mardi 8 octobre 2013

Quand on perçoit bien :


Yoann Sanson                                                                                                                   : + :




Cependant maintenant, je m’efforce de parler non pas de la mélancolie d’Istanbul, mais du hüzün (qui ressemble à cette dernière), de ce sentiment intériorisé avec fierté et en même temps partagé par toute une communauté. Cela signifie avoir la capacité de voir les lieux et les moments où le sentiment lui-même se mêle à l’environnement qui le communique à la ville. Je parle des fins de journée qui arrivent tôt, des pères qui rentrent à la maison un sac à la main, sous les lampadaires des quartiers retirés. Je parle aussi des bouquinistes âgés qui, après une crise économique comme il en survient si fréquemment, attendent le client toute la journée en grelottant de froid dans leur boutique, je parle des coiffeurs qui se plaignent que les gens après la crise se fassent moins souvent raser; je parle des marins qui, un seau à la main, nettoient les vieux vapur du Bosphore amarrés aux embarcadères déserts, un œil sur la petite télévision en noir et blanc posée plus loin, avant de plonger dans le sommeil sur leur bateau; je parle des enfants qui jouent au football dans les étroites rues pavées, entre les voitures ; je parle des femmes en foulard, un sac plastique à la main, attendant sans dire un mot un autobus qui décidément ne vient pas, à une station perdue ; je parle des hangars à caïques vides des anciens Yalı, des maisons de thé pleines à craquer de chômeurs, des proxénètes patients qui arpentent le trottoir, les soirs d’été, avec l’espoir de trouver un touriste, bien ivre sur la plus grande place de la ville.
Je parle des foules qui, les soirs d’hiver, se dépêchent pour ne pas manquer le vapur, des femmes qui, attendant leur mari ne rentrant jamais à la maison le soir, entrouvrent les rideaux pour jeter un coup d’œil dans la rue ; je parle des vieux à turban qui vendent dans les cours des mosquées des petits opuscules religieux, des chapelets et des onguents de pèlerin ; je parle des entrées de dizaines de milliers d’immeubles qui se ressemblent désespérément toutes, des constructions en bois transformées en bâtiments municipaux – à l’époque où ils étaient des konak dépendants du Palais, chaque lame de leur parquet gémissait bruyamment au moindre pas ; des balançoires cassées dans les parcs déserts, des sirènes des vapur dans le brouillard, des murailles de la ville, héritées de Byzance, dans un état de décrépitude avancé, des emplacements de marché qu’on vide le soir venu, des anciens tekke, tombés en ruine, des dizaines de milliers d’immeubles à la face décolorée par la pollution, la rouille, la suie et la poussière, des mouettes qui restent sans bouger sous la pluie, perchées sur les pontons rouillés couverts de moules et de mousse, des immenses konak centenaires qui crachent par une unique cheminée une fluette fumée visible seulement les jours les plus froids de l’année, des foules d’hommes pêchant sur le pont de Galata, des grandes salles froides des bibliothèques, des photographes ambulants, de l’odeur de mauvaise haleine de ces salles – qui, jadis, étaient des cinémas somptueux aux plafonds dorés – transformées en lieux de projection de films porno où les hommes pénètrent tout honteux -, des avenues où tu ne pourrais pas voir une seule femme après le coucher du soleil ; des foules agglutinées, les jours chauds et ventés, aux portes du quartier des prostituées sous contrôle de la municipalité, des jeunes femmes qui font la queue à l’entrée des boutiques où la viande est vendue à bas prix, des lampes grillées des guirlandes lumineuses tendues entre les minarets les jours de fêtes religieuses, des affiches murales déchirées et noircies çà et là, des rues sales de la ville qui aurait été transformée en musée si on avait été dans un pays occidental, des voitures américaines fatiguées, rescapées des années cinquante et utilisées comme dolmuş, qui geignent atrocement dans les raidillons abrupts, des foules qui remplissent à ras bord les autobus, des mosquées dont les placages et les gouttières en plomb sont constamment volés, des cimetières qui vivent, au cœur de la ville, à la manière d’un monde parallèle et de leurs cyprès, des lampes falotes allumées le soir à l’intérieur des vapur en service entre Kadıköy et Karaköy, des petits enfants qui essaient de vendre un paquet de mouchoirs au moindre passant, des tours à horloge que personne ne regarde, des coups que reçoivent les enfants le soir chez eux, ainsi que des victoires ottomanes qu’ils lisent dans leurs livres d’histoire, de l’attente craintive des « employés » lors des couvre-feu décrétés fréquemment sous prétexte d’un recensement des électeurs, d’un dénombrement de la population ou d’une recherche de terroristes, du courrier des lecteurs coincé dans un petit coin des journaux – et que personne ne lit – avec des phrases du genre « la coupole de la mosquée de notre quartier, vieille de trois cent soixante-dix ans et des poussières, menace de s’effondrer ; que fait l’État? » ; des parties cassées – chaque fois à un endroit différent – de chacune des marches d’escalier des passages souterrains ou aériens situés dans les lieux les plus fréquentés de la ville, de l’homme qui vend à la même place depuis quarante ans des cartes postales d’Istanbul, des mendiants qui surgissent devant vous du recoin le plus improbable et des mendiants qui eux, toujours dans le même recoin, vous disent chaque jour les mêmes mots, de l’odeur forte des toilettes qui vous monte soudain aux narines dans les avenues populeuses, dans les vapur et les passages, des jeunes filles qui lisent les colonnes « Güzin Abla » du journal Hürriyet, des couchers de soleil qui teignent en rouge orangé les fenêtres à Üsküdar, de ces heures les plus matinales où tout le monde dort sauf les pêcheurs qui prennent la mer, des trois chats se mourant d’ennui et des deux chèvres à l’intérieur de cages dans cet endroit qu’on ne peut même pas qualifier de zoo, au parc de Gülhane, des chanteurs de troisième catégorie imitant dans les sordides clubs de nuit les stars de la pop turque et les chanteurs américains, et aussi des chanteurs de première catégorie, des élèves qui s’ennuient à mourir dans les cours d’anglais interminables où en six ans on n’apprend rien d’autre que « yes » et « no », des migrants qui attendent sur le quai de Galata, des belles femmes en foulard qui négocient, honteuses, dans les marchés forains, les soirs d’hiver – au moment où les vendeurs commencent à démonter leurs étals et à tout replier -, tout ce qui reste : légumes, fruits, détritus, papiers, sacs plastique, sacs, boîtes, surplus de caisses; je parle des jeunes mères qui marchent péniblement dans la rue avec leurs trois enfants, de la vue qu’on a sur la Corne d’Or quand on regarde en direction d’Eyüp, depuis le pont de Galata, des vendeurs de simit en faction sur le quai, dans l’attente du client, perdus dans la contemplation du paysage ; des sirènes de vapur qui sonnent toutes en même temps au loin, chaque année, alors que toute la ville observe respectueusement une minute de silence, avec foi, en mémoire d’Atatürk ; des fontaines de quartier centenaires transformées en tas de marbre aux robinets arrachés, de ces fontaines qui demeurent à présent sous le niveau de la route – à force de mettre et de remettre des couches d’asphalte généreusement déversées sur les pavés -, alors que jadis on y montait par une volée de marches, des jeunes filles qui travaillent pour les salaires les plus bas de la ville, parfois jusqu’au matin, pour pouvoir faire face à une commande, sur des machines à coudre ou à boutonner à présent entassées et coincées dans des appartements d’immeubles situés dans les rues adjacentes – et où durant mon enfance, le soir, les femmes et leurs enfants des familles des classes moyennes, des docteurs, des avocats et des enseignants écoutaient la radio -, je parle de l’état d’usure et de délabrement de tout ; de la ville entière qui contemplait, à l’approche de l’automne, les cigognes venues des Balkans, de l’Europe de l’Est ou du Nord, et qui, filant vers le sud, passaient au-dessus du Bosphore et des Îles aux Princes, et je parle des foules d’hommes qui rentraient chez eux en fumant frénétiquement après les matchs de l’équipe nationale qui se soldaient toujours par une sévère défaite quand j’étais enfant.
Quand on perçoit bien ce sentiment et les paysages, les endroits et les gens qui le diffusent à la ville, quand on a été élevé avec lui, à partir d’un certain point, d’où que l’on regarde la ville, ce sentiment de hüzün acquiert une netteté perceptible dans le paysage et chez les gens – un peu à la manière de cette buée qui, les froids matins d’hiver, alors que le soleil fait soudain son apparition, commence à virevolter subtilement au-dessus des eaux du Bosphore.
Orhan Pamuk, Istanbul, Traduit du turc par Savas Demirel, Valérie Gay-Aksoy et Jean-François Pérouse,  2003






