lundi 24 juin 2013

Chasser toute sorte de douleur :


Lorem Ipsum                                                                                                                                                            : + :





Pour vous faire mieux connaître d’où vient l’erreur de ceux qui blâment la volupté, et qui louent en quelque sorte la douleur, je vais entrer dans une explication plus étendue, et vous faire voir tout ce qui a été dit là-dessus par l’inventeur de la vérité, et, pour ainsi dire, par l’architecte de la vie heureuse.
Personne, dit Épicure, ne craint ni ne fuit la volupté en tant que volupté, mais en tant qu’elle attire de grandes douleurs à ceux qui ne savent pas en faire un usage modéré et raisonnable ; et personne n’aime ni ne recherche la douleur comme douleur, mais parce qu’il arrive quelquefois que, par le travail et par la peine, on parvient à jouir d’une grande volupté. En effet, pour descendre jusqu’aux petites choses, qui de vous ne fait point quelque exercice pénible pour en retirer quelque sorte d’utilité ? Et qui pourrait justement blâmer, ou celui qui rechercherait une volupté qui ne pourrait être suivie de rien de fâcheux, ou celui qui éviterait une douleur dont il ne pourrait espérer aucun plaisir.

Au contraire, nous blâmons avec raison et nous croyons dignes de mépris et de haine ceux qui, se laissant corrompre par les attraits d’une volupté présente, ne prévoient pas à combien de maux et de chagrins une passion aveugle les peut exposer. J’en dis autant de ceux qui, par mollesse d’esprit, c’est-à-dire par la crainte de la peine et de la douleur, manquent aux devoirs de la vie. Et il est très-facile de rendre raison de ce que j’avance. Car, lorsque nous sommes tout à fait libres, et que rien ne nous empêche de faire ce qui peut nous donner le plus de plaisir, nous pouvons nous livrer entièrement à la volupté et chasser toute sorte de douleur ; mais, dans les temps destinés aux devoirs de la société ou à la nécessité des affaires, souvent il faut faire divorce avec la volupté, et ne se point refuser à la peine. La règle que suit en cela un homme sage, c’est de renoncer à de légères voluptés pour en avoir de plus grandes, et de savoir supporter des douleurs légères pour en éviter de plus fâcheuses.
Cicéron, Des suprêmes biens et des suprêmes maux, traduction par Desmarais, Chapitre X, La peine peut être un moyen pour obtenir le plaisir, Morale de l'utilité.
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vendredi 21 juin 2013

Me servir des mots :


Maurizio Cattelan - Linda Evangelista - PierPaolo Ferrari

Même si je connais beaucoup de langues, peut-être trop, je n'ai jamais su spécialement me servir des mots, en tête à tête face à un homme. Bien consciente qu'une phrase demande ordinairement un sujet, un verbe et un complément, et qu'il faudra au moins trois conjonctions pour lui donner toute sa complexité, ma maîtrise des mots ne va pas si loin, je n'arrive pas à les trouver, à dire le mot juste, celui qui compte. Je n’arrive même pas à dire à un homme les paroles indispensables telles que "prends garde à toi" et "je t'aime". Dans cet ordre. 

Audur Ava Ólafsdóttir , L’Embellie, traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson
 


Pavel Havlicek - Chloé Sévigny

jeudi 20 juin 2013

Qui rencontrera le bonheur :


Alain Campos - Le loup                                                                                                                                            : + :


Du même côté
Dire ce qu’on dit chaque jour
les yeux fermés les yeux ouverts
Dire l’écharpe nouée dans l’air
la patience enfin mariée
enfin couverte d’agrafes
Son ombre changée en rosée
sa blessure dans tous les cœurs
comme un repas en plein azur
Une fleur terrasse le vent
Voici les murs rendus au plaisir
la lune ouverte à tout venant
le sable coulant des doigts
jusqu’au nadir
L’âme blonde du temps
dans sa cage du temps des galères
la tresser doucement sous l’eau


Je sais un être
une corne d’élégance
aux habitudes de fraîcheur
incendiant les doigts du feu
à même le silence
Le geste illuminé
par des rampes sourdes et fixes
libère un cheval de duvet
qui rencontrera le bonheur.
Gérald Neveu, Comme les loups vont au désir : toujours pour toi, 1948
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Alain Campos - CQFD

La douleur n´est pas éternelle :


Danielle Darieux - Le bon Dieu sans confession de Claude Autant Lara - 1953


La complainte des infidèles
Bonnes gens
Ecoutez la triste ritournelle
Des amants errants
En proie à leurs tourments
Parce qu´ils ont aimé
Des femmes infidèles
Qui les ont trompés
Ignominieusement
Méfiez-vous, femmes cruelles
Qu´on vous en fasse tout autant
La douleur n´est pas éternelle
Même chez le meilleur des amants
Vaincues par vos propres armes
Vous connaîtrez à votre tour
Et le désespoir et les larmes
De la jalousie et de l´amour

{Refrain:}
Cœur pour cœur
Dent pour dent
Telle est la loi des amants
Cœur pour cœur
Dent pour dent
Telle est la loi des amants.

