dimanche 6 janvier 2013

Te connaissant, t’aimes et te souris :


Pulsar - Nasa

A cette lumière on devient tel, que se détourner pour voir autre chose, il est impossible qu’on y consente jamais ; parce qu’en elle est rassemblé tout le bien qui est l’objet du vouloir, et que hors d’elle est défectif ce qui est parfait en elle. Désormais mes paroles, proportionnées à mon souvenir, seront plus courtes que celles de l’enfant qui baigne encore sa langue à la mamelle. Non que plus d’une seule apparence fût dans la vive lumière que je regardais, laquelle est toujours telle qu’elle était auparavant ; mais parce qu’en moi la vue devenait plus forte, et qu’en regardant un seul objet, moi changeant, il changeait pour moi.
Dans la profonde et splendide substance de la haute lumière, m’apparurent trois cercles de trois couleurs et de même étendue ; et l’un par l’autre, comme une Iris par une Iris, paraissait réfléchi ; et le troisième paraissait un feu qui d’ici et de là également émane. Oh ! combien la parole est courte, et combien faible près de ma pensée ! Et celle-ci, près de ce que je vis, est telle, que « peu » ce n’est pas assez dire. O lumière éternelle, qui seule en toi reposes, seule te connais, et, connue de toi et te connaissant, t’aimes et te souris ! Ce triple cercle, qui paraissait se produire en toi comme un rayon réfléchi, regardé un peu par mes yeux tout autour, au-dedans de soi me parut offrir de sa propre couleur notre image peinte, là où toute ma vue était plongée.
Tel que le géomètre qui tout entier s’applique à mesurer le cercle, et, pensant, ne trouve point ce principe dont il a besoin ; tel étais-je à cette vue nouvelle ; je voulais voir comment l’image convient au cercle, et comment elle y a son lieu ; mais point n’auraient à cela suffi mes propres ailes, si mon esprit n’eût été frappé d’un éclair par lequel s’accomplit son désir. A la haute imagination ici manqua le pouvoir ; mais déjà, comme une roue mue également, tournait mon désir et le velle l’Amour qui meut le Soleil et les autres étoiles.

Dante, La Divine Comédie, Le Paradis, Chant XXXIII
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samedi 5 janvier 2013

La cicatrice intérieure :

 
Nico et Pierre Clémenti dans La cicatrice intérieure de Philippe Garrel - 1972

Pour M.L.

Nout
Sans répit
Aux rongeurs sacrifiée
Nout
Coiffée de sa vulve tel un rêve prolongé
Nue comme une fille dans la bouche du canon
Kodak
Elle ouvre ses mille yeux
Et fait la roue sur ma poitrine
Feu de salve
L'eau salée fait irruption
Secrets et violence de la cruche couleur d'avoine
Renversée
Nout mère du veau naissant chaque fois que l'aube agite
Son plumeau de flammes au-dessus de l'horizon
Son pubis est un puits rare perdu dans le désert
Basilique aux rosaces cannibales
Autel empoisonné par le sperme
Cage thoracique pour robustes Cléones
Elle hurle et se débat
Une crête aux roues dentées
Creuse des sillons sur mes joues
Foudre récurrente ferveur corrosive
Ventre à ventre
Jambes deçà
Jambes delà
Elle m'enlace et puis s'envole
Mais inversons l'étoile
Nout ton sexe est un coq
Qui sur mon crâne lentement se dégorge
O le silence de ce sang coulant sans cailloux
Ni feuilles affaiblies pour ralentir sa chute
Lourds sanglots grassement angoras
Murs de pleurs glanduleux
Sang indigo qui sur mon front oscille
Nout la nuit
Si l'éclair fendant l'eau est un pénis aveugle
Et le ciel croûte ingrate une clef faussement chiffrée
Qui parsèmera ton corps de bourgeons stupides
Qui osera s'endormir

Joyce Mansour, Phallus et Momies, 1969





vendredi 4 janvier 2013

Comme si l'on était chassé :


Francesca Woodman - Autoportrait de la série Space2 avec Liza von Rosensteil - 1976-77