vendredi 4 octobre 2013

Aucune tradition de sorcellerie :



Fatchakulla avait hérité d'une tribu terrifiante de diables, de démons, de croque-mitaines, de goules, de vampires et de loup-garous. On ne rencontrait dans le canton de Fatchakulla ni elfes, ni fées, ni farfadets ; nul petit esprit malicieux ne voletait dans les bois, jouant des tours en portant bonheur. Certes non. Les spectres de Fatchakulla étaient une bande de canailles, êtres énormes et grotesques conçus en enfer et grandis dans la vase noire des marécages, qui s'abreuvaient de sang et dévoraient tout crus les animaux et les hommes. Néanmoins aucune tradition de sorcellerie n'avait court dans le canton. Personne n'avait jamais été accusé ou même soupçonné d'évoquer ces maléfices depuis les régions infernales. Les légions démoniaques existaient, voilà tout ; elles avaient toujours été là, et les indigènes ne s'étaient jamais demandé pourquoi elles leur étaient imposées. S'ils parvenaient à coexister, c'est que les terreurs s'étaient principalement manifestées dans l'esprit des habitants. Bien sûr, au fil des années, il y avait eu quelques victimes, qui avaient disparu dans les marais ou sur le rivières, mais personne n'avait réellement vu les monstres s’emparer d'eux ; tout le onde s'accordait simplement à expliquer ainsi leur fin. Rares étaient les individus qui, tel Oncle Bill, affirmaient s'être trouvés face à face avec Willie le Siffleur ou avec tout autre fantôme. Le plus souvent les ressentait plutôt la présence d'une menace diffuse, et dans le canton presque tout le monde disait connaître cette sensation qui incitait à quitter de toute urgence l'endroit où l'on se trouvait. Ces superstition jouaient parfois un rôle utile en engageant les gens à la prudence ; par exemple, ne partez pas en bateau la nuit, ou vous vous ferez prendre par Willie le Siffleur. Traduit en termes de logique ordinaire, cela signifiait simplement qu'il y avait quelque danger à être seul la nuit sur la rivière.
Ned Crabb, La bouffe est chouette à Fatchakulla, 1978