Bonnes gens,
C´est le refrain des filles cruelles
Sans foi, ni serment
Trompées par leurs amants
Parce qu´ils ont aimé
Des femmes infidèles
Ils se sont vengés
Victorieusement
Ah! Souffrez mes tourterelles
Vous voici en peine d´amant!
Des inquiétudes mortelles
C´est vous qui connaîtrez le tourment
Répandez vos jolies larmes
Oui, pleurez, c´est bien votre tour
Vous avez dû rendre vos armes
Et l´amour est mort, vive l´amour

Danielle Darrieux Charles Boyer - Mayerling de Anatole litvak -1936

mardi 18 juin 2013

Par exemple la sympathie :


Electrostimulation


Mécanisme de la Physionomie Humaine - Guillaume Duchenne de Boulogne - 1862


-Les “émotions“, stricto sensu, désignent aujourd'hui pour un grand nombre de spécialistes, uniquement les émotions dites "basales" ou "primaires" ou “modales“, telles la peur, la surprise, la colère, la joie, la tristesse, le dégoût et quelques autres, au nombre d'une demi-douzaine à une dizaine, et leurs dérivées, émotions "mixtes", résultantes des mélanges des émotions basales. Leurs caractéristiques sont d’être des processus dynamiques qui ont un début et une fin et une durée relativement brève. Ces phénomènes “phasiques“ sont causés par des événements précis et inattendus.
-Les “épisodes émotionnels“ sont des émotions rémanentes : ils débutent comme les émotions basales mais ont des durées plus longues, un exemple caractéristique est celui du deuil, mais aussi de multiples circonstances de participation à des événements ou à des manifestations sociales : mariages, carnavals, fêtes et commémorations, compétitions sportives etc… L’état émotionnel commence souvent dans l’anticipation de l’événement, subit son apogée durant l’événement et persiste un temps plus ou moins long .
La rumination mentale est une autre forme d’émotion rémanente, elle consiste en retour souvent intrusif de pensées, images mentales ou souvenirs liés à un événement émotionnel passé.

-Les “sentiments“ tels que l’amour, la haine, l’angoisse, entre autres, se distinguent nettement des précédents par leurs causes plus complexes, par leur durée plus longue (“tonique“), et leur intensité plus basse. Bien que souvent construits sur une fixation affective à des objets précis ils persistent et sont vécus même en l’absence de ces objets.

-Les sentiments excessifs, apparentés aux états de dépendance affective qui caractérisent les addictions, constituent les “passions“.
Remarquons que la distinction que nous faisons entre “émotion“ et “sentiment“ rejoint la distinction qui est faite dans le langage courant entre “être émotif“ et “être sentimental“…

-Les “humeurs“ sont des dispositions ou états affectifs qui constituent un arrière plan plus ou moins durable imprégnant et orientant positivement ou négativement le déroulement de la vie quotidienne.

-Les “affects“ ou éprouvés affectifs sont les faces subjectives des états précédents. Certains caractérisent les émotions basales et leurs dérivées, certains autres sont durables et accompagnent ce que nous avons défini comme sentiments. (par exemple la sympathie que l’on porte à un ami, les affects de haine, de jalousie, d’amour… )
Jacques Cosnier, Psychologie des émotions et des sentiments, 2006 : + :



   Manabu Yamanaka - Gyahtei                                                                                                                                                  : + :

lundi 17 juin 2013

Mallorca :


Eddie Bonesire                                                                                                                                                        : + :


L’opposition farouche :


Alfred Eisenstaedt - Les enfants au théâtre de poupées regardant Saint Georges et le dragon - 1963      
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Le programme est effectivement à la hauteur des ambitions : 150.000 m² de surfaces hors œuvre dont 90.000 m2 pour le commerce, ramenées provisoirement à 60.000 m² en raison de l’opposition farouche de la Chambre de commerce et des associations de commerçants du centre-ville qui redoutaient la concurrence d’Odysseum. Comme l’exige sa double fonction, la programmation se décompose en un « pôle ludique » et un « pôle commercial ». Au premier correspond une série d’installations consacrées à la détente et à la distraction : multiplexe cinématographique, patinoire à double piste dont une « ludique » avec mur d’images, sonorisation musicale et D’J pour l’animation, planétarium, aquarium « océanique », complexe aquatique de remise en forme, palais de la danse, complexe bowling-karting, wake shake (vague artificielle dans un espace couvert pour surfer), mur d’escalade, lieux de restauration « à thèmes », etc. Ces équipements devaient servir de « locomotives » au « pôle commercial ». Celui-ci prendra la forme d’un ensemble « intégré et paysagé » où coexisteront un hypermarché, une douzaine de moyennes surfaces spécialisées et plus d’une centaine de boutiques. Regroupées dans un « Village commercial », elles seront « organisées autour d’un espace végétal et d’un plan d’eau, et desservies par des rues semi couvertes. Contrairement aux malls artificialisés des années 1980, le village commercial ne sera pas climatisé, l’air naturel circulant depuis l’eau et les espaces verts qui l’entourent ». Le tout sera « ordonné selon une composition scénographique » qui donnera la priorité à la « valorisation de l’espace public », car, précisait l’adjoint à l’urbanisme inspirateur du projet, « les gens, demain, ne viendront plus seulement dans les centres commerciaux pour acheter, mais pour voir ».
Jean-Pierre Garnier, De l’espace public à l’espace publicitaire, Odysseum à Montpellier, L’Homme et la Société | n° 174, décembre 2009 : + :