Je vis cachée. J'ai fait de hautes études à Bruxelles, et de plus hautes encore dans la forêt au dessus de Kigali au Rwanda. Je vais vous dire un secret ; je peux, car je sais que vous ne le répèterez pas, en effet vous ne me croirez pas. J'ai l'habitude : le meilleur gardien des secrets c'est votre incrédulité. Tous de même, méfiez-vous de moi, je suis une femme qui a lu beaucoup de livres. 
Le Rwanda est le seul pays au monde qui pratique l'enseignement du Kuniara. Ma constatation c'est que cet enseignement donne accès au plus haut niveau de plénitude de l'être féminin, ce n'est pas une spiritualité, ni une religion, ni une superstition : c'est une pratique libératoire. Mais en être privé n'élèverait-il pas des montagnes de rancœur, comme si l'on était chassé du paradis ? Si je me suis cachée dans le métier de prostitué, c'est que j'ai un savoir-faire du corps de la femme que seule l'école des grands-mères de Kigali a pu m'enseigner.
Une rumeur disait que les longues-jambes venaient pour faire l'amour avec nos filles, ça me faisait rire, je m'en moquais : les nomades allaient m'enlever quand ils remonteraient dans la savane et ils allaient me vendre aux razzias... je me voyais déjà exposée sur les marchés pour finir vendue très chère dans un harem ; au lieu de me faire peur cette légende rurale m'exaltait : je me sentais au contraire secrètement très cotée.
Un ethnologue pompeux avait haineusement traduit 'Kuniara' par 'l'école des pisseuses'. Nous nous sommes bien gardé d'apporter un démenti, mieux valait une insulte déplacée qu'une révélation au grand jour de notre faculté exceptionnelle à être libérée - le mot est lâché. Cette école enseignait aux jeunes filles comment accéder à l'orgasme par le lâcher-prise. Kuniara est le seul mot apte à décrire l'exaltante transformation en fontaine que nous sommes capable de réaliser sur nous même ; en français il n'y a aucun terme pour traduire le moindre des trois cents mots que notre vocabulaire met à notre disposition.
Vous devinez que beaucoup d'hommes qui se croyaient propriétaires de notre corps ont préféré nous entraver. Imaginez que l'on puisse se passer d'eux... ces pauvres hommes perdraient sur toutes les faces !
(...) 
...libérer une retenue de nectar, un flot joyeux, aussi ininterrompu que les sanglots sont interminables... mais quand je dis ça, c'est de l'ordre de milles saccades. Sachez que l'homme le mieux monté ne peut pas dépasser dix-huit saccades... Il y a  vraiment de quoi le faire enrager.
J'ai lu Freud, le grand sorcier du sexe chez vous, il dit que la sexualité de la femme est compliquée : 'le continent noir' comme il l'appelle, il ne veut rien en savoir. Tant que vous vous réferrerez à lui, notre trésor secret sera bien gardé. 
J'ajoute que chaque femme qui accouche peut le faire dans la jouissance, en baignant au passage l'enfant de ce nectar... allez savoir si l'enfant qui reçoit ce baptême à la naissance n'est pas béni, allez savoir s'il n'est pas immunisé par ce bain de nectar ? En tout cas, moi, je sais reconnaître un enfant qui est né dans le flot de cette source.

Rufus, témoignages dans Le jour du ravi, 2013
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jeudi 3 janvier 2013

Dans le secret de ma petite chambre :


Henri Michaux - Le Prince de la nuit - 1937


Mon Roi

Dans ma nuit, j'assiège mon Roi, je me lève progressivement et je lui tords le cou.
Il reprend des forces, je reviens sur lui, et lui tords le cou une fois de plus.
Je le secoue, et le secoue comme un vieux prunier, et sa couronne tremble sur sa tête.
Et pourtant, c'est mon Roi, je le sais et il le sait, et c'est bien sûr que je suis à son service.
Cependant dans la nuit, la passion de mes mains l'étrangle sans répit. Point de lâcheté pourtant, j'arrive les mains nues et je serre son cou de Roi.
Et c'est mon Roi, que j'étrangle vainement depuis si longtemps dans les secrets de ma petite chambre ; sa face d'abord bleuie, après peu de temps redevient naturelle, et sa tête se relève, chaque nuit, chaque nuit.
Dans le secret de ma petite chambre, je pète à la figure de mon Roi. Ensuite j'éclate de rire. Il essaie de montrer un front serein, et lavé de toute injure. Mais je lui pète sans discontinuer à la figure, sauf pour me retourner vers lui et éclater de rire à sa noble face, qui essaie de garder de la majesté.
C'est ainsi que je me conduis avec lui ; commencement sans fin de ma vie obscure.
Et maintenant je le renverse par terre, et m'assied sur sa figure. Son auguste figure disparaît ; mon pantalon rude aux tâches d'huile, et mon derrière -puisque enfin c'est son nom- se tiennent sans embarras sur cette face faite pour régner.
Et je ne me gêne pas, ah non, pour me tourner à gauche et à droite, quand il me plaît et plus même, sans m'occuper de ses yeux ou de son nez qui pourrait être dans le chemin. Je ne m'en vais qu'une fois lassé d'être assis.
Et si je me retourne, sa face imperturbable règne, toujours.
Je le gifle, je le gifle, je le mouche ensuite par dérision comme un enfant.
Cependant il est bien évident que c'est lui le Roi, et moi son sujet, son unique sujet.
A coup de pied dans le cul, je le chasse de ma chambre. je le couvre de déchets de cuisine et d'ordures. Je lui casse la vaisselle dans les jambes. Je lui bourre les oreilles de basses et pertinentes injures, pour bien l'atteindre à la fois profondément et honteusement, de calomnies à la Napolitaine particulièrement crasseuses et circonstanciées, et dont le seul énoncé est une souillure dont on ne peut plus se défaire, habit ignoble fait sur mesure : le purin vraiment de l'existence.
Eh bien il me faut recommencer le lendemain.
Il est revenu ; il est là. Il est toujours là. Il ne peut pas déguerpir pour de bon. Il doit m'imposer sa maudite présence royale dans ma chambre déjà si petite.
Henry Michaux, La nuit remue, 1935
 Le sacrifice de la reine : + :


Roberto Matta - Effare

mercredi 2 janvier 2013

Les noirs jouent et les blancs regardent :




Ain't got no home, ain't got no shoes
Ain't got no money, ain't got no class
Ain't got no skirts, ain't got no sweater
Ain't got no perfume, ain't got no beer
Ain't got no man

Ain't got no mother, ain't got no culture
Ain't got no friends, ain't got no schooling
Ain't got no love, ain't got no name
Ain't got no ticket, ain't got no token
Ain't got no God