Nostalgie de la boue                                                                                                       : + : : + :

jeudi 3 octobre 2013

Prisonniers au même monde :


Nick Brandt - Giraffes Crossing Lake Bed - Amboseli 2012                                                                                    : + :

Aimer l'autre, cela devrait vouloir dire que l'on admet qu'il puisse penser, sentir, agir de façon non conforme à nos désirs, à notre propre gratification, accepter qu'il vive conformément à son système de gratification personnel et non conformément au nôtre.
Mais l'apprentissage culturel au cours des millénaires a tellement lié le sentiment amoureux à celui de possession, d'appropriation, de dépendance par rapport à l'image que nous nous faisons de l'autre, que celui qui se comporterait ainsi serait en effet qualifié d'indifférent.
Le seul amour qui soit vraiment humain, c'est un amour imaginaire, c'est celui après lequel on court toute sa vie durant, qui trouve généralement son origine dans l'être aimé, mais qui n'en aura bientôt plus ni la taille, ni la forme palpable, ni la voix, pour devenir une véritable création, une image sans réalité. Alors, il ne faut surtout pas essayer de faire coïncider cette image avec l'être qui lui a donné naissance, qui lui n'est qu'un pauvre homme ou qu'une pauvre femme, qui a fort à faire avec son inconscient. C'est avec cet amour là qu'il faut se gratifier, avec ce qu'on croit être et qui n'est pas, avec le désir et non avec la connaissance.
Cependant, il existe d'autres espaces gratifiants que celui qui vous entoure immédiatement, et qui sont tout aussi réels que lui, mais médiats. C'est grâce à eux que l'on peut atteindre le collectif, le social. L'espace planétaire en est un, et les structures sociales qui le remplissent sont une réalité. Mais cette réalité, vous ne pouvez l'atteindre avec la main, les yeux, les lèvres. Vous ne pouvez l'influencer que par l'intermédiaire des mass-media. Vous ne pouvez exercer sur elle une autorité, un pouvoir, qu'à travers la symbolique du langage, et l'expression des concepts. Vous vous heurtez bien évidement aux langages et aux concepts dominants. Mais votre lutte s'engagera à un autre niveau d'organisation que celui où se tiennent les rapports d'homme à homme. Vous ne vous laisserez plus enfermer dans un espace étroit au sein duquel tout l'inconscient dominateur des individualités entre en conflit pour l'obtention de la dominance.
Et surtout vous pouvez fuir, vous pouvez vous regrouper à un autre niveau d'organisation, jusqu'aux limites de la planète. Il s'agit en définitive de faire de votre réalité une structure ouverte et non pas une structure fermée par les frontières de l’œdipe familial ou social.

Giraffe and bay in trees - Maasai Mara - 2002

Ainsi, j'ai compris que ce que l'on appelle "amour" naissait du renforcement de l'action gratifiante autorisée par un autre être situé dans notre espace opérationnel et que le mal d'amour résultait du fait que cet être pouvait refuser d'être notre objet gratifiant ou devenir celui d'un autre, se soustrayant ainsi plus ou moins complètement à notre action.
Que ce refus ou ce partage blessait l'image idéale que l'on se faisait de soi, blessait notre narcissisme et initiait soit la dépression, soit l'agressivité, soit le dénigrement de l'être aimé.
J'ai compris aussi ce que bien d'autres avaient découvert avant moi, que l'on naît, que l'on vit, et que l'on meurt seul au monde, enfermé dans sa structure biologique qui n'a qu'une seule raison d'être, celle de se conserver.
Mais j'ai découvert aussi que, chose étrange, la mémoire et l'apprentissage faisait pénétrer les autres dans cette structure, et qu'au niveau de l'organisation du moi, elle n'était plus qu'eux.
J'ai compris enfin que la source profonde de l'angoisse existentiel, occultée par la vie quotidienne et les relations interindividuelles dans une société de production, c'était cette solitude de notre structure biologique enfermant en elle-même l'ensemble, souvent anonyme, des expériences que nous avons retenues des autres.
Angoisse de ne pas comprendre ce que nous sommes et ce qu'ils sont, prisonniers au même monde de l'incohérence et de la mort.  
Henri Laborit, Eloge de la fuite,  1976


Calcified bat II - Lake Natron - 2012

dimanche 29 septembre 2013

Aller à tâtons en plein jour :




Quoi qu’il en soit, le premier pas vers la guérison, c’est de connaître la maladie ; et bien que la vérité soit difficile à trouver parce que, comme dit le philosophe, elle vit au fond d’un puits, cependant nous n’avons pas besoin, comme des aveugles, d’aller à tâtons en plein jour. J’espère qu’il me sera permis, après tant d’hommes beaucoup plus instruits, d’apporter ma faible offrande, puisqu’un spectateur est parfois meilleur juge de la partie que celui qui la joue. Mais je ne pense pas qu’un philosophe soit obligé de donner l’explication de tous les phénomènes de la nature, ou de se noyer avec Aristote, pour n’avoir pas été capable de résoudre le flux et le reflux de la marée, à la suite de cette fatale sentence qu’il porta contre lui-même : Quia te non capio, tu capies me. En quoi il fut tout à la fois le juge et le criminel, l’accusateur et le bourreau. Socrate, d’autre part, qui disait qu’il ne savait rien, fut proclamé par l’oracle l’homme le plus sage du monde.
Mais pour mettre fin à cette digression, je crois aussi clair qu’une démonstration d’Euclide, que la nature ne fait rien en vain ; si nous pouvions plonger dans ses secrètes profondeurs, nous verrions que le plus petit brin de gazon, ou l’herbe la plus méprisable, a son utilité particulière. Mais elle est principalement admirable dans ses plus menues productions ; le plus petit et le plus vil insecte révèle le plus l’art de la nature, si je puis m’exprimer ainsi, quoique la nature, qui se complaît dans la variété, doive toujours l’emporter sur l’art ; et comme le poète l’observe :