Alfred Eisenstaedt -A man standing in the lumberyard of Seattle Cedar Lumber Manufacturing -1939

dimanche 16 juin 2013

Prévenir le danger :



Brad Templeton - 2002 - Barrages des Trois-Gorges - Chine                                                                              : + :


Cela me confirme dans ma résolution de m’en tenir désormais uniquement à la nature : elle seule est d’une richesse inépuisable ; elle seule fait les grands artistes. Il y a beaucoup à dire en faveur des règles, comme à la louange des lois de la société. Un homme qui observe les règles ne produira jamais rien d’absurde ou d’absolument mauvais ; de même que celui qui se laissera guider par les lois et les bienséances ne deviendra jamais un voisin insupportable ni un insigne malfaiteur. Mais, en revanche, toute règle, quoi qu’on en dise, étouffera le vrai sentiment de la nature et sa véritable expression. "Cela est trop fort ! t’écries-tu ; la règle ne fait que limiter, qu’élaguer les branches gourmandes." Mon ami, veux-tu que je te fasse une comparaison ? Il en est de ceci comme de l’amour. Un jeune homme se passionne pour une belle ; il coule près d’elle toutes les heures de la journée, et prodigue toutes ses facultés, tout ce qu’il possède, pour lui prouver sans cesse qu’il s’est donné entièrement à elle. Survient quelque bon bourgeois, quelque homme en place, qui lui dit : "Mon jeune monsieur, aimer est de l’homme, seulement vous devez aimer comme il sied à un homme. Réglez bien l’emploi de vos instants ; consacrez-en une partie à votre travail et les heures de loisir à votre maîtresse. Consultez l’état de votre fortune : sur votre superflu, je ne vous défends pas de faire à votre amie quelques petits présents ; mais pas trop souvent ; tout au plus le jour de sa fête, l’anniversaire de sa naissance, etc." Notre jeune homme, s’il suit ces conseils, deviendra fort utilisable, et tout prince fera bien de l’employer dans sa chancellerie ; mais c’en est fait alors de son amour, et, s’il est artiste, adieu son talent. Ô mes amis ! pourquoi le torrent du génie déborde-t-il si rarement ? Pourquoi si rarement soulève-t-il les flots et vient-il bouleverser vos âmes saisies d’étonnement ? Mes chers amis, c’est que là-bas sur les deux rives habitent des hommes graves et réfléchis, dont les maisonnettes, les petits bosquets, les planches de tulipes et les potagers seraient inondés ; et à force d’opposer des digues au torrent et de lui faire des saignées, ils savent prévenir le danger qui les menace.
Johann Wolfgang von Goethe, Les Souffrance du jeune Werther, 1774, traduit de l'allemand par Bernard Groethuysen

Yang Yi - Uprooted - 2007                                                                                                                                      : + :

 

mardi 11 juin 2013

Ton sourire désire les larmes :