What about God?
Why am I alive anyway?
Yeah, what about God?
Nobody can take away

I got my hair, I got my head
I got my brains, I got my ears
I got my eyes, I got my nose
I got my mouth, I got my smile
I got my tongue, I got my chin
I got my neck, I got my boobs

I got my heart, I got my soul
I got my back, I got my sex
I got my arms, I got my hands
I got my fingers, Got my legs
I got my feet, I got my toes
I got my liver, Got my blood

I've got life , I've got my freedom
I've got the life

And I'm gonna keep it
I've got the life
And nobody's gonna take it away
I've got the life


Les noirs jouent et gagnent en 2 coups :

Kataïev 0-1 Markov (1977)

  1–0 ǝɯɐp à ɐʌ uoıd ǝl ʇǝ 2ɥ˙˙˙2 [+–7pɹ +6pɔ˙2] 1pxɹ˙2 ¡¡1pʇ˙˙˙1

mardi 1 janvier 2013

Je n’aurai plus besoin de parler :







Je vous l’ai dit, que je n’ai plus ma langue, ce n’est pas une raison pour que vous persistiez, pour que vous vous obstiniez dans la langue.
Allons, je serai compris dans dix ans par les gens qui font aujourd’hui ce que vous faîtes. Alors on connaîtra mes geysers, on verra mes glaces, on aura appris à dénaturer mes poisons, on décèlera mes jeux d’âmes.
Alors tous mes cheveux seront coulés dans la chaux, toutes mes veines mentales, alors on percevra mon bestiaire, et ma mystique sera devenue un chapeau. Alors on verra fumer les jointures des pierres, et d’arborescents bouquets d’yeux mentaux se cristalliseront en glossaires, alors on verra choir des aérolithes de pierre, alors on verra des cordes, alors on comprendra la géométrie sans espaces, et on apprendra ce que c’est que la configuration de l’esprit, et on comprendra comment j’ai perdu l’esprit.
Alors on comprendra pourquoi mon esprit n’est pas là, alors on verra toutes les langues tarir, tous les esprits se dessécher, toutes les langues se racornir, les figures humaines s’aplatiront, se dégonfleront, comme aspirées par des ventouses desséchantes, et cette lubrifiante membrane continuera à flotter dans l’air, cette membrane lubrifiante et caustique, cette membrane à deux épaisseurs, à multiples degrés, à un infini de lézardes, cette mélancolique et vitreuse membrane, mais si sensible, si pertinente elle aussi, si capable de se multiplier, de se dédoubler, de se retourner avec son miroitement de lézardes, de sens, de stupéfiants, d’irrigations pénétrantes et vireuses,
alors tout ceci sera trouvé bien,
et je n’aurai plus besoin de parler.
Antonin Artaud, Le pèse-nerfs, 1925




lundi 31 décembre 2012

Vers des lieux de vision illimités :


Peter Beard - The end of the game                                                                                              : + :


Tous les systèmes doivent prendre leur assurance contre l’erreur et quel que soit leur contenu de vérité, ils ont tous tort dans l’absolu. Ils ont raison dans le relatif en fonction de leur vérité historique et transitoire et cela implique, pour tout système idéologique, le respect d’une marge qui doit être un lieu d’asile où l’homme pourrait se réfugier à l’abri des joutes sanglantes de la vérité et de l’erreur.
(...)
Je ne propose pas d’absolu. Je propose un « à peu près ». Il est exact que dans cette « religion » du couple, du féminin, du charnel, il y a aux yeux de la plupart des idéologues, une attitude qui paraît une dérobade à deux… Je propose simplement de chercher la civilisation du côté de l’affectivité, plutôt que des grandes destructions au nom des grandes constructions de l’homme toujours futur. L’avenir ne caresse personne. Une civilisation se juge à la place de cet espace blanc où chacun prend son bien selon son cœur.

Romain Gary, L'Affaire Homme,




Ce qui compte, ce n’est pas la part du vrai ou du faux mais la part du moindre malheur. Un jour, lorsque les archéologues extra-terrestres se pencheront sur nos vestiges, ils décideront que nos vrais « grands hommes » ont été ceux qui ont causé le moins de malheurs… J’avais envie de lui crier : laisse-les à leurs « bonds en avant », laisse-les bondir dans cette magnifique certitude : c’est ainsi qu’il sauteront tout droit dans le doute. Les certitudes ont toujours été les plus sûres façons de se tromper. Laisse-les s’épanouir dans leurs certitudes et le doute leur viendra comme un suprême couronnement. Laisse-les s’enivrer de dureté, de force, d’acier : c’est le goût de la fragilité qui les attend au bout.
Romain Gary, Les Clowns lyriques, 1979



Il voulait dire tout cela à Haas, mais ses années de Sahara l'avaient rendu peu loquace, et il avait remarqué également que certaines choses qu'il sentait pourtant profondément changeaient de sens au contact des mots au point que non seulement il n’arrivait pas à les communiquer, mais qu’il ne les reconnaissait plus lui-même en les prononçant. Si bien qu’il se demandait souvent si les pensées suffisaient, si elles n’étaient pas un simple tâtonnement, si la vraie vue n’était pas ailleurs, et s’il n’y avait pas dans le cerveau des hommes des nerfs encore inutilisés qui iraient porter ces mêmes pensées un jour vers des lieux de vision illimités.
Romain Gary, les racines du ciel, 1956

Fictions et humanisme dans l'œuvre de Romain Gary, Troisième partie : Marge humaine et « à peu près » : pour un nouvel humanisme, Nicolas Gelas,
: + :

Peter Beard, Maureen and a Night Feeder at Hog Ranch. Est.- 1987

dimanche 30 décembre 2012

Nous fuyons ensemble :


Eugene Von Bruenchenhein (1910–1983) - Creation in a Vast Expanse (détail) - 1957 : + :


La partie est finie

Mon cher frère, quand construirons un radeau
et descendrons-nous le ciel ?
Mon cher frère, bientôt notre charge sera si grande
que nous chavirerons.