Naturam expellas furca licet, usque recurret.
Hor. Lib. I. Epist. X. J4. (Chassez le naturel il revient au galop)
Jonathan Swift, Opuscules humoristiques, Traduction par Léon de Wailly, Poulet-Malassis et De Broise, 1859, Irréfutable essai sur les facultés de l’âme
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mardi 24 septembre 2013

L’irréalité existe :

 


Si je puis lutter contre un accès de dépression, au nom de quelle vitalité m’acharner contre une obsession qui m’appartient, qui me précède ? Que je me porte bien, j’emprunte le chemin qui me plaît ; « atteint » ce n’est plus moi qui décide : c’est mon mal. Pour les obsédés point d’option : leur obsession a déjà opté pour eux, avant eux. On se choisit quand on dispose de virtualités indifférentes ; mais la netteté d’un mal devance la diversité des routes ouvertes au choix. Se demander si on est libre ou non, — vétille aux yeux d’un esprit qu’entraînent les calories de ses délires. Pour lui, prôner la liberté, c’est faire montre d’une santé déshonorante. La liberté ? Sophisme des bien portants.
Nos flottements portent la marque de notre probité ; nos assurances, celle de notre imposture. La malhonnêteté d’un penseur se reconnaît à la somme d’idées précises qu’il avance.
Non content des souffrances réelles, l’anxieux s’en impose d’imaginaires ; c’est un être pour qui l’irréalité existe, doit exister ; sans quoi où puiserait-il la ration de tourments qu’exige sa nature ?
Technique que nous pratiquons à nos dépens, la psychanalyse dégrade nos risques, nos dangers, nos gouffres ; elle nous dépouille de nos impuretés, de tout ce qui nous rendait curieux de nous-mêmes.
Emil Cioran, Syllogisme de l'amertume, 1952
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lundi 23 septembre 2013

L’attente, l’attention et le souvenir :




37. Mais qu’est-ce donc que la diminution ou l’épuisement de l’avenir qui n’est pas encore ? Qu’est-ce que l’accroissement du passé qui n’est plus, si ce n’est que dans l’esprit, où cet effet s’opère, il se rencontre trois termes l’attente, l’attention et le souvenir ? L’objet de l’attente passe par l’attention, pour tourner en souvenir. L’avenir n’est pas encore ; qui le nie ? et pourtant son attente est déjà dans notre esprit. Le passé n’est plus, qui en doute ? et pourtant son souvenir est encore dans notre esprit. Le présent est sans étendue, il n’est qu’un point fugitif ; qui l’ignore ? et pourtant l’attention est durable ; elle par qui doit passer ce qui court à l’absence : ainsi, ce n’est pas le temps à venir, le temps absent ; ce n’est pas le temps passé, le temps évanoui qui est long ; un long avenir, c’est une longue attente de l’avenir ; un long passé, c’est un long souvenir du passé.

38. Je veux réciter un cantique ; je l’ai retenu. Avant de commencer, c’est une attente intérieure qui s’étend à l’ensemble. Ai-je commencé ? tout ce qui accroît successivement au pécule du passé entre au domaine de ma mémoire : alors, toute la vie de ma pensée n’est que mémoire : par rapport à ce que j’ai dit ; qu’attente, par rapport à ce qui me reste à dire. Et pourtant mon attention reste présente, elle qui précipite ce qui n’est pas encore à n’être déjà plus. Et, à mesure que je continue ce récit, l’attente s’abrège, le souvenir s’étend jusqu’au moment où l’attente étant toute consommée, mon attention sera tout entière passée dans ma mémoire. Et il en est ainsi, non-seulement du cantique lui-même, mais de chacune de ses parties, de chacune de ses syllabes : ainsi d’une hymne plus longue, dont ce cantique n’est peut-être qu’un verset ; ainsi de la vie entière de l’homme, dont les actions de l’homme sont autant de parties ; ainsi de cette mer des générations humaines, dont chaque vie est un flot.

Augustin, Les Confessions, Livre onzième, Chapitre XXVIII, L’Esprit est la mesure du temps
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Grünewald - Le retable d'Issenheim - 1512 1516                                                                        : + : : + :

mercredi 11 septembre 2013

Si toutes choses pouvaient être dénombrées :





Il ferma les yeux.
Trouva la surface striée du bouton de marche.
Et dans l'obscurité rouge sang derrière ses paupières, des phosphènes d'argent jaillies en bouillonnant de la lisière de l'espace, images hypnagogiques qui passent en tressautant tel un film compilé à partir de photos prises au hasard. Symboles, chiffres, visages : mandala brouillé, fragmenté d'information visuelles.
(...)
Progression exponentielle...
Les ténèbres tombèrent de toutes parts, une sphère de ténèbres brasillantes, pression sur le cristal distendu des nerfs de cet univers de données qu'il était pratiquement devenu...
Et lorsqu'il ne fut plus rien, compressé au cœur même de toute cette obscurité, vint un point où l'obscurité ne pouvant plus s'accroître, quelque chose se déchira.
Le programme Kuang jaillit du nuage sombre, la conscience de Case se divisa comme autant de gouttelettes de mercure, décrivant un arc au-dessus d'une plage infinie  de la couleur des nuages d'argent terni. Sa vision était spérique, comme si une rétine unique recouvrait la surface intérieure d'un globe qui contenait toutes choses, si toutes choses pouvaient être dénombrées.
William Gibson, Neuromancien, 1984



samedi 7 septembre 2013

Celui qui avance dans le brouillard :