C’est ta bonté, ta trop grande bonté, qui ne veut ni se lamenter, ni pleurer : et pourtant, ô mon âme, ton sourire désire les larmes, et ta bouche tremblante les sanglots.
« Toute larme n’est-elle pas une plainte ? Et toute plainte une accusation ? » C’est ainsi que tu te parles à toi-même et c’est pourquoi tu préfères sourire, ô mon âme, sourire que de répandre ta peine —
— répandre en des flots de larmes toute la peine que te cause ta plénitude et toute l’anxiété de la vigne qui la fait soupirer après le vigneron et la serpe du vigneron !
Mais si tu ne veux pas pleurer, pleurer jusqu’à l’épuisement ta mélancolie de pourpre, il faudra que tu chantes, ô mon âme ! — Vois-tu, je souris moi-même, moi qui t’ai prédit cela :
— chanter d’une voix mugissante, jusqu’à ce que toutes les mers deviennent silencieuses, pour ton grand désir, —
— jusqu’à ce que, sur les mers silencieuses et ardentes, plane la barque, la merveille dorée, dont l’or s’entoure du sautillement de toutes les choses bonnes, malignes et singulières : —
— et de beaucoup d’animaux, grands et petits, et de tout ce qui a des jambes légères et singulières, pour pouvoir courir sur des sentiers de violettes, —
— vers la merveille dorée, vers la barque volontaire et vers son maître : mais c’est lui qui est le vigneron qui attend avec sa serpe de diamant, —
— ton grand libérateur, ô mon âme, l’ineffable — — pour qui seuls les chants de l’avenir sauront trouver des noms ! Et, en vérité, déjà ton haleine a le parfum des chants de l’avenir, —
— déjà tu brûles et tu rêves, déjà ta soif boit à tous les puits consolateurs aux échos graves, déjà ta mélancolie se repose dans la béatitude des chants de l’avenir ! — —
Ô mon âme, je t’ai tout donné, et même ce qui était mon dernier bien, et toutes mes mains se sont dépouillées pour toi : — que je t’aie dit de chanter, voici, ce fut mon dernier don !
Que je t’aie dit de chanter, parle donc, parle : qui de nous deux maintenant doit dire — merci ? — Mieux encore : chante pour moi, chante mon âme ! Et laisse-moi te remercier ! —

Ainsi parlait Zarathoustra.
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Un livre pour tous et pour personne, Traduit de l'allemand par Henri Albert : + :


Syrie - 2013

lundi 10 juin 2013

Cela ne me regarde pas :


Xavier Miserachs - Verges - Costa Brava Show - 1964

 
1. Des choses les unes dépendent de nous, les autres ne dépendent pas de nous. Ce qui dépend de nous, ce sont nos jugements, nos tendances, nos désirs, nos aversions, en un mot tout ce qui est opération de notre âme ; ce qui ne dépend pas de nous, c’est le corps, la fortune, les témoignages de considération, les charges publiques, en un mot tout ce qui n’est pas opération de notre âme.
2. Ce qui dépend de nous est, de sa nature, libre, sans empêchement, sans contrariété ; ce qui ne dépend pas de nous est inconsistant, esclave, sujet à empêchement, étranger.
3. Souviens-toi donc que si tu regardes comme libre ce qui de sa nature est esclave, et comme étant à toi ce qui est à autrui, tu seras contrarié, tu seras dans le deuil, tu seras troublé, tu t’en prendras et aux dieux et aux hommes ; mais si tu ne regardes comme étant à toi que ce qui est à toi, et si tu regardes comme étant à autrui ce qui, en effet, est à autrui, personne ne te contraindra jamais, personne ne t’empéchera, tu ne t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras absolument rien contre ton gré, personne ne te nuira ; tu n’auras pas d’ennemi, car tu ne souffriras rien de nuisible.
4. Aspirant à de si grands biens, songe qu’il ne faut pas te porter mollement à les rechercher, qu’il faut renoncer entièrement à certaines choses et en ajourner d’autres quant à présent. Mais si outre ces biens tu veux encore le pouvoir et la richesse, peut-être n’obtiendras-tu même pas ces avantages parce que tu aspires en même temps aux autres biens, et, en tout cas, ce qu’il y a de certain, c’est que tu manqueras les biens qui peuvent seuls nous procurer la liberté et le bonheur.
5. Ainsi, à toute idée rude, exerce-toi à dire aussitôt : « Tu es une idée, et tu n’es pas tout à fait ce que tu représentes. » Puis examine-la, applique les règles que tu sais, et d’abord et avant toutes les autres celle qui fait reconnaître si quelque chose dépend ou ne dépend pas de nous ; et si l’idée est relative à quelque chose qui ne dépende pas de nous, sois prêt a dire : « Cela ne me regarde pas. »
Arrien, Manuel d’Épictète, traduit du grec par Jean-François Thurot, : + :


Mindaugas Gabrenas - Madrid - 2008


lundi 3 juin 2013

La vérité en son retrait toujours renouvelé :


Clement Celma - Sagrada familia                                                                                                                                     : + :


... Dans la forêt, il y a des chemins qui, le plus souvent encombrés de broussailles, s'arrêtent soudain dans le non frayé.
On les appelle Holzwege.
Chacun suit son propre chemin, mais dans la même forêt. Souvent, il semble que l'un ressemble à l'autre. Mais ce n'est qu'une apparence.
Bûcherons et forestiers s'y connaissent en chemins. Ils savent ce que veut dire : être sur un Holzweg, sur un chemin qui ne mène nulle part.

***

Note préliminaire

Le titre du présent recueil est Holzwege.