Mon cher frère, nous dessinons sur le papier
de nombreux pays et des rails.
Méfie toi des lignes noires,
tu sauteras sur les mines.

Mon cher frère, c'est au poteau que je veux
être attacher et crier.
Mais déjà tu t'échappes de la vallée de la mort
et nous fuyons ensemble.

Alerte dans le camp tzigane, alerte dans la tente du désert
Le sable nous coule des cheveux,
Ton âge, le mien et l'âge du monde
Ne se mesurent pas en années.

Ni par les corbeaux plein d'astuce, ni par la patte collante de l'araignée,
Ni par la plume de la brousse ne te laisse abuser,
ne bois ni ne mange en pays de Cocagne,
une écume brille dans les moules et les cruches.

Seul celui qui sur le pont d'or
se souvient du mot pour la fée Escarboucle a gagné.
Je dois te le dire, çà a fondu dans le jardin
avec la dernière neige.

Beaucoup, beaucoup de pierres ont meurtries nos pieds,
L'un guérit. Avec lequel nous voulons sauter,
jusqu'à ce que l'enfant roi, avec la clef de son royaume dans sa bouche,
nous arrive, et nous chanterons :

Qu'il est beau le temps, où germe le noyau des dattes !
Qui tombe, a des ailes.
Rouge le dé à coudre du linceul des pauvres,
La feuille de ton cœur choit sur mon sceau.

Il faut aller dormir, très cher, la partie est finie.
Sur la pointe des pieds. Les chemises blanches gonflées.
Père et mère disent la maison hantée,
lorsque nous échangeons nos souffles.

Ingeborg Bachmann, L'appel de la Grande Ourse, 1956, traduit de l'allemand par Julien Belon.
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Creation in a Vast Expanse - 1957



Das Spiel ist aus

Mein lieber Bruder, wann bauen wir uns ein Floß
und fahren den Himmel hinunter?
Mein lieber Bruder, bald ist die Fracht zu groß
und wir gehen unter.

Mein lieber Bruder, wir zeichnen aufs Papier
viele Länder und Schienen.
Gib acht, vor den schwarzen Linien hier
fliegst du hoch mit den Minen.

Mein lieber Bruder, dann will ich an den Pfahl
gebunden sein und schreien.
Doch du reitest schon aus dem Totental
und wir fliehen zu zweien.

Wach im Zigeunerlager und wach im Wüstenzelt,
es rinnt uns der Sand aus den Haaren,
dein und mein Alter und das Alter der Welt
mißt man nicht mit den Jahren.

Laß dich von listigen Raben, von klebriger Spinnenhand
und der Feder im Strauch nicht betrügen,
iß und trink auch nicht im Schlaraffenland,
es schäumt Schein in den Pfannen und Krügen.

Nur wer an der goldenen Brücke für die Karfunkelfee
das Wort noch weiß, hat gewonnen.
Ich muß dir sagen, es ist mit dem letzten Schnee
im Garten zerronnen.

Von vielen, vielen Steinen sind unsre Füße so wund.
Einer heilt. Mit dem wollen wir springen,
bis der Kinderkönig, mit dem Schlüssel zu seinem Reich im Mund
uns holt, und wir werden singen:

Es ist eine schöne Zeit, wenn der Dattelkern keimt!
Jeder, der fällt, hat Flügel.
Roter Fingerhut ist’s, der den Armen das Leichentuch säumt,
und dein Herzblatt sinkt auf mein Siegel.

Wir müssen schlafen gehn, Liebster, das Spiel ist aus.
Auf Zehenspitzen. Die weißen Hemden bauschen.
Vater und Mutter sagen, es geistert im Haus,
wenn wir den Atem tauschen.

Ingeborg Bachmann, Anrufung des Großen Bären, 1956.



Sans titre - 1957



vendredi 28 décembre 2012

La liquidation de l'importance :



Panavisio 128²                                               -    2/8


La technique de reproduction - ainsi la désigne-t-on généralement - détache l'objet reproduit du cadre de la tradition. En multipliant les reproductions, elle remplace l'autorité de sa présence unique par une existence en masse. Et en autorisant la reproduction future à entrer en contact avec le récepteur à l'endroit où il se trouve, elle actualise l'objet reproduit. Ces deux processus conduisent à un bouleversement violent de ce qui est transmis, à un ébranlement de la tradition, revers de la crise et du renouvellement de l'humanité qui se joue en ce moment. Ils vont de paire avec les mouvements de masse de notre époque. Leur agent le plus puissant est le cinéma. Sa portée sociale même dans sa forme la plus positive, voire précisément dans celle-ci, est impensable sans prendre en compte sa dimension destructrice et cathartique : la liquidation de l'importance de la tradition dans l'héritage culturel.
 (...)
Sur de longues périodes historiques, le mode de la perception sensible des collectivités humaines change en même temps que leur condition d'existence. La manière dont s'organise la perception sensible - le médium par lequel elle se produit - n'est pas seulement conditionnée par la nature, mais également par l'histoire.
 Walter Benjamin, L’œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, 1936, traduit de l'allemand par Lionel Duvoy

jeudi 27 décembre 2012

Quand ferons-nous quelque chose ?