Fred Deux (dessin) et Cecile Reims (gravure) - Que portons nous que portez vous ? - 1986/1987        : + :

L'homme est celui qui avance dans le brouillard. Mais quand il regarde en arrière pour juger les gens du passé il ne voit aucun brouillard sur leur chemin. De son présent, qui fut leur avenir lointain, leur chemin lui paraît entièrement clair, visible dans toute son étendue. Regardant en arrière, l'homme voit le chemin, il voit les gens qui s'avancent, il voit leurs erreurs, mais le brouillard n'est plus là. Et pourtant, tous, Heidegger, Maïakovski, Aragon, Ezra Pound, Gorki, Gottfried Benn, Saint-John Perse, Giono, tous ils marchaient dans le brouillard, et on peut se demander : qui est le plus aveugle ? Maïakovski qui en écrivant son poème sur Lénine ne savait pas où mènerait le léninisme ? Ou nous qui jugeons avec le recul des décennies et ne voyons pas le brouillard qui l'enveloppait ?
Milan Kundera, Les testaments trahis, 1993


Le miroir - 1993


Sans titre - 1993



Le reliquaire lituanien - 1993

vendredi 6 septembre 2013

Pouvoir se dédoubler :


Émilie Sagée

En revanche il serait intéressant de savoir qui a écrit le récit de ce beau réveil du muezzin dans l’aurore de Lisbonne accompagné d’une si grande profusion de détails réalistes qu’on dirait l’oeuvre d’un témoin oculaire ou tout au moins l’habile utilisation d’un document contemporain qui ne se rapporte pas nécessairement à Lisbonne puisque pour produire ce même effet il n’est besoin que d’une ville, d’un fleuve et d’un matin clair, composition somme toute banale comme nous le savons. La réponse, surprenante, c’est que personne ne l’a écrit et qu’en dépit des apparences cela n’est pas un texte écrit, ce sont de vagues pensées qui ont traversé la tête du correcteur pendant qu’il lisait et corrigeait ce qui était passé inaperçu par mégarde dans les premières et les deuxième épreuves. Le correcteur possède le don remarquable de pouvoir se dédoubler, il trace un deleatur ou ajoute une virgule indiscutable et en même temps, qu’on veuille bien accepter le néologisme, il s’hétéronymise, il est capable de suivre le chemin suggéré par une image, une comparaison, une métaphore, souvent le simple son d’un mot répété à voix basse le pousse à construire par association de polyphoniques édifices verbaux qui transforment son bureau exigu en un espace se multipliant de lui-même, encore qu’il soit très difficile d’expliquer en langue vulgaire ce que semblable chose veut dire. Il lui avait paru que l’historien donnait fort peu d’informations en se contentant de parler de muezzin et de minaret, dans le seul but d’introduire, si des jugements téméraires sont permis, un peu de couleur locale et de teinture historique dans le camp ennemi, imprécision sémantique qu’il convient de corriger d’emblée dès lors que camp se rapporte à des assiégeants et non à des assiégés puisque ces derniers sont installés pour l’heure assez commodément dans une ville qui, à une ou deux intermittences près, leur appartient depuis l’an de grâce sept cent quatorze, selon la comptabilité chrétienne, celle des Sarrasins étant différente, comme on sait, ainsi que leur chapelet. Cette correction fut apportée par le correcteur lui-même, qui a une connaissance plus que satisfaisante des calendriers et qui sait que l’Hégire a commencé, d’après ce qu’en dit l’Art de vérifier les dates, ouvrage indispensable, le seize juillet six cent vingt-deux après Christ, en abrégé AC, sans oublier néanmoins que l’année musulmane étant gouvernée par la lune et par conséquent plus courte que celle de la chrétienté régie, elle, par le soleil, il faut toujours retrancher trois ans à chaque siècle écoulé. Un homme aussi scrupuleux serait un bon correcteur s’il prenait soin de rogner les ailes à une imagination vagabonde qui l’entraîne parfois dans des affabulations irresponsables, ici il pécha par facilité, se lançant dans des erreurs évidentes et des affirmations douteuses qui, d’après ce que nous soupçonnons, sont au nombre de trois, et si ce soupçon venait à être confirmé, cela démontrerait que l’historien lui donna à la légère le conseil de se consacrer à l’histoire. Quant à la philosophie, Dieu nous en garde.

José Saramago, Histoire du siège de Lisbonne, 1989, traduit du portugais par Geneviève Leibrich

jeudi 5 septembre 2013

Il renfermait des formes :


Sténographie Pitman                                                                                                                                         : + :

Hélas le moment est venu où il faut essayer de justifier l’expression «esprit de Murphy». Nous n’avons heureusement pas à nous occuper de cet appareil tel qu’il était en réalité – cela serait trop demander -, mais simplement tel qu’il se sentait et s’imaginait. L’esprit de Murphy est après tout le fond de ces informations. En lui consacrant à ce point une section à lui seul, nous n’aurons plus à en faire l’apologie.