Le titre est très ambigu. Si, en effet, le sens premier de Holzweg est bien celui de "chemin" (Weg) s'enfonçant en "forêt" (Holz) afin d'en ramener le "bois coupé" (Holz) - le sens premier étant donc : "chemin du bois", sens encore en usage de nos jours chez les bûcherons, forestiers, chasseurs et braconniers -, un autre sens n'a pas tardé, dès le XVe siècle, à éclipser le premier. C'est celui de "faux chemin", "sentier qui se perd". Dans l'usage courant, c'est celui qui a prévalu, ne se rencontrant toutefois que dans la seul locution : auf dem Holzweg sein (mot à mot : "être sur le chemin "du ailleurs, qui ne mène "nulle part"") - locution signifiant : "faire fausse route", "s'être fourvoyé", "ne pas y être", et cela surtout au sens figuré. Ainsi dira-t-on : da sind Sie auf dem Holzweg pour signifier : "là vous n'y êtes pas, la vous faite fausse route".

Lisant, au pluriel, et hors de l'expression stéréotypée, le mot Holzwege, le lecteur allemand est donc dès le départ dépaysé, mais non pas nécessairement choqué. Il a encore, face à ce titre, avec la façon de parler familière dans l'oreille, une vague consonance de "chemins en forêt profonde", de "sentiers plus ou moins inconnus"

Cette impression se confirme à la lecture de l'exergue, où Heidegger fait très subtilement jouer les nuances : "Bûcherons et forestiers s'y connaissent en chemins. Ils savent ce que c'est "auf einem Holzweg zu sein" - que d'être sur un Holzweg, et non pas "auf dem Holzweg", comme dit toujours la locution. Heidegger, par le seul emploi de l'article indéfini, fait disparaître d'un coup toute familiarité de la locution, ce qui ravive aussitôt dans le mot Holzweg la présence du Holz, c'est-à-dire de la forêt profonde, présence entièrement perdue dans la première phrase de l'exergue, non traduite : Holz lautet ein alter Name für Wald, "bois est un vieux nom pour forêt" - tout en sauvegardant par la même en toute sa force l'autre sens de "chemin perdu", à savoir "peu sûr", toujours exposé à un péril d'errance et de fausse route : car la forêt où sillonnent de tels chemins n'est autre que la forêt, le Holz, la Hylè, la sylve de l'être, c'est-à-dire de la vérité en son retrait toujours renouvelé.

Martin Heidegger, traduit de l'Allemand par Wolfgang Brokmeier, Chemins qui ne mènent nulle part, 1962

via : + :


Diana Lange - Ellipses & Connections                                                                                                                           : + :


dimanche 2 juin 2013

Un éclat particulier :

 

Les accidents mêmes qui s’ajoutent aux productions naturelles ont quelque chose de gracieux et de séduisant.
Le pain, par exemple, en cuisant par endroits se fendille et ces fentes ainsi formées et qui se produisent en quelque façon à l’encontre de l’art du boulanger, ont un certain agrément et excitent particulièrement l’appétit. De même, les figues, lorsqu’elles sont tout à fait mûres, s’entrouvrent ; et dans les olives qui tombent des arbres, le fruit qui va pourrir prend un éclat particulier.
Et les épis qui penchent vers la terre, la peau du front du lion, l’écume qui s’échappe de la gueule des sangliers, et beaucoup d’autres choses, si on les envisage isolément, sont loin d’être belles, et pourtant, par le fait qu’elles accompagnent les œuvres de la nature, elles contribuent à les embellir et deviennent attrayantes.
Aussi, un homme qui aurait le sentiment et l’intelligence profonde de ce qui se passe dans le Tout, ne trouverait pour ainsi dire presque rien, même en ce qui arrive par voie de conséquence, qui ne comporte un certain charme particulier. Cet homme ne prendra pas moins de plaisir à voir dans leur réalité les gueules béantes des fauves qu'à considérer toutes les imitations qu'en présentent les peintres et les sculpteurs. Même chez une vieille femme et chez un vieillard, il pourra, avec ses yeux de philosophe, apercevoir une certaine vigueur, une beauté tempestive, tout comme aussi, chez les enfants, le charme attirant de l'amour. De pareilles joies fréquemment se rencontrent, mais elles n'entraînent pas l'assentiment de tous, si ce n'est de celui qui s'est véritablement familiarisé avec la nature et ses productions.
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre III, II




vendredi 31 mai 2013

Mensonge qui connaît le nœud :

 
Camille Cier - mère à l'enfant                                                                                                                                    : + :


En ce monde où nous oublions,
Nous sommes ombres de qui nous sommes;
Les gestes réels qui sont les nôtres
En l’autre où, âmes, nous vivons,
Sont ici-bas grimaces et simulacres.
Tout est nocturne et confus
Dans ce qui existe ici parmi nous.
Projections, fumée diffuse
Du brasier qui brille mais se dérobe
Au regard dont la vie nous dote.
Mais quelques-uns, pour un moment,
S’ils regardent bien, réussissent
A voir au creux de l’ombre et de son mouvement
Quelle est en l’autre monde l’intention
De ce geste qui les fait vivre.
Alors ils rencontrent le sens
De ce qui s’étourdit ici-bas de grimaces,
Et tournent vers leur corps en allé,
Imaginé mais bien compris,
L’intuition d’un simple regard.
Ombre du corps, qui languit,
Mensonge qui connaît le nœud
L’attachant à la merveilleuse
Vérité qui le lance, éperdu de désir,
Contre le sol du temps et de l’espace.