Lucas Foglia - A Natural Order - Andrew and Taurin Drinking Raw Goat's Milk, Tennessee  : + : 

Chant après les fêtes. Agneaux sur le plafond de la chambre. Bruits des navires… Mon père me disant que je devais devenir un grand clerc. Pleurs : la discipline nocturne des missionnaires. Compassion pour tous ceux qui, je le voyais bien, n’obtiendraient pas la gloire. Pleurs, douleurs d’être un homme. Considéré et présenté par ma mère comme fou… Désir de voyager conçu en étudiant la géographie. Rêves amoureux, puissance singulière de mes rêves tendres. Amour pour ma nourrice, pour la Millesi, pour Hercule… Première lecture d’Homère et premier sonnet. Amour, amour chanté par les enfants… Commencement du monde… imaginé en écoutant le chant d’un maçon pendant que je composais, etc… Janvier 1817, lecture d’Alamanni, lecture de Monti en attendant la mort et me promenant par un splendide temps de printemps. A la fin d’une de ces promenades, cris des filles du cocher contre leur mère tandis que je passe à table… Dans le potager ou le jardin au clair de lune, face au monastère désert, méditations douloureuses sur la chute de Napoléon. Attente de la mort assis sur un tas de cailloux à cause des ouvriers qui, etc. Désir de tuer le tyran… Réveillé par la voix qui m’appelait à dîner, notre vie, le temps, les noms illustres, l’histoire tout entière, ne m’ont paru que néant… Dit plusieurs fois à Carlo : quand ferons-nous quelque chose de grand?
Leopardi (1798 - 1837) , Souvenirs d’enfance et d’adolescence.


Patrick and Anakeesta, Tennessee

Les œuvres de génie ont le pouvoir de représenter crûment le néant des choses, de montrer clairement et de faire ressentir l’inévitable malheur de la vie, d’exprimer les plus terribles désespoirs, et d’être néanmoins une consolation pour une âme supérieure accablée, privée d’illusions, en proie au néant, à l’ennui et au découragement ou exposée aux peines les plus amères et les plus mortifères. En effet, les œuvres de génie consolent toujours, raniment l’enthousiasme et, en évoquant et représentant la mort, elles rendent momentanément à l’âme cette vie qu’elle avait perdue : ce que l’âme contemple dans la réalité l’afflige et la tue, ce qu’elle contemple dans les œuvres de génie qui imitent ou évoquent d’une autre manière la réalité des choses, la réjouit et lui redonne vie.
Giacomo Leopardi, 1837, Zibaldone : + : + :


Victoria Bringing in the Goats, Tennessee

mercredi 26 décembre 2012

Des façons moins extrêmes :


Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783)  : + :

Si nous pouvions scanner la matrice synaptique d’un cerveau humain et la simuler sur un ordinateur il serait donc possible pour nous de migrer de notre enveloppe biologique vers un monde totalement digital (ceci donnerait une certaine preuve philosophique quant a la nature de la conscience et de l’identité personnelle.) En s’assurant que nous ayons toujours des copies de remplacement, nous pourrions effectivement jouir d’une durée de vie illimitée. En contrôlant le flot du courant dans une simulation de réseaux neuraux, nous pourrions créer de nouveaux types d'expérience. Le téléchargement dans ce sens nécessitera probablement une nanotechnologie a sa pleine maturité. Cependant il y a des façons moins extrêmes de fusionner conscience et ordinateur. Un travail de développement d’une interface neurale avec un processeur a déjà été entrepris. Cette technologie en est encore a ses tout débuts mais elle nous permettra un jour de construire des neuroprothèses qui nous permettront de nous brancher littéralement au cyberespace.
Richard Gauthier, Qu’est ce que le transhumanisme?   : + :
Nick Bostrom : + :



ALCOR, Alcor Life Extension Foundation,  : + :  
 

ARE YOU LIVING IN A COMPUTER SIMULATION ?   : + :


 


mardi 25 décembre 2012

lundi 24 décembre 2012

Fondamentale par elle-même :



Emma Kunz (1892-1963) - champs énergétiques -  : + :