L’esprit de Murphy s’imaginait comme une grand sphère creuse, fermée hermétiquement à l’air extérieur. Cela ne constituait pas un appauvrissement, car il n’excluait rien qu’il ne renfermât en lui-même. Rien n’avait été, ni n’était, ni ne serait, dans l’univers extérieur à lui, qui ne fut déjà présent, soit en puissance, soit en acte, soit en puissance montant vers l’acte soit en acte déclinant vers la puissance, dans l’univers intérieur à lui.

Cela n’entraînait pas Murphy dans le goudron idéaliste. Il y avait le fait mental et il y avait le fait physique, également réels, sinon agréables.

La distinction qu’il faisait entre les présences en acte et les présences en puissance de son esprit, il la faisait non pas entre ce qui avait de la forme et ce qui informément y tendait, mais entre ce dont il avait une expérience et mentale et physique et ce dont il avait une expérience mentale seulement. Ainsi la forme de coup de pied était présente en acte, celle de caresse en puissance.

La partie en acte l’esprit se la sentait en dessus et claire, la partie en puissance en dessous et obscure, sans toutefois rattacher ce sentiment au diabolo éthique. L’expérience mentale était distincte de l’expérience physique, ses critériums n’étaient pas ceux de l’expérience physique, la conformité d’une partie de son contenu avec la réalité physique n’ajoutait pas de valeur à cette partie. L’esprit ne fonctionnait pas et ne pouvait pas être réparti selon un jugement de valeur. Il était fait de clarté, de pénombre et de noir, d’un dessus et d’un dessous, non pas de bien et de mal. Il renfermait des formes qui avaient leurs parallèles dans un autre mode et des formes qui n’en avaient pas, non pas des formes bonnes et des formes mauvaises. Il ne ressentait aucun conflit entre sa clarté et son noir, aucun besoin pour que sa clarté dévorât son noir. Le besoin était d’être tantôt dans la clarté, tantôt dans la pénombre, tantôt dans le noir. C’était tout.

Samuel Beckett, Murphy, 1938, traduit par Beckett en 1947

Carte des règles de vol

mardi 3 septembre 2013

Agir chacun :

 
Joachim-Raphael Boronali - Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique - 1910
L' Âne chargé d'éponges et l’âne chargé de sel

Un ânier, son sceptre à la main,
            Menait, en empereur romain,
            Deux coursiers à longues oreilles.
L'un, d'éponges chargé, marchait comme un courrier;
            Et l'autre, se faisant prier,
           Portait, comme on dit, les bouteilles
Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins
            Par monts, par vaux et par chemins,
Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent,
            Et fort empêchés se trouvèrent.
L'ânier, qui tous les jours traversait ce gué là,
            Sur l'âne à l'éponge monta,
            Chassant devant lui l'autre bête,
            Qui, voulant en faire à sa tête,
            Dans un trou se précipita,
            Revint sur l'eau, puis échappa ;
            Car au bout de quelques nagées,
            Tout son sel se fondit si bien
            Que le baudet ne sentit rien
            Sur ses épaules soulagées.
Camarade épongier prit exemple sur lui,
Comme un mouton qui va dessus la foi d'autrui.
Voilà mon âne à l'eau; jusqu'au col il se plonge,
            Lui, le conducteur, et l'éponge.
Tous trois burent d'autant l'ânier et le grison
            Firent à l'éponge raison.
            Celle-ci devint si pesante,
            Et de tant d'eau s'emplit d'abord,
Que l'âne succombant ne put gagner le bord.
            L'ânier l'embrassait, dans l'attente
            D'une prompte et certaine mort.
Quelqu'un vint au secours qui ce fut, il n'importe;
C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point
            Agir chacun de même sorte.
            J'en voulais venir à ce point.
Jean de La Fontaine, Livre II - Fable 10

 
Il est apparu que le tableau produit voilà cent ans par Aliboron-Boronali reposait finalement sur un double bluff. Car il est exclu que le paysage ait pu être confectionné par l'âne seul. Qui peut croire qu'Aliboron ait pu se laisser guider de façon à créer des zones régulières de couleurs, ni encore moins cet ensemble continu partagé par une ligne d'horizon, qui fait songer à Nolde ?: + :
 

dimanche 1 septembre 2013

De nouvelles distances :


Mark Ryden - Allegorie des quatre éléments                                                                                            : + :

La diffusion du rapport de séduction dans l’ensemble des activités sociales signe aussi la mort de ce qui restait en lui de vivant. La généralisation de la simulation est aussi ce qui la rend de plus en plus manifestement impossible. C’est alors le moment du plus grand malheur où les rues se remplissent de jouisseurs sans cœur, de séducteurs en deuil de toute séduction, de cadavres de désirs dont on ne sait que faire. Ce serait un phénomène physique comme une perte d’aura. Comme si l’électrisation des corps qu’une intense séparation avait engendrée se mettait à se communiquer jusqu’à disparaître. Une nouvelle proximité en sortirait, et de nouvelles distances.