Fernando Pessoa, Poemas Ocultistas, 09/05/1934


Gali Tibbon - Lalibela, Jerusalem of Africa                                                                                                                          : + :


dimanche 26 mai 2013

Dire quelque chose :


 
Les oiseaux vont mourir au Pérou - Romain Gary - 1968


Mon erreur a été de croire aux victoires individuelles. Aujourd'hui que je n'existe plus, tout m'a été rendu. Les hommes, les peuples, toutes nos légions me sont devenus alliés, je ne parviens pas à épouser leurs querelles intestines et demeure tourné vers l'extérieur, au pied du ciel, comme une sentinelle oubliée. Je continue à me voir dans toutes les créatures vivantes et maltraitées et je suis devenu complètement inapte aux combats fratricides.
Mais pour le reste, qu'on veuille bien regarder attentivement le firmament, après ma mort : on y verra, aux côtés d'Orion, des Pléiades ou de la Grande Ourse, une constellation nouvelle: celle du Roquet humain accroché de toutes ses dents à quelque nez céleste.
Il m'arrive même encore d'être heureux, comme ici, ce soir, étendu sur la plage de Big Sur, dans le crépuscule gris et vaporeux, alors que le cri lointain des phoques me parvient des rochers et qu'il me suffit de lever à peine la tête pour voir l'Océan. Je l'écoute très attentivement et j'ai toujours l'impression que je suis sur le point de comprendre ce qu'il cherche à me confier, que je vais enfin briser le code et que le murmure insistant, incessant du ressac, essaye, presque avec véhémence, de me dire quelque chose, de me donner une explication.
Dans ma main gauche, je serre la médaille d'argent du championnat de ping-pong que j'ai gagné à Nice, en 1932.
On peut me voir encore souvent ôter ma veste et me jeter soudain sur le tapis, me plier, me déplier et me replier, me tordre et me rouler, mais mon corps tient bon et je ne parviens pas à m'en dépêtrer, à repousser mes murs. Les gens croient en général que je fais seulement un peu de gymnastique et un grand hebdomadaire américain a publié sur deux pages ma photo en plein exercice, comme un exemple digne d'être suivi.
J'ai été assez malade, après la guerre, parce que je ne pouvais marcher sur une fourmi ou voir un hanneton dans l'eau, et finalement, j'ai écrit tout un gros livre pour réclamer que l'homme prenne la protection de la nature dans ses propres mains. Je ne sais pas ce que je vois au juste dans les yeux des bêtes, mais leur regard a une sorte d'interpellation muette, d'incompréhension, de question, qui me bouleverse complètement. Je n'ai d'ailleurs pas de bêtes chez moi, parce que je m'attache très facilement et, tout compte fait, je préfère m'attacher à l'Océan, qui ne meurt pas vite.
 Romain Gary, La promesse de l'aube, 1960



vendredi 24 mai 2013

Dis-moi que tu aimes :


Bruno Mouron et Pascal Rostain - Global Trash - Ivry-sur-seine
 
C’est l’été c’est l’été c’est l’été tout est prêt tout est presque prêt les bières au frais les piles de livres Bonjour Tristesse en haut de la pile Gatsby le Magnifique en haut de la pile Les clowns lyriques en haut de la pile un martini et de la glace dans un verre qui fait cling c’est l’été
Le soleil disparaît derrière le rocher et la mer devient noire bleue noire et grise et bonsoir tristesse c’est l’été les hannetons volent un peu lourds chasse-les d’un geste assieds-toi finis ton verre tant que l’air est encore chaud
Il y aura le soleil du monde qui passe des chats des tomates des grains de sable partout jusque dans les draps assieds-toi dis-moi que tu aimes autant que moi le matin qui entre par les fenêtres ouvertes les draps blancs froissés les matins d’été de quand on n’a pas dormi beaucoup dis-moi que tu te souviens de cette odeur des matins d’été de l’air frais sur les jambes de la lumière qui entre en douce à travers les persiennes du silence et de l’inactivité dis-moi pourquoi on est plus heureux l’été plus nostalgiques l’été plus vivants l’été assieds-toi et dis-moi.
Élodie Valette, Que disent les listes, : + :


Bruno Mouron et Pascal Rostain - Global Trash -Malawi

jeudi 23 mai 2013

Les lèvres et la bouche :

 
Photographe anonyme - Tirage argentique d’époque 9 septembre 1928

Je tape un clou.
Je, pronom pers., tape, un
verbe, un clou, un symbole
de dureté et de force. Je
tape un clou – un
processus de travail.
 Ernst Herbeck, 100 poèmes


Ich schlage einen Nagel ein.
Ich, pers. Fürtwort, schlage, ein Zeitwort, einen Nagel ein, ein Symbol des Härte und der Kraft. Ich schlage einen Nagel ein – ein Arbeitsvorgang.