L'important, en effet, semble de bien distinguer la communication et l'information elle-même, ce qui relève d'un flux continu analogique (Wiener) et ce qui relève de l'information discontinue numérique (Shannon). Les deux notions ne sont pas sans rapports, bien évidemment, et partagent notamment les problèmes de l'entropie et du bruit. On peut déjà remarquer cependant que du côté des processus continus on a affaire à une perte, une diminution du signal, son brouillage, alors que du côté de la transmission numérique ce qu'il faut traiter c'est l'erreur, avec beaucoup moins d'entropie grâce aux corrections d'erreur par redondances cycliques (CRC). La véritable révolution est numérique, comme chacun le sait aujourd'hui. Le caractère discontinu de l'information est ce qui lui donne son caractère signifiant, décisionnel, par sa capacité à déclencher une réaction conditionnelle, mais aussi sa capacité à se reproduire à l'identique. Pour transmettre une information numérique on a besoin pourtant d'une porteuse continue (ou quasi-continue) sur laquelle se découpent les éléments significatifs selon un codage de l'information en unités discrètes (phonèmes ou bits). Il y a donc bien une théorie de la transmission du signal qui est l'application de l'entropie à la communication. Cette théorie du signal est fondamentale par elle-même puisqu'elle concerne aussi la portée des forces physiques qui ne sont pas infinies et ne se propagent pas dans le vide mais traversent un univers bruyant, agité et perturbant, le rapport signal/bruit diminuant toujours avec la distance (on peut même interpréter la matière comme défaut de transmission de l'énergie, défaut de communication des forces de symétrie, brisure de symétrie qui semble se répéter fractalement à tous les niveaux de stabilité. Le bruit serait ainsi la cause de la matière, de l'improbabilité et de la forme). Un bruit de fond peut aussi par sa permanence structurer des phénomènes dynamiques instables.

Jean Zin, Groupe de Recherche Inter et Transdisciplinaire, Théorie de l'information, physique et biologie, 17/11/02, : + :  dans  : + :





samedi 22 décembre 2012

Je ne sais pas :


36 vues du mont Fuji - Hokusai Katsushika - 1831/1833                  : + :

L'excursion en montagne
Je ne sais pas, m’écriai-je d’une voix sans timbre, je ne sais vraiment pas. Si personne ne vient, eh bien, il ne vient personne. Je n’ai fait de mal à personne, personne ne m’a fait de mal, pourtant personne ne veut m’aider. Absolument personne. Non ce n’est pas comme ça. Seulement personne ne m’aide – sinon ce serait ravissant, absolument personne. J’aimerais bien – et pourquoi pas ? – faire une excursion avec un groupe d’absolument personne. Bien sûr en montagne, où d’autre sinon ? Toutes ces personnes se pressent les unes contre les autres, tous ces bras écartés et accrochés, ces nombreux pieds séparés par de minuscules pas ! Il va de soi que tous portent le frac. Nous allons notre bonhomme de chemin, le vent passe à travers les espaces que nous laissons entre nos membres et nous. En montagne les gorges se délient. C’est un miracle que nous ne chantions pas.
Franz Kafka, 1912/1913




jeudi 20 décembre 2012

Une fonction libératrice :


Images et sons : Julien Belon, 2012 : + :
Ouverture, information, communication
On peut dès lors se demander si l'art contemporain en nous habituant à une continuelle rupture des modèles et des schémas, en prenant pour modèle et pour schème le caractère périssable de tout modèle et de tout schème, et la nécessité de leur alternance non seulement d'une oeuvre à l'autre, mais à l'intérieur de chaque œuvre même - ne remplirait pas une fonction pédagogique précise, s'il n'aurait pas une fonction libératrice. S'il en était ainsi, l'art contemporain viserait au-delà du goût et des structures esthétiques, et s'insérerait dans un discours plus vaste : il représenterait pour l'homme moderne une possibilité de salut, la voie vers une reconquête de l'autonomie, au double niveau de la perception et de l'intelligence.
Umberto Ecco, L'oeuvre ouverte, 1962

mardi 18 décembre 2012

Il suffit de retourner :


La science du XXe siècle a progressé en combinant l'un à l'autre le déterminisme et l'indétermination, le hasard et la nécessité, l'algorithmique et la stochastique, la théorie des machines et la théorie des jeux.
Edgar Morin






Deux horlogers montait des montres d'environ mille pièces. L'un les assemblait une à une ; l'autre construisait des sous-ensemble de dix pièces. Dix sous-ensembles sont réunis en sous-systèmes de niveau supérieur, et dix d'entre eux constituent la montre. La construction est hierarchique.
En cas de dérangement, le premier horloger devait reprendre tout le montage ; le second devait, au plus, refaire neuf opérations et au mieux aucune. Pour une montre de mille pièces et une interruption possible toutes les cent opérations, il faut mathématiquement quatre mille fois plus de temps au premier horloger qu'au second pour la réaliser, onze ans au lieu d'un jour. Outre le temps de montage, un autre avantage de la construction hiérarchique est que le produit fini est plus résistant, plus facile à entretenir et à réparer par sous-système.
H.J Simon conclut : "Des systèmes évolueront beaucoup plus rapidement à partir de systèmes simples s'il y a des formes intermédiaires stables. Les formes complexes qui en résulteront seront alors hiérachiques". Il suffit de retourner ce raisonnement pour expliquer la prédominance des hiérarchies dans les systèmes vivants.
Les sciences de la complexité et le vivant, Eugène Angelier, 2008

dimanche 16 décembre 2012

Vouloir maintenir :

