'homme sans qualité, vers 1930.





Schématisation de la percussion verticale d’éclatement sur enclume (type 2) - +



dimanche 30 septembre 2012

La symphonie de la résistance :


All things by immortal power,
Near and Far
Hiddenly
To each other linked are,
That thou canst not stir a flower
Without troubling of a star.

Toutes choses sur terre secrètement sont reliées.
Et vous ne pouvez cueillir une fleur sans blesser une étoile.
Francis Thompson, poète anglais du XIXe siècle.


Photoeurdetrouble alphabet du silence - +

TRIBULATIONS D'UN RÊVEUR ATTITRÉ


Ce n’est pas une affaire d’épaules
ni de biceps
que le fardeau du monde
Ceux qui viennent à le porter
sont souvent les plus frêles
Eux aussi sont sujets à la peur
au doute
au découragement
et en arrivent parfois à maudire
l’Idée ou le Rêve splendides
qui les ont exposés
au feu de la géhenne
Mais s’ils plient
ils ne rompent pas
et quand par malheur fréquent
on les coupe et mutile
ces roseaux humains
savent que leurs corps lardés
par la traîtrise
deviendront autant de flûtes
que des bergers de l’éveil emboucheront
pour capter
et convoyer jusqu’aux étoiles
la symphonie de la résistance
Abdellatif Laâbi, +

Pulsar B1509 - Nasa


mardi 25 septembre 2012

lundi 24 septembre 2012

Satisfaire nos désirs :

Richard Long - Muezzin - c2000 - +

L'irritation du doute est le seul mobile qui nous fasse lutter pour arriver à la croyance. Il vaut certainement mieux pour nous que nos croyances soient telles, qu'elles puissent vraiment diriger nos actions de façon à satisfaire nos désirs. Cette réflexion nous fera rejeter toute croyance qui ne nous semblera pas de nature à assurer ce résultat. La lutte commence avec le doute et finit avec lui. Donc, le seul but de la recherche est d'établir une opinion. On peut croire que ce n'est pas assez pour nous, et que nous cherchons non pas seulement une opinion, mais une opinion vraie. Qu'on soumette cette illusion à l'examen, on verra qu'elle est sans fondement. Sitôt qu'on atteint une ferme croyance, qu'elle soit vraie ou fausse, on est entièrement satisfait. Il est clair que rien hors de la sphère de nos connaissances ne peut être l'objet de nos investigations, car ce que n'atteint pas notre esprit ne peut être un motif d'effort intellectuel. Ce qu'on peut tout au plus soutenir, c'est que nous cherchons une croyance que nous pensons vraie. Mais nous pensons que chacune de nos croyances est vraie, et le dire est réellement une pure tautologie.
(...)

Richard Long - Nomad - c1990

Or il existe des personnes, au nombre desquelles, je dois le croire, se trouve le lecteur, qui, dès qu'elles verront que l'une de leurs croyances est déterminée par quelque circonstance en dehors de la réalité, admettront à l'instant même et non pas seulement des lèvres que cette croyance est douteuse, mais en douteront réellement, de sorte qu'elle cessera d'être une croyance.
(...)
Richard Long - fives stones - c1970

Par dessus tout, il faut considérer qu'il y a quelque chose de plus salutaire que toute croyance particulière : c'est l’intégrité de la croyance, et qu'éviter de scruter les bases d'une croyance, par crainte de les trouver vermoulues, est immoral tout autant que désavantageux. Avouer qu'il existe une chose telle que le vrai, distinguée du faux simplement par ce caractère que, si l'on s'appuie sur elle, elle conduira au but que l'on cherche sans nous égarer, avouer cela et, bien qu'en en étant convaincu, ne pas oser connaître la vérité, chercher au contraire à l'éviter, c'est là, certes, une triste situation d'esprit.
       (À suivre.)

 La logique de la science, Comment se fixe la croyance ?, Charles-Sanders Peirce, 1878, +pdf


Matfré Ermengau - Breviari d’amor et Lettre à sa sœur - 14ème siècle - +

dimanche 23 septembre 2012

L’âme enterrée :