(...)
En se faisant le cheval de Troie d’une domination planétaire, le désir s’est dépouillé de tout ce qui le flanquait de domestique, de calfeutré, de privé. Le préalable à la redéfinition totalitaire du désirable fut en effet son autonomisation de tout objet réel, de tout contenu particulier. En apprenant à se porter sur des essences, il est devenu à son insu un désir absolu, un désir d’absolu que rien de terrestre ne peut plus assouvir. Cet inassouvissement est le levier central de la consommation, comme de sa subversion.
TIQQUN, Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille, 1999,
pdf  : + :


 

samedi 31 août 2013

Je te raconte :


Desirée Dolron - Manchet Nas                                                                                                                                       : + :


Tous les soirs quand je suis seule
Je te raconte ma tendresse
Et j'étrangle une fleur
Le feu lentement se meurt
Contracté de tristesse
Et dans le miroir où dort mon ombre
Des papillons demeurent
Tous les soirs quand je suis seule
Je lis l'avenir dans les yeux des moribonds
Je mêle mon haleine au sang des hiboux
Et mon cœur court crescendo
Avec les fous
Joyce Mansour, Cris, 1953


Desirée Dolron - Gnawa lila

jeudi 29 août 2013

On vit pour soi :


  

  Autre Explication

            Amour qui ruisselais de flammes et de lait,
            Qu’est devenu ce temps, et comme est-ce qu’elle est,
            La constance sacrée au chrême des promesses ?
            Elle ressemble une putain dont les prouesses
            Empliraient cent bidets de futurs fœtus froids ;
            Et le temps a crû mais pire, tels les effrois
            D’un polype grossi d’heure en heure et qui pète.
            Lâches, nous ! de nous être ainsi lâchés !
                                                                         « Arrête !
            Dit quelqu’un de dedans le sein. C’est bien la loi.
            On peut mourir pour telle ou tel, on vit pour soi,
            Même quand on voudrait vivre pour tel ou telle !
            Et puis l’heure sévère, ombre de la mortelle,
            S’en vient déjà couvrir les trois quarts du cadran.
            Il faut, dès ce jourd’hui, renier le tyran
            Plaisir, et se complaire aux prudents hyménées,
            Quittant le souvenir des heures entraînées
            Et des gens. Et voilà la norme et le flambeau.
            Ce sera bien. »
                                    L’Amour :
                                                      « Ce ne serait pas beau. »
Paul Verlaine, Parallèlement, 1885




mercredi 28 août 2013

Se contenter d’être :


Ivan Aivazovsky - Mer agitée                                                      : + :


A la merci de la mer

Je m’envole dans l’air et la terre ne m’aide plus,
je pars au large et je suis à la merci de la mer.
Je t’ai offert mes minutes et tu dis
que je t’ai arraché ta liberté d’être toi-même.

Ainsi l’amour est tempête. Pas d’anse
où faire retraite et se contenter d’être.
Quand le héros leva le calice à ses lèvres, il reçut
à la fois le poison et la consolation.

Le regard du naufragé n’est pas semblable. Le ciel même
est pour lui paisible bien que sans pitié.
J’erre parmi les débris de ma barque fracassée,
espérant que tu feras naufrage près de là.
Pentti Holappa, Parfum de fumée (Savun hajua, 1987), traduit du finnois par Gabriel Rebourcet


William Turner - Tempête en mer - 1835

mardi 27 août 2013

Toute chose vivante fleurit ici :

 

Les nus de Bonnard

Sa femme. Quarante ans qu'il l'a peint.
Encore et encore. Le nu dans le dernier tableau,
Le même jeune nu que dans le premier. Sa femme.

Comme il se souvenait d'elle jeune. Quand elle était jeune.
Sa femme dans son bain. A sa table de toilette
devant le miroir. Déshabillée.

Sa femme avec ses mains sous ses seins
regardant dehors le jardin.
Le soleil répendant chaleur et couleur.

Toute chose vivante fleurit ici.
Elle jeune et frémissante et désirable.
Lorsqu'elle est morte, il l'a peint encore un moment.

Quelques paysages. Puis meurt.
Et inhumé à coté d'elle.
Sa jeune femme.
Raymond Carver, La vitesse foudroyante du passé
traduit de l'anglais par Julien Belon






Bonnard's Nudes

His wife. Forty years he painted her.
Again and again. The nude in the last painting
the same young nude as the the first. His wife

As he remembered her young. As she was young.
His wife in her bath. At her dressing table
in front of the mirror. Undressed.

His wife with her hands under her breasts
looking out on the garden.
The sun bestowing warmth and color.

Every living thing in bloom there.
She young and tremulous and most desirable.
When she died, he painted a while longer.

A few landscapes. Then died.
And was put down next to her.
His young wife.


mardi 20 août 2013

Pour peu de temps :

 
La voce della luna - Ferico fellini - 1990

- Tout à l’heure, dit Tadeus, devant notre sarrabulho, mais maintenant, si on parlait littérature ? ça fait plus distingué.
- D’accord, répondis-je, parlons littérature, qu’est-ce que tu écris en ce moment ?
- Un petit roman en vers, me dit-il, une histoire de rapports amoureux entre un évêque et une nonne, ça se passe dans le Portugal du XVIIe siècle, c’est une sombre histoire, et même un peu sordide, une métaphore de l’abjection, comment trouves-tu l’idée ?
- Je ne sais pas, répondis-je, est-ce qu’on mange des sarrabulhos dans ton histoire ? à première vue ça m’a l’air d’une histoire qui demande des sarrabulhos. En tout cas, à ta santé, dit Tadeus en levant son verre, c’est toi qui as une âme, mon timide, moi je n’ai qu’un corps, et pour peu de temps par dessus le marché.
- Je n’ai plus d’âme, ripostai-je, maintenant j’ai un inconscient, j’ai attrapé le virus de l’Inconscient, c’est pour ça que je me trouve chez toi, et que j’ai réussi à te retrouver.
- Alors à la santé de l’Inconscient, dit Tadeus en remplissant les verres, encore une gorgée et puis on va chez Casimiro.
Nous nous remîmes à boire en silence.
Antonio Tabucchi, Requiem, 1992, traduit du portugais par Isabelle Pereira



lundi 19 août 2013

Des courants souterrains :