Buvards de LSD

Vouloir maintenir un interdit symbolique en se prévalant de la conviction qu’il est préférable de vivre sans drogue est respectable, mais il est irresponsable d’y voir une réponse juridique opératoire aux défis de santé et de sécurité publique que posent de manière aiguë la consommation et le trafic de stupéfiants.
L’interdit légal n’acquiert sa dimension structurante que s’il fait l’objet d’un consensus social clair allant de pair avec une application rigoureuse de la loi. L’un et l’autre font aujourd’hui défaut. La normalité sociale de l’usage de stupéfiants est attestée par une consommation massive et par le traitement complaisant que lui réservent les médias de masse. Quant à la dimension industrielle prise par la production et les trafics de drogues malgré des décennies de lutte policière et judiciaire, elle suffit à ruiner l’espoir d’une riposte pénale significative.
Cette impasse explique les évolutions convergentes vers un assouplissement de la prohibition qui se dessinent aux quatre coins du globe. Les référendums ouvrant la voie à la légalisation de l’usage récréatif de cannabis dans les États du Colorado et de Washington en sont une nouvelle illustration. Il faut espérer que ces changements contribueront à persuader la classe politique française d’ouvrir un débat qu’elle renâcle à engager depuis trop longtemps.
Renaud Colson, http://www.laviedesidees.fr, Légaliser les drogues ? 2012
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Film de propagande Anti-Cannabis: "Avertissez vos Enfants" AKA "Reefer Madness" 1936.



samedi 15 décembre 2012

La félicité serait sans borne :



Marc Chagall -Guerre - 1966






Certains s’étaient écartés du droit chemin, d’autres avaient sombré dans la mélancolie. Mais telle est la loi du monde, avec le temps, tout redevient comme avant. Les boutiques longtemps fermées derrière leurs volets rouillés rouvrirent l’une après l’autre. Les ossements furent emportés au cimetière abandonné où on les enterra dans une fosse commune. On releva, timidement d’abord, le vantail des échoppes du marché. De jeunes apprentis réparèrent les toits endommagés, ainsi que les cheminées et repeignirent les murs éclaboussés de sang et de cervelle. Avec de longues perches, des garçons ramassèrent des restes humains dans le lit des rivières désormais à sec. Peu à peu, des marchands reprirent leur parcours de village en village pour acheter du blé, du sarrasin, des légumes et du lin. Les paysans des environs avaient longtemps eu trop peur de remettre les pieds à Goray, à cause des démons qui en avaient fait leur domaine. Et voilà qu’ils y revenaient pour se procurer du sel et des chandelles, du tissu pour les robes et les blouses des femmes, de la toile pour les cafetans des hommes, des pots en terre, et toutes sortes de colliers et de babioles. Goray avait toujours été à l’écart du reste du monde. Tout autour, des collines recouvertes de bois épais s’étendaient à des kilomètres à la ronde. En hiver, des ours, des loups et des sangliers rôdaient sur les routes. Depuis le grand massacre, le nombre des bêtes sauvages s’était multiplié. 
 (...)
Reb Itche Mates, comme recroquevillé sur lui même, parlait presque en chuchotant, divulguant mystère après mystère. Seules quelques étincelles sacrées brûlaient encore à l'intérieur des enveloppes charnelles des vivants. Les puissances des ténèbres s'y attachaient, sachant que leur existence en dépendait. Sabbataï Zevi, l'allié de Dieu, bataillait contre elles. C'est lui qui ramenait les étincelles sacrés à leur source première. Le royaume divin serait révélé quand l'ultime étincelle serait retournée là d'où elle était venue. Alors les cérémonies rituelles n'auraient plus cours. Les corps deviendraient purs esprits. Du monde de l’Émanation et de sous le Trône de la Gloire de nouvelles âmes descendraient. On ne mangerait plus, on ne boirait plus. Au lieu d'être féconds et de se multiplier, les êtres s'uniraient d'après les combinaisons des lettres sacrées. On n'étudierait plus le Talmud. De la Bible il ne resterait que la secrète essence. Chaque journée durerait un an. Et le rayonnement de l'esprit sain emplirait l'espace entier. Les chérubins et les ofanims chanteraient les louanges du Tout-Puissant qui instruirait lui-même les Justes, dont la félicité serait sans borne.
 Isaac Bashevis Singer, Satan à Goray, 1955, traduit de l'américain par Marie-Pierre Bay, 
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vendredi 14 décembre 2012

Retour à la littérature :

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Pourquoi vous ai-je invité à entrer ici, d'ailleurs ? Pourquoi vous ai-je laissé fourré le nez dans mes bouquins et mes photos et ma vaisselle sale et ma baignoire souillée ? Ce doit être que mon sens de l'identité est en train de m'échapper. L'isolement m'étouffe. Les fenêtres sont closes, mais au moins j'ai entrouvert la porte. J'ai besoin que vous consolidiez mon emprise sur la réalité en contemplant ma vie, en en incorporant des parties à votre propre expérience, en vous apercevant que je suis réel, que j'existe, que je souffre, que j'ai un passé, sinon un avenir. Afin que vous puissiez vous en aller d'ici en disant : Oui, je connais David Selig, je le connais même très bien.
(...)

 