Charles Fréger - wilder mann - +


Celui qui n’a jamais voulu se châtrer n’est qu’un chien Moi je dis le mot désespoir J’écris le mot désespoir avec le pâle sourire de celui qui sait Qui est déjà mort Qui vit à côté de lui-même attentif à la vie quotidienne l’âme enterrée déjà Je ne termine plus mes phrases Bientôt plus aucun son ne sortira de ma bouche J’attendrai comme celui assis sur sa valise dans une gare Sans billet Sans raison de partir Sans envie et bientôt curieusement sans douleur comme sous la torture Je n’ai rien dit N’ai rien avoué moi qui pourtant sais tout Maintenant n’écoute que mon sang familier Observe des heures la pulsation régulière à mon poignet Poi-gnet Poi-gnet Poi-gnet Serait-ce cela la mort Ce détachement de soi Cette absence en soi-même Ce calme plat de la non espérance Du non désir aussi avec mon sexe ridicule porté comme une blessure à peine secrète Est-il l’heure Est-il déjà l’heure Les murs m’observent M’entourent Se referment sur moi qui n’aurai bientôt plus de peau Plus de larmes Moi qui ai tant pleuré sur moi Hier encore lorsque je vivais Mais est-ce bien cela vivre cette perpétuelle déchirure il devait bien y avoir autre chose

Que je n’ai pas su voir —

Franck Venaille, Pourquoi tu pleures, dis ? Pourquoi tu pleures ? Parce que le ciel est bleu Parce que le ciel est bleu…, éd. Pierre-Jean Oswald, 1972



mercredi 19 septembre 2012

lundi 17 septembre 2012

Vivre et affronter :


A. Seddeler - Dmitry Kardovsky - Vasily Kandinsky - Azbe-Schule - Munich - 1897


L'enjeu de l'éveil, c'était, semblait-il, non la vérité et la connaissance, mais la réalité, le fait de la vivre et de l'affronter. L'éveil ne vous faisait pas pénétrer plus près du noyau des choses, plus près de la vérité. Ce qu'on saisissait, ce qu'on accomplissait ou qu'on subissait dans cette opération, ce n'était que la prise de position du moi vis-à-vis de l'état momentané de ces choses. On ne découvrait pas des lois, mais des décisions, on ne pénétrait pas dans le cœur du monde, mais dans le cœur de sa propre personne. C'était aussi pour cela que ce qu'on connaissait alors était si peu communicable, si singulièrement rebelle à la parole et à la formulation. Il semblait qu'exprimer ces régions de la vie ne fît pas partie des objectifs du langage. Quand par exception il arrivait qu'on suivît quelque temps votre pensée, c'était que l'homme qui vous comprenait était dans une situation analogue, qu'il souffrait ou s’éveillait comme vous.
Hermann Hesse, Le Jeu des Perles de Verre, 1943.


 Vassily Kandinsky - Jaune-Rouge-Bleu - 1925



 Vassily Kandinsky - Plusieurs cercles - 1926



jeudi 13 septembre 2012

Eternellement humain :

Georges Rouault  christ dans la banlieue - +.



Le gardeur de troupeaux


(...)


Un midi à la fin du printemps
Je fis un rêve comme une photographie.
Je vis Jésus Christ descendre sur terre.

Il arriva par le versant d'une colline
Redevenu enfant,
Il courait et il se roulait dans l'herbe
Il arrachait les fleurs et les jetait
Il riait pour qu'on l'entende au loin

Il avait fui le ciel.
Il était nôtre, tant ! qu'il ne pouvait faire semblant
D'être la deuxième personne de la Trinité.
Au ciel tout était faux, tout était en désaccord
Avec les fleurs, les arbres et les pierres.
Au ciel il lui fallait toujours être sérieux
Et de temps à autre redevenir homme
Et monter sur la croix, et être toujours en train de mourir
Avec une couronne tout entourée d'épines
Et les pieds percés de clous,
Avec même un chiffon autour de la ceinture
Comme les noirs sur les illustrations.
On ne le laissait même pas avoir un père et une mère
Comme les autres enfants.
Son père c'était deux personnes -
Un vieux appelé Joseph, qui était charpentier,
Et qui n'était pas son père;
Et son autre père était une colombe stupide
L'unique colombe laide au monde
Parce qu'elle n'appartenait ni au monde ni n'était colombe.
Et sa mère n'avait pas aimé avant de l'avoir.
Elle n'était pas femme : c'était une valise
Dans laquelle il était venu du ciel.
Et on voulait que lui, qui n'était né que de sa mère,
Et n'avait jamais eu de père à aimer et respecter,
Prêchât la bonté et la justice !

Un jour que Dieu était en train de dormir
Et que le Saint Esprit était en train de voler,
Il s'approcha de la boîte à miracles et en vola trois.
Avec le premier il fit que personne ne sût qu'il avait fui.
Avec le deuxième il se créa éternellement humain et enfant.
Avec le troisième il créa un Christ éternellement sur la croix
Et le laissa cloué sur la croix qui est au ciel
Et sert de modèle aux autres.
Ensuite il s'est enfui vers le Soleil
Et il est descendu par le premier rayon qu'il attrapa.
Aujourd'hui il vit dans mon village avec moi.
C'est un bel enfant joyeux et spontané.
Il essuie son nez à son bras droit,
Il saute sur les flaques d'eau,
Cueille les fleurs, il les aime et il les oublie.
Il jette des pierres aux ânes,
Il vole les fruits dans les vergers
Il s'enfuit devant les chiens en criant.
Et parce qu'il sait qu'elles n'aiment pas ça,
Et que tout le monde trouve ça amusant,
Il court après les filles
Qui vont en bandes par les chemins
Avec des pots de terre sur la tête
Et il fait voler leurs jupes.