 
Robert et Bertrand                                                                                                                                                        : + :

- (...) Souvent après avoir beaucoup réfléchi, on a l'impression qu'on a enfin trouvé une base solide, ou plutôt la clé irrésistible qui ouvrira toutes les portes, qui vous illuminera, qui par des voies étroites et cachées vous mènera au cœur des choses. Et puis là-dessus vous faîtes une bonne nuit, et quand vous vous réveillez et que l'idée se retrouve à l'épreuve de la vie, vous voyez tout à coup que ce n'est pas du tout ce que vous croyiez, qu'il y a devant vous des forces dont on a pas tenu compte, d'autres facteurs, des courants souterrains. Alors on s'affaisse, on se désole. Le problème, c'est qu'on prend l'individu pour une entité exceptionnelle et qu'on lui impose des exigences, tout çà en oubliant l'homme du quotidien, celui qui est numéro, quantité, majorité, et qui n'est rien d'autre qu'une fraction. Oui l'homme du quotidien est un morceau, un fragment, un être décentré. Il n'est en aucune façon cette individualité complète et totale qui se suffirait à elle-même, se dirigerait seule et seerait en mesure de créer et d'établir ses liens propres avec l'univers, l'amour et la mort. et, qu'il le veuille ou non, le fragment doit s'intégrer au collectif, église, nationalité, pays, parti.
- Et puis il y a la langue.
- Oui, il y a la langue.
Kostan Zarian, Le bateau sur la montagne,1943, traduit de l'arménien par Pierre Ter-Sarkissian


Thorgal                                                                                                                : + :                                                                               

vendredi 16 août 2013

Demeurées dans la nuit :

 
Edvard Franck - Gadjo Dilo                                                                                                                            : + : : + :

Aucune ne dort.
Cette nuit-là l'obscurité les gagne. Il y a dans le monde des amours qui ne reflètent rien, des amours opaques. Jamais l'abandon ne trouverait de mot pour guider leur cœur. Derrière leurs paupières closes, leurs yeux sont grands ouverts, ne cherchent rien. Ni route ni chemin ne parviennent jusqu'à elles. Elles sont égarées dans le présent du grand lit, immobiles. Aucune image, aucune pensée, ne les mène jusqu'à demain. Tout entières présentes, comme tombées de si haut que leur poids s'est multiplié jusqu'au vertige. Trop lourdes pour la vie. Abruties, demeurées dans la nuit.
Jeanne Benameur, Les demeurées, 2000






mercredi 14 août 2013

Sous mon regard :

 
Lee Bontecou - mobile                                                                                                                                         : + :

Je ne foule pas la corolle de merveilles du monde
et je ne tue pas
avec ma raison les mystères rencontrés
en chemin
dans les fleurs, les yeux, sur les lèvres ou les tombes.
D’autres avec leur lumière
anéantissent le charme caché dans l’insondable
obscurité des profondeurs,
mais moi,
avec ma clarté, moi je fais croître l’inconnaissable
et comme la lune avec ses blancs rayons
loin d’amoindrir ajoute en tremblant
à l’envoûtement nocturne,
j’apporte moi aussi à l’horizon ténébreux
de vastes frémissements de mystère sacré,
et tout ce qui est incompris
se transforme en énigmes plus grandes encore
sous mon regard —
car mon amour englobe
les fleurs et les yeux, les lèvres et les tombes.
Lucian Blaga (1895-1961), Poèmes de la lumière (Poemele luminii, 1919), traduit du roumain par Sanda Stolojan


lundi 12 août 2013

Un tel trésor existait :

 
Finbarr O'reilly - Gold Mine                                                                                                                                    : + :

Mon seul recours - je n'avais plus le choix - fut de perdre mon identité. En d'autres termes m'échapper de moi même. Ce faisant, je croyais la fuir elle. Je ne m'éloignai guère, que ce fût de moi ou d'elle. Je prétendis que j'étais parti pour l'Alaska, mais la vérité c'est que je demeurai seulement à quelques pâtés de maisons. Cependant je me comportai comme si j'avais vraiment disparu. L'Alaska s'avéra un puits de mine profond où je m'enterrai. Je restai longtemps en bas, oublieux de choses comme la nourriture, l'air frais, la lumière du soleil, les relations humaines. Dans ces profondeurs, j'entrai en contact avec les esprits chtoniens. J'en vins à comprendre que les problèmes que j'avais situés dans un vague au-delà, tels des zeppelins oniriques, étaient d'une essence souterraine. Des esprits aussi vitaux que Nietzsche, Emerson, Thoreau, Whitman, fabre, Havelock, Ellis, Maeterlinck, Strindberg, Dostoïevski, Gorki, Tolstoï, Verhaeren, Bergson, Herbert Spencer, me tenaient compagnie. Je comprenais leur langage. J'étais de plain-pied avec eux. Il n'y avait aucune raison valide pour que je remonte prendre l'air. J'avais la situation bien en main. Mais, tel un prospecteur solitaire trébuchant sur une mine d'or oubliée, je dus prendre ce que je pouvais à mains nues et remonter à la surface pour trouver de l'aide. Il était impératif d'en convaincre d'autres qu'un tel trésor existait, de les supplier de redescendre avec moi et de se servir tout leur content.
Henry Miller, Le monde du sexe, 1940-1959