Là, ce sont ses livres, accumulés depuis l'âge de dix ans, qu'il trimbale avec amour d'un déménagement à l'autre. Les strates archéologiques de ses lectures sont faciles à isoler et à examiner. Jules Verne, H. G. Wells, Mark Twain, Daschiell Hammett au fond. Sabatini. Kipling. Sir Walter Scott. Van Loon, L'histoire de l'humanité, Verrill, Les Grands Conquérents de L'Amérique Centrale et de l'Amérique du Sud. Lectures du petit garçon sage, sérieux, réservé. Soudain, avec l'adolescence, un saut quantique : Orwell, Fitzgerald, Hemingway, Hardy, le Faulkner le plus accessible. Voyez ses paperbacks introuvables des années 40 et 50 dans des formats de toutes sortes, avec des couvertures de plastique laminé ! Voyez ce que vous pouviez acheter alors avec 25 cents ! Voyez les couvertures lascives, les caractères agressifs ! Ces livres de science-fiction datent de la même époque. Je les gobais tout crus, espérant trouver quelques indices sur la nature de mon pauvre moi disloqué dans les univers fantastiques de Bradbury, Heinlein, Asimov, Sturgeon, Clarke, Tenez, voici Odd John, de Stapledon, et Hampdenshire Wonder de beresford ; et là, un livre qui s'appelle Outsiders : Childrens of Wonder, rempli d'histoires de supermouflets aux pouvoirs délirants. J'ai souligné des tas de passages dans ce dernier bouquin, en général à des endroits où je n'étais pas d'accord avec l'auteur. Outsiders ? Ces écrivains avaient beau être doués, c'étaient eux les outsiders, à vouloir imaginer des pouvoirs qu'ils n'avaient jamais eus. Et moi, qui voyais les choses d'en dedans, moi le juvénile détrousseur d'âmes (le livre est daté de 1954), j'aurais eu un mot ou deux à leur dire. Ils mettaient toute l'emphase sur l'angoisse d'être supranormal, et oubliaient l'extase. Bien que, si je me penche aujourd'hui sur le problème extase / angoisse, je sois bien obligé d'admettre qu'ils n'avaient pas tellement tort.
Remarquez comme les lectures de Selig deviennent plus aériennes à mesure que nous approchons des années d'université. Joyce. Proust. Mann. Eliot. Pound, la vieille hiérarchie d'avant-garde. Et la période française : Zola, Balzac, Montaigne, Céline, Rimbaud, Beaudelaire, Le gros pavé de Dostoïevski occupe la moitié d'un rayon. Lawrence, Woolf. la période mystique : saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, le Tao-tö-king, les Upanishad, le Bhagavad-Gita. La période psychologique Freud, Jung, Adler, Reich, Reik. La période philosophique. La période marxiste. Tous ces Koestler. Retour à la littérature : Conrad, Forster, Beckett. On approche de la fracture des années 60 : Bellow, Pynchon, Malamud, Mailer, Burroughs, Barth. Catch-22 et The Politics of experience. Eh oui, mesdames et messieurs, vous êtes en présence d'un fin lettré !
Robert Silverberg, l'oreille interne, 1972, traduit de l'américain par Guy Abadia,
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mardi 11 décembre 2012

Il perça la croûte :


Larves de guêpe - Olgierd Pstrykotwórca : + :


Fraçois Bayle, Jeîta ou murmure des eaux, : + : 



Au commencement, tout reposait dans les ténèbres éternelles. La nuit pesait sur terre comme un fourré impénétrable. L'ancêtre - son nom était Karora - dormait dans une nuit perpétuelle au fin fond de la marre d'Ilbalintja. Mais il n'y avait pas encore d'eau dedans, tout n'était que terre aride. Au-dessus de lui, le sol était rouge de fleurs et recouvert de plantes nombreuses, et un grand pieu se balançait en l'air au-dessus de lui. Ce pieu avait jailli au milieu du parterre de fleurs pourpres qui poussaient dans la mare d'Ilbalintja. A sa racine reposait la tête de Karora lui-même. De là le pieu s'élevait vers le ciel, comme pour aller en heurter la voûte. C'était une créature vivante, recouverte d'une peau lisse, comme la peau d'un homme.
La tête de Karora se trouvait à la racine du pieu : elle était placée ainsi depuis le commencement.
Karora pensait, et souhaits et désirs lui traversaient la tête. Alors, des sarigues lui sortirent soudain du nombril et de sous les aisselles. Elles percèrent la croûte qui le recouvrait et sautèrent dans la vie.
Et le jour se mit alors à poindre. De tous cotés, les gens voyaient paraître une lumière nouvelle : le soleil lui-même commença à monter, inondant tout de sa lumière. Puis l'ancêtre eut l'idée de se lever, maintenant que le soleil montait plus haut. Il perça la croûte qui l'avait recouvert, et le trou béant qu'il laissa derrière lui devint la marre d'Ilbalintja et se remplit du jus sombre et sucré des bourgeons de chèvrefeuille. L'ancêtre se leva et sentit la faim, son corps ayant émané des flots de forces magiques.
Il se sent encore engourdit ; lentement, ses paupières se mettent à frémir, puis il les entrouvre. Il erre à tâtons dans son état d'engourdissement. Partout autour de lui, il sent une masse de sarigues qui remuent. Le voici maintenant plus ferme sur ses pieds. Il pense, il a des désirs. Dans sa grande faim, il se saisit de deux jeunes sarigues. Il les fait cuire à quelque distance, près de l'endroit ou se tient le soleil, dans la terre brûlante que le soleil a chauffée à blanc. Les doigts du soleil suffisent à le fournir de feu et de cendre chaude.
Dès que sa faim est apaisée, ses pensées se tournent vers un compagnon qui pourrait l'aider. Mais le soir maintenant s'approche ; le soleil se cache le visage sous un voile de cheveux en cordons, se couvre le corps de tissus en cordons de cheveux et disparaît aux yeux des hommes. Karora sombre dans le sommeil, les bras en croix.

Elias Canetti, Masse et puissance, 1960, traduit de l'allemand par Robert Rovini





L'oiseau chanteur, Lignes et points, L'archipel, Espaces inhabitables : + :
Erosphère : + :
Voyage au centre de la tête (Son Vitesse-Lumière) : + :