A moi il m'a tout appris.
Il m'a appris à regarder les choses.
Il me signale toutes les choses qu'il y a dans les fleurs.
Il me montre comme les pierres sont drôles
Quand on les tient dans la main
Et qu'on les regarde doucement.

(...)
Fernando Pessoa = Alberto Caeiro, Le gardeur de troupeaux, traduction Luciamel, +.








 Georges Rouaul - Passion

mardi 11 septembre 2012

Le concert d'Astrée :


Toute œuvre humaine doit naître de la pénombre et de l’aveuglement, doit donc demeurer dissonante.
Hermann Broch, La Mort de Virgile

lundi 10 septembre 2012

L’inquiétude justifiée :



World War I in Color, by Kenneth Branagh +

Le peuple ne croit plus à l’origine sainte de la propriété privée, produite, nous disaient les économistes, - on n’ose plus le répéter maintenant - par le travail personnel des propriétaires ; il n’ignore point que le labeur individuel ne crée jamais des millions ajoutés à des millions, et que cet enrichissement monstrueux est toujours la conséquence d’un faux état social, attribuant à l’un le produit du travail de milliers d’autres ; il respectera toujours le pain que le travailleur a durement gagné, la cabane qu’il a bâtie de ses mains, le jardin qu’il a planté, mais il perdra certainement le respect des mille propriétés fictives que représentent les papiers de toutes espèces contenus dans les banques. Le jour viendra, je n’en doute point, où il reprendra tranquillement possession de tous les produits du labeur commun, mines et domaines, usines et châteaux, chemins de fer, navires et cargaisons. Quand la multitude, cette multitude "vile" par son ignorance et la lâcheté qui en est la conséquence fatale, aura cessé de mériter le qualificatif dont on l’insulta, quand elle saura, en toute certitude que l’accaparement de cet immense avoir repose uniquement sur une fiction chirographique, sur la foi en des paperasses bleues, l’état social actuel sera bien menacé ! 
(...) 
Or n’est-ce pas une risée que de voir une société ordonnée dans ce monde de la civilisation européenne, avec la suite continue de ses drames intestins, meurtres et suicides, violences et fusillades, dépérissements et famines, vols, dols et tromperies de toute espèce, faillites, effondrements et ruines. Qui de nous, en sortant d’ici, ne verra se dresser à côté de lui les spectres du vice et de la faim ? Dans notre Europe, il y a cinq millions d’hommes n’attendant qu’un signe pour tuer d’autres hommes, pour brûler les maisons et les récoltes ; dix autres millions d’hommes en réserve hors des casernes sont tenus dans la pensée d’avoir à accomplir la même œuvre de destruction ; cinq millions de malheureux vivent ou, du moins, végètent dans les prisons, condamnés à des peines diverses, dix millions meurent par an de morts anticipées, et sur 370 millions d’hommes, 350, pour ne pas dire tous, frémissent dans l’inquiétude justifiée du lendemain : malgré l’immensité des richesses sociales, qui de nous peut affirmer qu’un revirement brusque du sort ne lui enlèvera pas son avoir ? Ce sont là des faits que nul ne peut contester, et qui devraient, ce me semble, nous inspirer à tous la ferme résolution de changer cet état de choses, gros de révolutions incessantes.
Élisée Reclus, L’Anarchie, 1894, +.



dimanche 9 septembre 2012

Une volonté de bâtir :