Photographe anonyme - Tirage argentique d’époque - Vers 1950

Rouge

Rouge est le vin, rouge sont les œillets
Rouge est beau. rouge les fleurs et rouge.
Coloris lui même est beau.
la couleur rouge est rouge.
Rouge le drapeau, rouge le pavot.
Rouge les lèvres et la bouche.
Rouge la réalité et la
Chute. Beaucoup de feuilles bleues sont rouges.
 Ernst Herbeck, Tout le monde a une bouche,






mardi 21 mai 2013

Si l’émotion voulait s’y prêter :


Hans Bellmer - La poupée                                                                                                                                                : + :



Un ange passe

Tard dans la nuit, seul face à moi, je & moi-même
Peu convaincu par cette pénible scène
Juste la lune, & les longs couloirs de l’angoisse
Tourner en rond, voir le temps qui s’efface
Penser à l’une, à l’autre, aux autres & à l’effort
De concevoir un esprit assez fort
Une idée pure, un peu plus belle de la chair
Camouflée derrière ce masque de fer
À l’abondance, la danse des souvenirs froids
De ces nuits chaudes s’insinue en moi
Dans le miroir, deux yeux verts brillent & me rappellent
Les deux visages arborés par ma belle

Relever un autre défi
Condamner un autre pari
Sans cesse un ange passe & me rend silencieux
Déception séduisante qui me rend furieux
Lassante ambition mensongère
Que cette fuite de la mer
Peut-être devrais-je renoncer
Si le printemps voulait s’y prêter

Soirées d’été, soirées d’intense & de désirs
Tâchant ici de fonder un empire
Tant de visages, vite embrassés, vite oubliés
& ces corps blancs, décevants, accueillants
Sans une quête, à quoi se mesure la vie ?
L'enquête dira quelle est mon envie
Penser à l’une, être déjà dans la suivante
Le temps d’une aversion trop captivante
À les entendre, il s’agirait du septième ciel
Alors qu’il s’agit juste d’un bon miel
Mieux vaut mentir, & être un menteur sublimé
Qu’avouer si cruelle vérité

S’embourber dans un jeu d'ego
& ne plus jouer aux legos
Sans cesse un ange passe & me rend ambitieux
Vision hallucinante & instant litigieux
Lassante pulsion d'espérance
D’un autre voyage à Florence
Peut-être voudrais-je renoncer
Si l’émotion voulait s’y prêter

Tout ça pour ça, voudrait me dicter la raison
« VIENS avec moi » me dictent leurs saisons
J’entends la voix, & je m’incline pour connaître
Cet amour qui, peut-être, m’a fait naître
« Aime-moi vite, montre-moi tes secrets d’état »
Les secrets d’état d’âme ne comptent pas
Dans ce flot-là, qu’importe de vouloir mourir
Mieux vaut rester une statue de cire
Juste rentrer, se persuader de l’aimer
Faire le boulot, surtout ne pas crier
Peut-être un jour, je verrai la fin des tunnels
Il faudra bien que je me lasse d’elles

S’amouracher d’une hirondelle
& souvent se brûler les ailes
Sans cesse un ange passe & me ment par ses formes
Des fois qu’elle serait elle, je me déguise en homme
Bandante est la métamorphose
Trop souvent lassante est la chose
Peut-être oserais-je renoncer
Si l’âme sœur voulait s’y prêter

Oh ! mon ange, délivre-moi de ces folles…
 Shaomi, fragments nocturnes, : + :


Hans Bellmer - 12 doublée de satin blanc ... -  1938-1949



dimanche 19 mai 2013

Le tombeau des sentiments :

Adam Panczuk - Karczeby                                                                                                                                      : + :




Devant une Bougie

J'ai façonné d'or repoussé, comme
tu me l'avais, mère, expressément ordonné,
le chandelier d'où
elle me submerge peu à peu d'obscur au milieu
d'heures qui se brisent en miettes :
la fille de ton
être-morte.

Svelte, élancé,
ombre mince aux yeux amandes,
la bouche et le sexe
pris dans la danse d'une faune de sommeil,
elle se dégage légère de l'or béant,
monte vers le sommet
du crâne du Maintenant.