 
Maurits Cornelis Escher  (1898-1972)  - air et eau
+ +


...et quand on lui dit d'une chose qu'elle est comme elle est, il pense qu'elle pourrait aussi bien être autre. Ainsi pourrait-on définir simplement le sens du possible comme la faculté de penser tout ce qui pourrait être « aussi bien », et de ne pas accorder plus d'importance à ce qui est qu'à ce qui n'est pas. On voit que les conséquences de cette disposition créatrice peuvent être remarquables ; malheureusement, il n'est pas rare qu'elles fassent apparaître faux ce que les hommes admirent et licite ce qu'ils interdisent, ou indifférents l'un et l'autre...Ces hommes du possible vivent, comme on dit ici, dans une trame plus fine, trame de fumée, d’imaginations, de rêveries et de subjonctifs ; quand on découvre des tendances de ce genre chez un enfant, on s'empresse de les lui faire passer, on lui dit que ces gens sont des rêveurs, des extravagants, des faibles, d'éternels mécontents qui savent tout mieux que les autres.
Quand on veut les louer au contraire, on dit de ces fous qu’ils sont des idéalistes, mais il est clair que l’on ne définit jamais ainsi que leur variété inférieure, ceux qui ne peuvent saisir le réel ou l’évitent piteusement, ceux chez qui, par conséquent, le manque de sens du réel est une véritable déficience. Néanmoins le possible ne comprend pas seulement les rêves des neurasthéniques, mais aussi les desseins encore en sommeil de Dieu. Un événement et une vérité possibles ne sont pas égaux à un événement et à une vérité réels moins la valeur « réalité », mais contiennent, selon leurs partisans du moins, quelque chose de très divin, un feu, une volonté de bâtir, une utopie consciente qui, loin de redouter la réalité, la traite simplement comme une tâche et une invention perpétuelles. La terre n’est pas si vieille après tout, et jamais, semble-t-il, ne fut dans un état aussi intéressant.
Robert Musil, L'homme sans qualité, vers 1930.



Mosaïque

vendredi 7 septembre 2012

Gunkanjima vs Nakishima :


Louidgi Beltrame - Gunkanjima - +



+     +     +




île de Gunkanjima

Jérôme Dupré la Tour
Mayumi Bruley

Ernest Bergez

Mélissa Acchiardi
Nakishima





+     +     +






Nakishima est une île déserte,
Où les ruines s'accordent aux couleurs de l'automne,
Où les espaces de l'enfance sont rouillés, Multicolores.
Quelque part un grand arbre, un rendez-vous, et les fleurs.
Entrepôts infinis et rêves éternels de transformation,
Bateaux imaginaires qui s'enfoncent dans une mer de ferraille,
Nakishima était aussi un beau terrain de jeu.
Sous un soleil d'hiver, Ayane se souvient.
 


Gunkanjima vers 1930

mercredi 5 septembre 2012

Une fraction tardive :


L'essence du vivant est une mémoire, la préservation physique du passé dans le présent. En se reproduisant les formes de vies relient le passé au présent et enregistrent des messages pour l'avenir. Les bactéries qui aujourd'hui fuient l'oxygène rappellent le monde dénué d'oxygène dans lequel elles ont pris naissance. Les poissons fossiles racontent que des étendues d'eau ouvertes existent sans discontinuer depuis des centaines de millions d'années. Les graines qui ont besoin de températures polaires pour germer évoquent des hivers glacés. L'embryon humain récapitule certaines des anciennes phases de développement des animaux.
(...)
Plus de 99,99 % des espèces apparues sont aujourd'hui éteintes. Mais la pellicule planétaire, avec son armée de cellules, perdure depuis plus de 3 milliards d'années. Son fondement passé, présent et futur c'est le microcosme, des milliers de milliards de microbes en communication et en évolution. Le monde visible constitue une fraction tardive, hyperdéveloppée, du microcosme.
Lynn Margulis, Dorion Sagan, L'univers bactériel

dimanche 2 septembre 2012

On est dans l'invisible :

Israël - Nir Ellias - Reuters

On tombe. On n'est pas seul dans ces limbes d'en bas ;
On sent frissonner ceux qu'on ne distingue pas ;
On ne sait si ce sont des hydres ou des hommes ;
On se sent devenir les larves que nous sommes ;
On entrevoit l'horreur des lieux inaperçus,
Et l'abîme au-dessous, et l'abîme au-dessus.
Puis tout est vide ! On est le grain que le vent sème.
On n'entend pas le cri qu'on a poussé soi-même ;
On sent les profondeurs qui s'emparent de vous ;
Les mains ne peuvent plus atteindre les genoux ;
On lève au ciel les yeux et l'on voit l'ombre horrible.
On est dans l'impalpable, on est dans l'invisible ;
Des souffles par moments passent dans cette nuit.
Puis on ne sent plus rien. — Pas un vent, pas un bruit,
Pas un souffle ; la mort, la nuit ; nulle rencontre ;
Rien, pas même une chute affreuse ne se montre.
Et l'on songe à la vie, au soleil, aux amours,
Et l'on pense toujours, et l'on tombe toujours !
Et le froid du néant lentement vous pénètre !
Vivants ! tomber, tomber, et tomber, sans connaître
Où l'on va, sans savoir où les autres s'en vont !
Une chute sans fin dans une nuit sans fond,
Voilà l'enfer.
Victor Hugo,  La Légende des siècles, Dernière série, XX, La Vision de Dante, +.

Somalie - Irada Humbatova - Reuters


Thaïlande - Reuters - Dario Pignatelli