Par mes lèvres tendues
de nuit
je prononce la bénédiction :

Au nom des trois
qui se combattent jusqu'à
ce que le ciel plonge dans le tombeau des sentiments,
au nom des trois dont les anneaux
me brillent au doigt chaque fois
que dans le gouffre je dénoue les chevelures des arbres,
pour qu'un flux généreux fasse retentir l'abîme -,
au nom du premier des trois,
qui poussa un cri
quand il s'agit de vivre là où sa parole déjà, avant lui,
avait été,
au nom du deuxième, qui regarda et pleura,
au nom du troisième qui met des pierres
blanches en tas au milieu :
je te dégage
de l'amen qui nous stupéfie,
de la lumière de glace qui le borde
là où la grise, la colombe
picore les noms
en deçà et au-delà du mourir :
tu restes, tu restes, tu restes
l'enfant d'une morte,
consacré au Non de ma désirance,
marié à une crevasse du temps
devant laquelle m'a conduit le mot-mère,
afin qu'une fois une seule
tremble soudain la main
qui ne cesse de m'étreindre le cœur !
Paul Celan traduit de l'allemand par Jean-Pierre Lefebvre









Vor einem kerze

Aus getriebenem Golde, so
wie du's mir anbefahlst, Mutter,
formt ich den Leuchter, daraus
sie empor mir dunkelt inmitten
splitternder Stunden:
deines
Totseines Tochter.

Schlank von Gestalt,
ein Schmaler, mandeläugiger Schatten,
Mund und Geschlecht

umtanzt von Schlummergetier,
entschwebt sie dem klaffenden Golde,
steigt sie hinan
zum Scheitel des Jetzt.

Mit nachtvergangnen
Lippen
sprech ich den Segen:

Im Namen der Drei,
die einander befehden, bis
der Himmel hinabtaucht ins Grab der Gephüle,
im Namen der Drei, deren Ringe
am Finger mir Glänzen, sooft
ich den Bäumen im Abgrund das Haar lös,
auf dass die Tiefe durchrauscht sei von reicherer Flut -
im Namen des ersten der Drei,
der aufschrie,
als es zu leben galt dort, wo vor ihr sein Wort schon gewesen,
im Namen des zweiten, der zusah und weinte,
im Namen des dritten, der weisse
Steine häuft in der Mitte, -
sprech ich dich frei
von Amen, das uns übertäubt,
vom eisigen Licht, das es säumt,
da, wo es turmhoch ins Meer tritt,
da, wo die graue, die Taube
aufpickt die Namen
diessets und jenseits des Sterbens:
Du bleibst, du bleibst, du bleibst
einer Toten Kind,
geweiht dem Nein meiner Sehnsucht,
vermählt einer Schrunde ser Zeit,
vor die mich das Mutterwort führte,
auf dass ein einziges Mal
erzittre die Hand,
die je und je mir ans Herz greift!

Adam Panczuk - Rythm of the land


mardi 14 mai 2013

Nous avons vécu ensemble :


: + :                                                   Beth Galton et Charlotte Omnès                                                   : + :


Un 87 quasi vide, un 86 à moitié plein
Les enfants jouent sous les piliers de l’église.
Un beau chien blanc taché de noir
Une lumière à un immeuble (est-ce l’hôtel Récamier?)
Un 96 quasi vide
Du vent
Un 63 plein, un 70 presque plein, un 63 presque plein
Un homme entre dans un café, se plante devant un consommateur qui se lève aussitôt et va pour régler sa consommation ; mais il n’a pas de petite monnaie et c’est l’autre qui paie. Ils sortent ensemble.
Un homme veut rentrer dans le café ; mais il commence par tirer la porte au lieu de la pousser
Fantomatismes
Passe un 70 plein
(fatigue)...
Georges Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien,  Cause Commune intitulé “Pourrissement des sociétés”, 1975, : + :


Beth Galton et Charlotte Omnès


Je ne sais pas si je n'ai rien à dire, je sais que je ne dis rien : je ne sais pas si ce que j'aurais à dire n'est pas dit parce qu'il est l'indicible (l'indicible n'est pas tapi dans l'écriture, il est ce qui l'a bien avant déclenché). Je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d'un anéantissement une fois pour toutes.
(...) Je ne retrouverai jamais dans mon ressassement même, que l'ultime reflet d'une parole absente à l'écriture, le scandale de leur silence et de mon silence : je n'écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n'écris pas pour dire que je n'ai rien à dire.
J'écris : j'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture : leur souvenir est mort à l'écriture : l'écriture et le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie.
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, 1975


Claude Tolmer - Bicycle

comment décrire ?
comment raconter ?
...comment lire les traces ?
...Comment saisir ce qui n’est pas montré, ce qui n’a pas été photographié, archivé, restauré, mis en scène ?
Comment retrouver ce qui était plat, banal, quotidien, ce qui était ordinaire, ce qui se passait tous les jours ?
...au début, on ne peut qu’essayer de nommer les choses, une à une platement,
les énumérer, les dénombrer, de la manière la plus banale possible,
de la manière la plus précise possible,
en essayant de ne rien oublier.
Georges Perec, Récits d’Ellis Island : histoires d’errance et d’histoire, 1980



Jeannette Gregori - Chouchou et son chien Corso                                                                                                          : + :